Le système politique de la Restauration

Chronologie 1875 – 1923

1874     29 décembre. Pronunciamiento de Martinez  Campos. Retour des Bourbons.

1876     30 juin.  Constitution inspirée par Antonio Cánovas.

1879     Fondation à Madrid du premier groupe socialiste.

1880     23 mai. Création du Parti libéral fusionniste par Sagasta.

1881     10 février. Sagasta succède à Cánovas à la tête du gouvernement. Début du turno.

1885     25 novembre. Mort d’Alphonse XII. Régence de Marie Christine. Pacte du Pardo.

1888.    Création de l’UGT.

1890     26 juin. Suffrage universel masculin.

1892     8 janvier. Les journaliers agricoles marchent sur Xérès. Soulèvements anarchistes ultérieures en Andalusie.

Publication des Bases de Manresa.

1895     Fondation du Parti nationaliste basque par Sabino Arana.

1897     8 août. Assassinat  de Cánovas par un anarchiste italien.

1898.    Guerre hispano-américaine à Cuba.

1902.    17 mai. Majorité d’Alphonse XIII.

1909     21-31 juillet. « Semaine tragique » de Barcelone.

1911     Création de la CNT.

1917     Août. Vague de grèves réprimée par l’armée.

1918- 1920 « Triennat bolchevique ». Grèves et violences insurrectionnelles.

1921     Désastre militaire d’Annual, au Maroc.

1923 (13 sept.) Coup d’État de Primo de Rivera, au pouvoir jusqu’au 30 janvier 1930.

Le système politique de la Restauration

Introduction

On appelle Restauration la période de l’histoire d’Espagne qui commence avec l’avènement du fils d’Isabelle II, Alphonse XII, en 1875. Les historiens hésitent sur la date qui en marque la fin. Faut-il aller jusqu’à la proclamation de la IIe République, en 1931, ou bien s’arrêter en 1923, à la dictature du général Primo de Rivera, ou encore en 1902, lorsque commence le règne personnel d’Alphonse XIII? Quelle que soit la date choisie il faut constater l’importance de l’année 1917 : cette année-là, le système politique mis en place en 1875 se révèle incapable de faire face aux problèmes qui s’accumulent depuis le début du siècle, sans qu’on sache par quoi le remplacer.

Par contraste avec la précédente cette période se caractérise par une certaine stabilité institutionnelle, la Constitution de 1876 a fonctionné jusqu’en 1923 (bien que restant théoriquement en vigueur jusqu’en 1931) : jamais aucune autre n’avait duré aussi longtemps. Dans les vingt premières années de la Restauration, la vie politique fut assez calme. Les deux grands partis, assez proches l’un de l’autre, réalisèrent une œuvre législative importante.

La Restauration fut un régime conservateur et d’ordre, libéral sans être démocratique. Les principaux piliers du régime furent la Couronne, l’armée, la nouvelle constitution de 1876, un jeu politique fondé sur son maintien à l’écart de la foule, les trames caciquiles et, finalement, l’alternance des partis dynastiques.

À partir de 1895, les révoltes coloniales, l’assassinat de Cánovas par un anarchiste, et plus encore le désastre de 1898 mirent le point final à cette relative tranquillité et suscitèrent une vague de découragement.

La crise agraire, le retard industriel, le fonctionnement et les vices du régime, l’apparition d’un mouvement ouvrier divisé entre socialistes et anarchistes, les revendications autonomistes de la Catalogne secouent le pays et le régime entre dans une phase de décadence progressive qui aboutit à la dictature de Miguel Primo de Rivera en 1923.

Le système  canoviste

Antonio Cánovas del Castillo a été l’artisan de la restauration des Bourbons. Soucieux de faire rentrer les militaires dans le rang et d’établir la prééminence du pouvoir civil, il aurait préféré qu’Alphonse XII fût appelé par un mouvement de l’opinion publique au lieu d’être imposé par une partie de l’armée.  La majorité du pays accueille Alphonse XII sans hostilité, mais sans enthousiasme. Les classes dirigeantes l’acceptent. Cánovas appelle à la réconciliation tous ceux qui veulent la paix dans le respect de la propriété et de la religion. Son objectif est d’adapter à l’Espagne le modèle britannique d’une monarchie parlementaire dans laquelle le roi règne, mais ne gouverne pas.

Le 20 mai 1875, il réunit un groupe d’anciens sénateurs et d’anciens députés monarchistes pour préparer les grandes lignes de la future constitution. Après il signe le décret convoquant des Cortès constituantes qui, exceptionnellement, seront élues au suffrage universel. Les élections ont lieu dans l’indifférence, avec des taux d’abstention très élevés.  Ce sont ces Cortès qui adoptent le projet de constitution promulgué le 2 juillet 1876.

La Constitution de 1876 est un compromis entre celle de 1845 et celle de 1869. De la seconde, elle garde le préambule relatif aux droits et aux libertés individuelles (liberté d’expression, de réunion, d’association…  L’essentiel vient de la première, notamment le principe de la souveraineté partagée entre la Couronne et les Cortes. Le roi conserve, avec de légères modifications, les attributions que lui conférait la Constitution de 1845 : l’inviolabilité personnelle, le pouvoir législatif en union avec les Cortès, le pouvoir de sanctionner, de promulguer et de faire exécuter les lois ; Le roi est désigné comme chef suprême des armées : Cánovas y tient de façon à marquer la rupture avec l’époque précédente, quand les militaires intervenaient constamment dans le débat politique. Les Cortès sont formées de deux chambres: le Congrès des députés et le Sénat.  Le Sénat, totalement élitiste, comprend :

  • des membres de droit : les enfants du roi et de l’héritier du trône, des Grands d’Espagne, les cadres supérieurs de l’Église, de l’armée et de l’administration
  • des membres nommés à vie par le roi
  • des membres élus au suffrage restreint et indirect par les grands corps de l’État et les contribuables les plus imposés

La constitution ne dit rien du mode de scrutin pour élire les députés. On a eu d’abord le suffrage censitaire, puis -1890- le suffrage universel pour les hommes de plus de vingt-cinq ans. Le roi peut dissoudre les Cortès avant la fin du mandat de leurs membres à condition d’en réunir de nouvelles dans les trois mois.

La Constitution proclame solennellement les droits de l’individu. Mais leur régulation est de même confiée à la loi, ce qui équivaut à soumettre leur protection, ou leur restriction, à la conjoncture politique, au bon vouloir du parti au pouvoir. En ce qui concerne les relations avec l’Église, la formule ambiguë adoptée par la constitution visait à concilier le caractère confessionnel de l’État et la tolérance des cultes non catholiques.

Cette constitution ne diffère guère de celle de l’Angleterre ou de la Troisième République française : un chef de l’État, garant de l’unité nationale, deux chambres, un régime parlementaire. Cependant le fonctionnement du système espagnol obéit à des usages non écrits.

Tel que le conçoit Cánovas, le régime parlementaire postule l’existence de deux partis respectueux de la Constitution: l’un qui occupe le pouvoir, l’autre qui est dans l’opposition, mais qui a vocation à gouverner à son tour. Cette alternance –le turno– rythme la vie politique de la Restauration. En 1875, Cánovas rassemble autour de lui les anciens modérés, attachés à la défense de la propriété et de la religion, ainsi qu’à l’État centralisé et unitaire. C’est le parti libéral conservateur. L’opposition dynastique met quelques années à se constituer. En 1880, Práxedes Mateo Sagasta organise le parti libéral fusionniste avec les anciens progressistes, ceux qui avaient élaboré la constitution de 1869 et qu’avaient rejetés vers la droite les tendances révolutionnaires, la république et le cantonalisme. Sagasta finit par accepter et la monarchie d’Alphonse XII et la constitution de 1876. La différence par rapport aux conservateurs vient de ce que les libéraux ont gardé quelque chose du réformisme d’antan.

Sur le fond, rien ne sépare vraiment les conservateurs et les libéraux ; les uns et les autres représentent l’oligarchie au pouvoir. Ce qui les sépare, ce sont des nuances ; les premiers seraient plutôt de sensibilité cléricale, les seconds modérément anticléricaux : ils souhaitent limiter le rôle de l’Église dans la vie publique. Les deux sont des partis centristes qui cherchent à s’étendre sur leur droite ou sur leur gauche, les conservateurs en absorbant les moins réactionnaires des carlistes, les libéraux en ralliant les plus modérés des républicains, comme Castelar. Ce sont tous deux des partis de notables ; ils n’ont pas de militants, mais de comités locaux qui reproduisent à la base les différences de sensibilité qu’on observe au sommet et qui se retrouvent d’accord dès que l’ordre social et politique et menacé.

Le fonctionnement du système  canoviste

Dans la réalité l’alternance résulte non pas d’un changement de majorité, mais d’une entente préalable entre les chefs des partis conservateur et libéral et de négociations entre ceux-ci et certains notables locaux, les caciques, qui se chargent à leur tour de manipuler le processus électoral.

Quand le parti qui gouverne se sent atteint par l’usure du pouvoir ou qu’il rencontre des difficultés pour faire prévaloir ses points de vue, il cède la place à l’autre. Les rôles sont alors renversés. L’opposition occupe le pouvoir. Le roi ne désigne jamais un chef de gouvernement qui dispose déjà d’une majorité parlementaire ; au contraire : en même temps qu’il nomme un nouveau chef de gouvernement, le roi l’autorise à dissoudre les Cortès. Le nouveau ministère procède alors à des élections générales dont il orchestrait les résultats en accord avec les différentes forces politiques. L’accord se traduisait par un encasillado (la grille des sièges à pourvoir et des candidats à faire élire) acceptable pour tous les participants, ayant le soin de réserver un nombre raisonnable des sièges à la future opposition. L’élection proprement dite n’est plus qu’une formalité, le parti qui les organise est sûr de obtenir la majorité dont il a besoin pour gouverner, car les élections sont truquées de diverses façons : on falsifie les listes, certains électeurs votent deux fois, d’autres sont empêchés de voter, on bourre les urnes… , mais souvent il n’y a pas besoin de faire recours à ces pratiques parce que il n’y a pas de vraie concurrence.

Un personnage tout-puissant joue un rôle essentiel dans ces manipulations : le cacique. Le cacique n’occupe aucune fonction officielle, mais son pouvoir est immense. Rien ne se fait sans son accord, encore moins contre lui. En cas de conflit avec le représentant du pouvoir central –le gouverneur civil–, c’est le cacique qui a le dernier mot ; il est plus facile, en effet, de muter un fonctionnaire qu’un cacique solidement implanté. D’où vient la puissance du cacique ? De sa fortune, souvent, ou encore de l’influence qu’il tire de sa profession –médecin, notaire, curé… Dans les régions rurales d’Estrémadure et d’Andalousie, le cacique a presque un droit de vie et de mort : c’est de lui que dépend l’embauche. Le cacique intervient pour procurer un emploi, pour faire exempter un fils du service militaire, pour régler un problème avec l’administration, pour faire donner à un malade les soins appropriés. En cas de difficulté, il prête de l’argent, le sien –rarement– ou celui de l’État ; il n’est jamais pressé de se faire rembourser : sa générosité lui vaut la reconnaissance des humbles qui ne feront rien sans le consulter et qui, bien entendu, voteront suivant ses instructions. Il peut améliorer les conditions de vie dans une petite commune, quand il s’agit d’ouvrir ou réparer une route, un pont, un bâtiment public. Parce qu’il a des relations, parce qu’il connaît la loi et ceux qui sont chargés de l’appliquer, le cacique apparaît comme un intermédiaire bienveillant entre un État abstrait et lointain, des administrations publiques qui s’expriment dans un jargon incompréhensible et des populations rurales analphabètes, intimidées, désorientées.

Bref, il rend des services à une clientèle qui lui est reconnaissante. Malheur à ceux qui résistent, aux esprits forts, aux mauvaises têtes ! Le cacique les abandonnera à leur sort, en vertu du principe : pour mes ennemis, la loi ; pour mes amis, la faveur.

Le cacique espagnol ressemble fort au notable de la Troisième République française. Comme lui est un homme qui met son influence, sa compétence, sa richesse au service des ruraux et qui, en échange, exerce sur eux une autorité de fait considérable. Cette autorité se manifeste notamment à l’occasion des élections

Le caciquisme suppose la passivité et l’indifférence du corps électoral. Seule une opinion publique, sensibilisée aux problèmes politique par la presse et par des partis modernes, peut y mettre un terme. Des signes d’une telle évolution apparaissent au début du XXe siècle. C’est alors qu’on est obligé de recourir à des moyens grossiers pour  truquer les élections : bourrage des urnes et corruption ; qu’un cacique puisse offrir de l’argent en échange d’un vote favorable prouve que le système commence à s’enrayer.

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L’opposition au système canoviste

Partis politiques

Les carlistes

Après 1876, le carlisme devient une force d’opposition parmi d’autres, capable néanmoins de mobiliser des milliers d’électeurs. Beaucoup de sympathisants carlistes ont renoncé à la lutte armée et se sont intégrés dans les partis de  droite classique, sauf en Navarre où la Communion traditionaliste conserve des positions solides.

Les républicains

Après l’expérience de la Première République, les républicains ont mis de temps à sortir de leur isolement. Le cantonalisme de 1873 n’a pas seulement provoqué la réaction des militaires (Pavía, Martinez Campos) et préparé les esprits à la restauration des Bourbons ; il a aussi discrédité pour quelque temps l’idée même de république qui est apparue à beaucoup comme synonyme d’anarchie.

Les républicains étaient divisés entre les fédéralistes de Pi y Margall, les nostalgiques des pronunciamientos –R­uiz Zorrilla– et les partisans de l’action légale –Salmerón.  Marginalisés par le système politique de la Restauration qui admettait seulement les partis dynastiques, ils étaient réduits à de petits groupes sans prise sur les réalités ; certains, comme Castelar, avaient fini par se rallier au régime et rejoindre le partit libéral.

Les lois sur la liberté de la presse et sur la liberté d’association permettent aux opposants de s’exprimer au grand jour. L’introduction du suffrage universel (1890) donne aux républicains l’espoir de reconquérir une partie du terrain perdu. De fait, malgré leurs divisions, ils progressent dans les grandes villes où les caciques ont du mal à fausser les élections, mais il s’agit souvent d’un vote de protestation qui ne signifie pas forcément adhésion aux thèses républicaines. Les organisations ouvrières, enfin, se méfient des républicains dans lesquels elles voient des bourgeois ; les prolétaires doivent se battre pour changer la société, pas la forme du régime.

Vers la fin du siècle, cependant, les républicains  commencent à attirer vers eux beaucoup de ceux qui, dans les classes moyennes et parmi les intellectuels, se détournent des partis gouvernementaux, incapables de s’attaquer aux problèmes de fond et de moderniser l’Espagne. La monarchie s’identifie à un ordre social et politique corrompu et inefficace. La république redevient une promesse de renouveau. Une union républicaine hétérogène se forme sous la direction de Salmerón ; elle compte dans ses rangs des personnalités comme Azcárate, Costa, Giner de los Ríos… En 1903, cette coalition réussit à faire élire trente-quatre députés ; elle obtient la majorité dans plusieurs grandes villes : Madrid, Barcelone, Valence…

La Semaine tragique de Barcelone (1909) et la répression inquiètent les socialistes qui changent alors de tactique et acceptent de s’allier aux républicains. Aux élections générales de 1910, le bloc formé par les républicains et les socialistes fait élire quarante députés ; parmi eux, se trouve Pablo Iglesias; c’est la première fois qu’un socialiste entre au Parlement.

À ce moment-là, le Parti Radical d’Alejandro Lerroux  réussit, à Barcelone et à Valence, à ressembler des milliers d’électeurs. Son anticléricalisme sommaire et une phraséologie extrémiste excitent les couches populaires. On s’interroge encore aujourd’hui sur le secret de cette réussite. Lerroux était-il un provocateur, appointé et soutenu par le gouvernement en place pour soustraire les ouvriers à l’influence des idées anarchistes et pour détourner les petits bourgeois du mouvement nationaliste catalan ?

Les mouvements nationalistes (ou régionalistes)

Dans l’Espagne de la Restauration apparaît sur la scène politique la question des nationalités périphériques : sensible en Galice et à Valence, elle devient rapidement brûlante en Catalogne et au Pays basque.

Philippe V avait fondu les territoires de la monarchie en un corps homogène (la Nueva Planta). La guerre d’Indépendance avait été une guerre nationale contre l’envahisseur étranger. Les Cortès de Cadiz avaient proclamé la souveraineté nationale sans distinguer entre les particularités régionales. Ni le carlisme ni le fédéralisme  de Pi y Margall, tout en étant hostiles à la centralisation, ne remettent pas en cause l’unité national. Alors, comment s’expliquent ces mouvements nés dans les dernières années du XIXe siècle ? Le problème affleure dans des contextes socio-économiques divers selon les régions.

La Catalogne

Dans le cas de la Catalogne, d’après Pierre Vilar, las racines profondes du nationalisme se trouvent dans la structure de l’économie espagnole du XIXe siècle. Le nationalisme serait né du développement inégal et de la localisation géographique de l’industrie espagnole. Pendant toute la première moitié du siècle l’industrie espagnole est en fait une industrie catalane.  Les industriels catalans réclament de l’État espagnol des mesures de protection pour les produits. Mais l’État et la politique sont dirigés par les représentants de l’aristocratie terrienne, des militaires, des fonctionnaires, des spéculateurs issus d’un capitalisme encore purement marchand ou bancaire. Au protectionnisme que réclament les Catalans s’opposent les marchands de Cadix, les importateurs de produits manufacturés  et d’articles de luxe, les exportateurs de laine, de minerais, de grains, intéressés par le libre-échange pour lequel l’Angleterre fait campagne, de son côté. Plus le temps passe et plus les différences s’accusent entre la Catalogne et le reste du pays. De 1820 à 1885, les dirigeants de l’industrie catalane, qui ont conquis le marché national espagnol, aspirent, sans y parvenir, à prendre la tête de la nation espagnole. « L’Espagne est la nation ; la Catalogne est la patrie », disaient les romantiques ; à la fin du siècle, on dira, à peu près : la Catalogne est la nation ; l’Espagne est l’État. On a passé de la petite patrie à l’idée de nation et bientôt cette nation exigera d’avoir son État.

Le nationalisme catalan prend forme entre 1885 et 1917.

Une bourgeoisie industrielle aspire à disposer d’un État, et, se voyant refuser la direction de l’État espagnol lui-même, se replie sur l’exigence d’une organisation régionale politiquement autonome.

Le « Memorial de greuges » (1885)

Le premier document exprimant une revendication catalane spécifique est le « Memorial de greuges » adressé au roi Alphonse XII en 1815 par Valentí Almirall, républicain fédéraliste, et Joan Mañé y Flaqué, monarchique conservateur. Les signataires de ce document pointent du doigt l’instabilité politique de l’Espagne, la tentation toujours plus grande de centralisation inspirée par le modèle français et les orientations économiques imposées par Madrid, favorables au libre-échange et menaçant à terme l’existence des derechos protectores. Ils indiquent que les régions – au premier rang desquelles la Catalogne – peuvent mettre leur dynamisme au service de la nation espagnole et contribuer ainsi à sa consolidation. Mais cela implique quelques concessions : une réforme de l’organisation territoriale de l’État, la restitution de l’ancien système administratif  et la déclaration du caractère officiel de la langue catalane. Le memorial peut être considéré comme l’acte fondateur d’un catalanisme dont les défenseurs reconnaissent leur statut de sujets de la monarchie espagnole mais ne veulent pas être identifiés à la Castille.

Les « Bases de Manresa » (1892)

Rédigé par l’Unió Catalanista à l’occasion de sa première assemblée, ce document peut être lu comme le premier projet de constitution catalane. Traditionaliste, ce catalanisme prévoit la récupération de l’ancienne législation, la constitution d’un Parlement d’où seraient exclus les hommes sans responsabilités familiales et les femmes, et qui, au lieu de travailler de façon permanente, ne se réunirait qu’à une époque déterminée. Le maintien de l’ordre public serait, quant à lui, confié à une milice, le Somatén. Corporativiste, il envisage de structurer son Parlement autour de groupes professionnels clairement identifiés. Exclusif et discriminatoire, il ne reconnaît pas le principe de la co-officialité de langue (seule la langue catalane deviendrait officielle) et les emplois publics seraient réservés aux seuls Catalans. Ce catalanisme, promu par l’aile droite de l’intelligentsia catalane, apparaît avant tout comme un mouvement ultraconservateur et anticastillan qui semble sorti tout droit de la Catalogne médiévale.

Le désastre colonial (1898)

Avec la perte de Cuba, les Philippines et Porto Rico l’industrie catalane perd l’un des derniers débouchés protégés qui lui restaient à l’extérieur de la péninsule. Le ministre
des Finances, Raimundo Fernández Villaverde, aggrave la situation en voulant liquider la dette contractée à l’occasion de la guerre coloniale par une augmentation de la pression fiscale dans les secteurs réalisant les plus grands bénéfices. Or, il se trouve qu’à cette époque la Catalogne est la région espagnole la plus dynamique. Près de 150 corporations catalanes refusèrent de payer et provoquèrent durant trois mois le tancament de caixes (la fermeture des caisses). Ce blocage provoqua un changement radical dans les relations entre la Catalogne et l’État central car il favorisa une plus grande politisation des organisations patronales catalanes et leur rapprochement des mouvements catalanistes.

La « Lliga Regionalista (1901)

En 1901 se crée  la « Lliga Regionalista », parti politique au service du catalanisme, qui allait dominer la vie politique catalane jusqu’en 1923. La Lliga, dirigée par Enric Prat de la Riba puis par Francesc Cambó, défend un catalanisme monarchique, modéré et conservateur qui prône l’autonomie. La Lliga obtient ses premiers succès électoraux en 1901. Cambó est élu député en 1907. En 1913, les catalanistes obtiennent la création d’une sorte de fédération régionale, la Mancomunitat, organisme commun aux quatre provinces catalanes qui envisage une politique de progrès économique et culturel.

Le Pays Basque

Le nationalisme basque est, dès le début, une réponse passéiste aux changements survenus au Pays basque durant la phase de modernisation de la région à la faveur de la révolution industrielle. En une vingtaine d’années, à partir de 1880, la Biscaye devient la seconde région industrielle d’Espagne grâce à l’exploitation des mines et à l’installation de hauts fourneaux. Sa population croît au rythme de plus de 3% par an. Pour Sabino Arana, le fondateur du nationalisme basque, l’industrialisation de Biscaye constitue une menace pour la société traditionnelle.

Au Pays basque, c’est en 1894 qu’apparaît la première structure authentiquement nationaliste – Euskeldun Batzokija – et qui servira d’antichambre à la fondation, par Sabino Arana, du Parti nationaliste basque (E.A.J. Eusko Alderdi Jeltzalea) en 1895. La
pensée de Sabino Arana, dont les éléments principaux apparaissent dans l’ouvrage qu’il publie en 1892 sous le titre Bizkaya por su independencia, va connaître, jusqu’à la mort de ce leader en 1903, une évolution qui contribue, aujourd’hui encore, à structurer les diverses tendances du nationalisme basque.

Dans une première étape, Arana défend un nationalisme antiespagnol radical et violent basé sur la race, la religion et la langue. Il développe une mythologie basque autour de trois grands thèmes : le territoire et sa relation avec la Castille, la noblesse universelle, et la pureté de race ou de sang. Arana s’efforce de démontrer – bien qu’aucun document historique ne l’atteste – que les trois provinces basques – Bizcaye, Alava et Guipuzcoa – mais aussi la Navarre et Iparralde – ont toujours été indépendantes et que leur relation avec la Castille fut le fruit d’un pacte que les générations successives renouvelaient tacitement. Cette affirmation a toujours permis, depuis les premiers écrits d’Arana, de remettre en cause la légitimité du pouvoir castillano-espagnol au Pays basque et de considérer « l’Autre», qu’il distingue du « Nous », comme un occupant, un colonisateur dont rien ne justifie la présence. D’autre part, Arana défend le principe de la noblesse universelle selon lequel les Basques seraient les seuls catholiques authentiques, les seuls à n’avoir été « contaminés » ni par les Juifs ni par les Musulmans. Ce mythe, qui contient en germe ce qui sera l’une des bases d’une idéologie intégriste au plan religieux, en engendra un troisième, celui de la pureté de race ou pureté de sang. Arana affirme en effet que la noblesse du peuple basque procède de l’absence de sang étranger dans sa constitution biologique, caractéristique qui est due, selon lui, à une indépendance originelle que les Basques auraient toujours su défendre. Aux trois mythes, il ajoutera bientôt une devise  « Jaungoikua eta Lagizarrak » (« Dieu et les vieilles lois ») et un drapeau, appelé aujourd’hui Ikurriña, dont la croix blanche représente Dieu, la croix verte, le chêne (les vieilles lois et l’indépendance) sur le fond rouge de l’écu de Bizcaye.

Vers 1898, et après avoir obtenu un siège à l’assemblée provinciale (Diputación Provincial de Vizcaya), Arana adoucit ses positions puis opère une évolution espagnoliste, probablement parce qu’il prend conscience que le nationalisme intégriste, raciste et violent qu’il défend depuis le début, n’a pas d’avenir. Il s’oriente alors – et c’est à ce moment que la mort le surprend – vers un régionalisme radical qui implique le renoncement à l’indépendance. Malgré cette évolution, sa mort prématurée contribue à sa mythification. Ses successeurs n’auront de cesse de prolonger son « œuvre » et de réactualiser ses positions doctrinales. Les uns emboîteront le pas du nationaliste intégriste, raciste et violent des origines, les autres préféreront le nationaliste pragmatique des dernières années, conscient du caractère irréalisable du projet initial.

La ligne dure prétend garder intact l’héritage du premier Arana et ne rien concéder. La ligne modérée, tout en se réclamant du second Arana, souhaite démocratiser le parti national basque en respectant le cadre juridique espagnol. Ces deux tendances ne cesseront de s’opposer.

Le mouvement ouvrier

Introduction : Le mouvement ouvrier pendant le sexennat démocratique

Une nouvelle étape du mouvement ouvrier s’ouvre avec l’arrivée en Espagne de l’Association Internationale des Travailleurs (Première Internationale), pendant le sexennat démocratique : en 1868, l’Italien Fanelli, disciple de Bakounine se trouve en Espagne. Son influence est déterminante sur l’orientation de la branche espagnole de la Première Internationale, fondée au lendemain du premier congrès ouvrier de 1870. La majorité des associations  ouvrières suit Bakounine et se méfie de la politique et des politiciens, même républicains. Les régions d’élection de cette diffusion sont la Catalogne (prolétariat textile, exploité et mal payé) et l’Andalousie (paysans sans terre) et le nombre d’adhérents est rapidement supérieur à 100 000.

La déclaration d’inconstitutionnalité de l’Internationale en 1871 ne gêne pas le mouvement de façon sérieuse mais, en revanche, les divisions du mouvement ouvrier ont des répercussions rapides. Durant l’année 1872, Paul Lafargue, gendre  de Marx, se rend en Espagne où ses contacts avec des militants madrilènes, dont Pablo Iglesias, précipitent la création d’une nouvelle Fédération madrilène (marxiste), qu’ils représentent au Congrès de La Haye, en septembre 1872.

La proclamation de la République et le mouvement cantonaliste prennent place dans ce contexte. Sans l’avoir organisé, les membres de l’Internationale participent activement à cette révolte et en Andalousie des cantons sont proclamés en accompagnement de mesures de collectivisation de la terre. La force du mouvement est plus grande qu’en Catalogne où les organisations ouvrières sont restées passives devant les tentatives de grèves générales de 1873.

La révolte cantonaliste est réprimée militairement, l’Internationale est dissoute le 10 janvier 1874 et la presse ouvrière disparaît. Engels, par sa brochure critiquant le cantonalisme, formalise les objections du courant marxiste envers le courant anarchiste. Le mouvement reste cependant plus puissant et plus influent que le groupe minoritaire d’Iglesias et, en Andalousie, il se maintient sous la forme de sociétés secrètes devenues de plus en plus radicales, qui contribuent grandement au climat d’insécurité de la région a partir de 1874.

Le mouvement ouvrier à l’époque de la Restauration

Les socialistes

La répression conduit à Paris puis à Londres l’un des fondateurs de la Fédération madrilène, José Mesa. Il collabore alors avec Marx et Engels puis, à Paris, prend contact avec Jules Guesde et servira de lien entre les guesdistes et les socialistes espagnols. Il traduit des œuvres de Marx et joue un rôle déterminant dans l’organisation du Parti socialiste ouvrier espagnol, créé en 1879 autour d’un noyau d’intellectuels et d’ouvriers, fondamentalement typographes, menés par Pablo
Iglesias.

La libéralisation des droits d’association et de réunion en 1881 a permis la reprise des Congrès ouvriers et le mouvement socialiste, bien que de faible audience, développe une activité de presse, par la création d’ « El Socialista » en 1886. L’UGT fut fondée le 12 août 1888 par Pablo Iglesias. L’action syndicale qui s’était maintenue pendant la clandestinité et était le noyau de la première version du parti est indissolublement liée au mouvement socialiste espagnol. Cependant, il n’a pas à l’époque une forte implantation, le nombre des adhérents étant de 6 000 environ au tournant du siècle, principalement implantés à Madrid, en Biscaye et dans les Asturies, régions minières.

Les anarchistes

En revanche le mouvement anarchiste qui relance dès 1881 une Fédération des travailleurs de la région espagnole, dépasse rapidement, en nombre d’adhérents, les chiffres d’avant 1874. Mais il est déchiré par des conflits internes : s’y affrontent disciples de Bakunin, qui privilégient l’action syndicale, et disciples de Malatesta qui préconisent l’action individuelle et rejettent tout réformisme (« la propagande par le fait »). L’action violente prend le pas sur toute autre après la dissolution de la Fédération en 1888. Tandis que se développent une presse anarchiste importante avec notamment le journal Tierra y Libertad et de revues intellectuelles de grande valeur, la violence  se manifeste de façon privilégiée en Andalousie, par l’insurrection de Jerez en 1892 où plus de quatre mille paysans armés de fourches, s’emparent de la ville aux cris  de « Vive l’anarchie ! ». Quelques jours plus tard, à Barcelone, un anarchiste nommé Pallás lance une bombe contre le général Martinez Campos et manque sa cible ; c’est la réplique des anarchistes à la répression des événements de Jerez. Trois mois plus tard, un autre militant veut venger l’exécution de Pallás ; il lance une bombe dans le théâtre du Lycée faisant une vingtaine de morts et de nombreux blessés. C’est l’une de ces actions qui coûte la vie à Cánovas del Castillo. Cependant, de 1890 à 1900, les positions de deux mouvements anarchistes se rapprochent, notamment au cours du procès de Montjuich de 1897.

L’expansion du mouvement ouvrier au XXe siècle

Le XXe siècle s’ouvre sur une reprise des revendications salariales à laquelle s’ajoutent une demande de réduction de la journée de travail et la lutte contre le chômage. Tels sont les mobiles de la plupart des épisodes d’agitation ouvrière, à commencer par les quatre grèves générales : trois affectent des villes qui n’en avaient pas encore connue (Gijón, Seville et La Corogne en 1901) et la quatrième, Barcelone en 1902. Ultérieurement l’épicentre des conflits se déplace vers Andalousie (mouvement des journaliers agricoles), puis vers le nord (Asturies) pour revenir à Barcelone où se produit l’affrontement le plus violent de la période lors de la « semaine tragique » (août 1909).

Ces événements produisent l’expansion du mouvement ouvrier. Côté anarchiste, la propagande par le fait n’ayant pas atteint ses objectifs, une nouvelle conception du syndicalisme  apparaît : le syndicalisme révolutionnaire. C’est le cas de la France avec la création de la CGT et la apparition de la « Charte d’Amiens » (1906) qui proclame l’indépendance du syndicalisme et recommande l’action directe, c’est-à-dire sans intervention des partis politiques ni de l’État. La grève générale apparaît comme l’arme suprême qui abattra définitivement l’ordre capitaliste. L’influence française est sensible dans l’anarcho-syndicalisme espagnol. Les anarchistes se regroupent. La Solidarité ouvrière, créée à Barcelone, en 1907, s’étend à toute Catalogne. En 1910 est fondée la Confédération nationale du travail (CNT), conçue comme un organisme de lutte sociale, de caractère nettement révolutionnaire. Le nombre d’associations locales et d’affiliés augmente considérablement malgré la répression et le passage obligatoire à la clandestinité dans les années 1909-1914.

Quant au socialisme, sa progression peut être évaluée au nombre de voix obtenues par le PSOE lors des élections nationales et municipales et à celui de ses militants. Le syndicat socialiste, l’UGT qui comptait 35.000 affiliés en 1908, passait à quelque 127.000 en 1914. L’entrée dans la centrale des puissantes fédérations des mineurs et des cheminots, l’affiliation au PSOE d’intellectuels et de représentants de professions libérales, l’ascension de socialistes au Parlement illustrent ces progrès. Par ailleurs, la tendance « gradualiste » se consolide à l’intérieur du parti, s’esquissant un rapprochement avec le républicanisme qui débouche sur la formation d’une Conjunción Republicano-Socialista (1909)

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L’Institution libre d’enseignement

L’Institution libre d’enseignement est une célèbre tentative pédagogique réalisée en Espagne au XIXe siècle, qui s’inspirait de la philosophie de Karl Christian Friedrich Krause, un disciple de Kant. Julio Sanz del Río, à l’occasion de son séjour en Allemagne, trouve dans l’œuvre du Krause la cohérence d’une pensée qui débouche sur la vie : science, éthique et politique dépendent d’une vision globale du monde et d’une philosophie rationaliste. Il ramène ces idées en Espagne, ainsi que celle d’une université indépendante de l’Église et de l’État, préoccupée seulement de faire avancer la connaissance. Les krausistes ont été considérés comme les éducateurs de l’Espagne contemporaine, compte tenu du rayonnement de ce mouvement de pensée.

Parmi les disciples de Sanz del Río se trouve celui qui poursuivra son œuvre et qui fera du krausisme, dans le dernier tiers du XIXe siècle, l’instrument de la rénovation de l’Espagne : Francisco Giner de los Ríos (1839-1915), qui, dès son arrivée à Madrid, en 1863, avait été séduit par l’enseignement et la rigueur intellectuelle du Sanz del Río.

L’une des premières mesures prises au lendemain de la Restauration concerne l’université. Le gouvernement exige de nouveau des professeurs qu’ils respectent, dans leurs cours, le régime et le dogme catholique. Certains -parmi les plus brillants- refusent à se soumettre à ce qu’ils considèrent comme une atteinte à la liberté de conscience et à la liberté de la science. Ils sont exclus. L’un d’eux, Francisco Giner de los Ríos, est même incarcéré pendant quelque temps. À sa sortie de prison, Giner prend acte des contraintes qu’on veut imposer aux professeurs et, pour préserver leur liberté, fonde l’Institution libre d’enseignement (29 octobre 1876). Ainsi commence l’une des tentatives les plus originales et les plus fécondes pour réformer l’Espagne de l’intérieur au  moyen d’un travail patient d’éducation.Ce que Giner de los Ríos mettait au-dessus de tout, c’était le respect des croyances religieuses ; l’État n’avait pas à imposer un dogme officiel ; c’est pourquoi Giner et ses amis ne pouvaient  plus rester dans l’université telle que la concevaient les ministres de la Restauration.

Le problème n’est pas propre à l’Espagne ; il se pose, à peu près dans les mêmes termes, en France avec les lois de Jules Ferry sur l’école publique. Il s’agit d’assurer la neutralité de l’enseignement et de le soustraire à l’influence jugée excessive de l’Église catholique, mais, à la différence de la France, en Espagne, l’initiative vient du secteur privé et elle se heurte à l’État.  En Espagne, l’enseignement libre, c’est l’enseignement laïque. L’article 15 des statuts de l’Institution libre d’enseignement est explicite : « L’Institution est complètement étrangère à tout esprit et à tout intérêt de communauté religieuse, d’école philosophique ou de parti politique ; elle pose en principe seulement la liberté et l’inviolabilité de la science, l’indépendance qui en découle dans la recherche et dans l’exposé des résultats vis-à-vis de toute autorité que la conscience du professeur, seul responsable de son enseignement. »

L’Institution libre d’enseignement apparait comme une création originale aussi bien pour le contenu de l’enseignement que par les méthodes pédagogiques. L’Institution cherche à former des têtes bien faites plutôt que bien pleines. Giner dénonce les classes trop chargées et des méthodes qui font trop appel à la mémoire ; l’école devrait, au contraire, apprendre aux élèves à réfléchir et leur donner le goût du travail, y comprit le goût du travail manuel. L’Institution introduit en Espagne la mixité, l’enseignement artistique, la pratique du sport, les excursions, les colonies de vacances… Avant de savoir lire et écrire, les enfants apprennent « à voir, à écouter et à réfléchir ». On les emmène dans des musées où de maîtres particulièrement éminents – Manuel B. Cossío, le successeur de Giner à la tête de l’Institution, est l’un des premiers à avoir attiré l’attention sur le Greco –  commentent pour eux les chefs-d’œuvre ; on organise à leur intention des visités guidées de monuments ; on leur fait découvrir les paysages et le folklore de l’Espagne ; on leur enseigne l’histoire des religions et à respecter la force du sentiment religieux et la tolérance.

Seule une élite a pu bénéficier de ces méthodes d’enseignement. L’Institution n’a jamais eu plus de quelques centaines d’élèves, parmi lesquels le poète Antonio Machado, sans doute l’auteur le plus représentatif qu’elle ait formé. L’influence du krausisme va bien au-delà de ces effectifs. Il a proposé un modèle d’homme qui a attiré les meilleurs esprits : rigueur, honnêteté, conscience professionnelle, respect d’autrui, tolérance… On retrouve ces qualités et cette sorte de stoïcisme chez les fondateurs de la IIe République, soit qu’ils soient issu des rangs de l’Institution, soit – c’est le cas le plus fréquent- qu’ils aient été conquis par la noblesse d’un idéal et par le rayonnement des homes qui l’incarnaient. L’Espagne contemporaine doit à l’influence de l’Institution un état d’esprit et deux réussites : la rénovation des programmes et des méthodes scientifiques et la création d’un établissement singulier, la Résidence des étudiants.

Ce sont les hommes de l’Institution libre d’enseignement qui ont modernisé la recherche scientifique en Espagne. Le fait décisif est la création, en 1907, du Conseil pour le développement des études (Junta para la ampliación de estudios) à partir d’une idée de Giner de los Ríos. La Junta envoie des étudiants et des professeurs poursuivre leurs études à l’étranger ; elle invite en Espagne des spécialistes qui font connaître leurs travaux et leurs méthodes ; elle se préoccupe d’encourager et de financer la recherche par la création de laboratoires tels que l’Institut national des sciences ou le Centre d’études historiques. Grâce à ces initiatives, l’Espagne du XXe siècle peut s’enorgueillir de compter des savants dignes d’être comparés aux meilleurs esprits de leur temps.

C’est encore l’Institution libre d’enseignement qui est à l’origine de la Résidence des
étudiants, inaugurée le 1er octobre 1910. Dirigée par un krausiste, Alberto Jiménez Fraud, la Résidence s’était donné par mission de former l’élite intellectuelle et artistique de la nation. Conçue sur le modèle des collèges britanniques, elle offrait les étudiants un cadre propice a leur épanouissement : des laboratoires, une bibliothèque, des salles de réunion où l’on donnait des conférences et des récitals, où l’on jouait des pièces de théâtre, où l’on organisait des expositions. La Résidence des étudiants a été, de 1910 à 1936, dans le domaine de l’intelligence, des lettres et des arts, un centre de création et de divulgation de la culture d’une fécondité rarement égalée.

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La fin de l’empire colonial

Introduction

L’Espagne apparaît au XIXe siècle comme une puissance en déclin. La perte rapide de son empire après la proclamation des républiques en Amérique latine en 1821 l’a privé d’une grande partie de ses ressources économiques et de son influencemondiale.

Cuba, Porto Rico, les Philippines et quelques îles dans l’océan Pacifique demeurent en 1898 le symbole de cette puissance déchue et réduite comme peau de chagrin. L’île de Cuba est exploitée avec profit par l’État espagnol et fournit ses ressources considérables de canne à sucre, tabac et fer. Les Antilles sont un débouché important pour certaines productions espagnoles ; le commerce avec les colonies favorise la marine marchande. Les dernières possessions espagnoles, outre leur valeur économique, constituaient un élément important de la conscience nationale du pays. Elles étaient un des ferments de l’orgueil national : leur perte fut ressentie comme une nouvelle humiliation qui s’ajoutait à celles que le pays avait subies depuis le début du siècle.

L’empire connut deux grandes crises ; la première correspond à la première insurrection cubaine (1868–1878), dite « guerre de dix ans », écrasée après une lutte longue et coûteuse. Des insurrections, rapidement écrasées, éclatèrent à plusieurs reprises aux Philippines à la même époque. La seconde appelée « la guerre d’Indépendance » (1895–1898) fut accompagnée à partir de 1896 par l’insurrection philippine. La guerre de 1898 contre les Etats-Unis mit fin à cet empire.

Les crises

Or, fin 1868, un soulèvement a eu lieu à Cuba. Les gouvernements, aux prises avec des difficultés intérieures, n’engagent pas de réforme du système colonial. Après dix ans d’affrontements est signée la paix de Zanjón. Dès cette époque, il semblait possible de négocier avec le Parti libéral autonomiste une modification des liens entre l’Espagne et l’île, modification qui pouvait imiter l’attitude anglaise de l’époque et instaurer une forme d’autonomie. Mais le point de vue quasi unanimement partagé en Espagne, par l’opinion aux tendances nationalistes accentuées, suivant ainsi la situation européenne, et par Cánovas lui-même, est que Cuba est une partie inséparable du territoire national. Le ministre de l’outre-mer, Maura, a proposé sans succès une solution autonomiste en 1893.

Dès lors, plusieurs facteurs se sont conjugués : l’échec de la solution autonomiste a disqualifié le Parti libéral au profit du Parti révolutionnaire cubain de José Martí, dont l’objectif était l’indépendance de Cuba. Le gouvernement espagnol a tenté de restaurer une préférence pour certains produits espagnols à Cuba.  En 1895, se déclenche alors la deuxième insurrection dite du « grito de Baire ». Pour y faire face, l’Espagne nomme successivement trois commandants en chef, dotés de moyens considérables : Martínez Campos, Weyler et Blanco.  Le premier ne reste que quelques mois à Cuba, suffisamment longtemps pour prendre conscience que toute solution militaire est impossible. Son successeur, Weyler, croit impressionner l’adversaire par des méthodes qui suscitent la réprobation de l’opinion internationale : il regroupe les populations des campagnes pour isoler les combattants et les réduire. En vain. Sagasta le remplace par Blanco en même temps qu’il prépare un statut d’autonomie interne pour Cuba et pour Porto Rico, mais il est trop tard, d’autant plus qu’une insurrection analogue vient de se déclencher aux Philippines.

Cuba et les Philippines sont deux secteurs qui, par ses ressources et sa position stratégique, intéressent au plus haut point les Etats-Unis, qui s’affirment de plus en plus comme l’une des grandes puissances du monde.

Les Etats-Unis étaient déjà très présents à Cuba par leurs investissements et leur domination commerciale. Ils hésitent beaucoup à s’engager militairement, malgré les pressions en faveur d’une annexion pure et simple de l’île, et souhaitent plutôt négocier avec l’Espagne leur prépondérance économique à Cuba. Les gouvernements de la Restauration le souhaitaient aussi, ayant conscience de la faiblesse de leur pays vis-à-vis des Etats-Unis. Mais la répression des insurgés cubains menée par le général Weyler, inefficace sur le plan militaire, a été une arme de propagande pour inviter les Etats-Unis à intervenir. L’explosion du cuirassé américain Maine dans le port de La Havane et des violentes campagnes de presse dans les deux pays ont rendu la guerre inévitable.

En trois mois, l’Espagne voit détruire sa flotte de guerre aux Philippines et sur les côtes cubaines. La déroute est totale et le gouvernement espagnol n’obtient pas la paix honorable qu’il demande aux Etats-Unis. Le traité de Paris, signé le 10 décembre 1898, sanctionne la perte de Cuba,  qui passe sous protectorat atténué des Etats-Unis, de Porto Rico, des Philippines et de l’île de Guam.

Les conséquences du conflit

Dans l’historiographie espagnole, 1898 est l’année du Désastre par excellence. C’est le point de départ d’un drame qui comprend plusieurs facettes. La première, la plus durable et par conséquent la plus dramatique, est une crise morale. 1898 marque la destruction définitive d’un empire dont la construction était le résultat d’une action collective de quatre siècles. La guerre de Cuba qui débuta en 1895 fit vibrer la corde sentimentale et patriotique du pays. Il s’y précipita avec enthousiasme même si certains hommes politiques, parmi lesquels Cánovas, ne croyaient pas en la victoire et jugeaient l’indépendance inéluctable. Une partie de la presse a caché la vérité et entretenu des illusions sur l’issue du conflit. Les premiers revers face aux Américains provoquèrent la déception d’un peuple enthousiaste à partir au combat et qui, soudain, découvre une réalité cachée par la propagande et le discours officiel. Le retour des soldats, des blessés et des prisonniers accrut ce sentiment de désarroi. Le pays se trouvait ruiné, sans ressources coloniales et en situation d’infériorité au sein d’un Europe indifférente ou hostile.

Paradoxalement, cette crise morale ne se concrétisa pas par une crise politique majeure. Le régime ne fut jamais remis en cause, les républicains ne tirèrent pas profit des événements. Il n’y eut ni rébellion de l’armée, ni révolution populaire. Le gouvernement Sagasta démissionna et fut remplacé par celui de Silvela. Il s’agissait d’un gouvernement conservateur au programme d’union nationale qui développa avec succès le thème de la régénération. La crise du système politique débutera plus tard à partir du développement du syndicalisme et du régionalisme contre lequel aucun gouvernement ne sut lutter efficacement.

À l’inverse de la crise morale, la crise économique fut gérée de manière efficace surtout par le ministre Villaverde. La guerre avait ruiné le pays. Financée par emprunts successifs, elle laissait l’État à la fin 1898 dans une situation de faiblesse économique flagrante. L’action intelligente de Villaverde permit de restaurer la confiance et de favoriser l’investissement étranger. Les capitaux investis dans les colonies, à Cuba et à Porto Rico furent rapatriés. Les investissements français affluèrent entre 1901 et 1913. Cet afflux de capitaux s’accompagna de la création de banques qui connaîtront un essor remarquable durant la  Première Guerre mondiale.

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La crise de la Restauration

Le problème marocain

1906 : À la conférence d’Algésiras fut délimitée, de concert avec la France, une zone d’influence espagnole. L’exploitation des mines du Rifdéclenche l’hostilité indigène contre la présence étrangère. Le gouvernement espagnol appelle les réservistes pour réprimer la rébellion (1909) : c’est la « Semaine tragique ». D’autres crises suivront.

1917

La crise militaire

Les  militaires, mécontents de la détérioration de leur sort matériel, forment des
Juntas  de Defensa, associations
qui s’opposent à l’avancement selon les mérites de guerre et revendiquent
l’ancienneté comme seul critère d’ascension. Ces juntes auront une très
grande influence sur les gouvernements.

La crise politique

Le  régime de la Restauration se révèle incapable de faire place à la nouvelle  gauche (mouvement ouvrier, républicanisme…) et aux nationalistes.

Quelque  quatre-vingt députés forment une Assemblée  à Barcelone. Ils exigent du gouvernement la dissolution du parlement et  l’ouverture immédiate de Cortès constituantes.

La crise sociale

La  Grande Guerre produit une montée des prix (et une dégradation des salaires  réels) et une accumulation des bénéfices.

Un  accord est signé entre la UGT et la CNT pour lutter contre la vie chère  (1916). Il s’agit d’exercer une pression sur le gouvernement pour obtenir un  blocage des prix. Les syndicats sont disposés à recourir à une grève générale  à l’échelle nationale. La grève  aura lieu au mois d’août.

Vers le putsch (1918-1923)

  • L’évolution de la crise politique : dix gouvernements se succèdent à cette période, dont plusieurs de concentration.
  • Le « Triennat bolchevique » Agitation populaire. Violence en Catalogne et en Andalousie. Risque permanent de révolte paysanne.
  • 1921 : L’armée espagnole subit le terrible revers d’Annual qui coûte la vie à plusieurs milliers de soldats du contingent. Les républicains  et les socialistes exigent des responsabilités au gouvernent et même au roi. Finalement, une commission parlementaire de recherche des responsabilités est crée.
  • S’accentue la radicalisation du nationalisme catalan, avec l’apparition d’un catalanisme de gauche (Maciá, Companys) proche des républicaines. (Par  contre, la LLiga  donne préférence aux intérêts de clase surceux de la nationalité)

Le 13 septembre 1923 Miguel Primo de Rivera, Capitaine Général de la Catalogne, se proclame chef d’un Directoire militaire reconnu aussitôt par le roi, sans que personne ne songe à défendre le régime de la Restauration qui ne faisait plus que se survivre à lui-même.

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