L’Inquisition

« Il n’est guère, dans l’histoire de l’Europe, d’institution qui ait autant impressionné les esprits que l’Inquisition espagnole. Jusqu’à présent, ce nom est resté synonyme de cruauté, de fanatisme et d’obscurantisme. » (Marc Zuili, Société et économie de l’Espagne au XVIe siècle, Paris, 2008)

L’Inquisition médiévale et l’Inquisition espagnole

Des tribunaux inquisitoriaux existaient dans toute l’Europe depuis le Moyen Âge.  L’Inquisition, le bras armé de l’Église dans la répression de l’hérésie, avait été fondée au XIIIe siècle pour éradiquer le catharisme dans le Sud de la France, à la suite de la Croisade contre les Albigeois. Elle s’implanta dans le royaume d’Aragon, mais pas en Castille ni au Portugal. Très active en sus débuts, cette Inquisition médiévale perdit rapidement de son dynamisme, freinée par les États qui ne voyaient pas d’un bon œil des juges pontificaux agir librement sur leur territoire. Car elle était en droit un tribunal romain totalement soumis au pouvoir pontifical.

L’Inquisition espagnole avait vu le jour en 1478 à la demande des Rois catholiques eux-mêmes, qui souhaitaient réaliser ainsi l’unité non seulement politique, mais aussi et surtout religieuse de leurs États. Ils obtinrent des conditions qui sauvegardaient la juridiction royale : si le Souverain Pontife restait le chef suprême de l’institution, il déléguait la quasi-totalité de ses pouvoirs à un Inquisiteur général, choisi par les souverains. Le système devait paraître satisfaisant à Ferdinand, puisqu’il l’étendit aux territoires de la Couronne d’Aragon, où l’Inquisition nouvelle remplaça le tribunal médiéval, faisant ainsi du Saint-Office l’une des très rares institutions communes aux deux parties de la Monarchie.

Des cibles changeantes

L’Inquisition espagnole avait pour objectifs essentiels la défense de la foi catholique et la lutte contre toutes les hérésies. Le premier tribunal fut installé à Séville, en 1480. Rapidement, une vingtaine d’autres se créèrent qui couvraient l’ensemble du territoire de l’Espagne. L’Inquisition consacra les premières années de son existence à poursuivre les faux conversos. Il s’agissait de juifs qui, pour ne plus souffrir de l’antisémitisme ou, quelques années plus tard, pour échapper au décret d’expulsion qui les frappa en 1492, s’étaient apparemment convertis au catholicisme, mais néanmoins continuaient à pratiquer leur religion d’origine, à laquelle ils étaient restés. Ce fut une époque terrible. Plusieurs centaines, plusieurs milliers de personnes peut-être, furent brûlées en autodafé. Plusieurs dizaines de milliers furent « réconciliées », réintégrées dans le sein de L’Eglise, moyennant pénitence publique et confiscation de leurs biens ou forte amende. Tout ceci, d’ailleurs, au profit de l’État, qui encaissait les sommes ainsi perçues et se contentait de rétrocéder aux inquisiteurs l’argent nécessaire à leur entretien.

À partir de 1517, date du début de la Réforme, les tribunaux inquisitoriaux se mirent à poursuivre les protestants, qui, il faut le reconnaître, ne furent pas très nombreux en Espagne. À partir de 1525, l’Inquisition espagnole s’en prit aux alumbrados (ainsi nommés car ils se disaient directement éclairés par l’Esprit divin) qui niaient toute médiation spirituelle entre Dieu et les hommes et refusaient bon nombre de pratiques du catholicisme.

L’Inquisition se tourna aussi vers les morisques, qui furent pour elle la grande affaire entre 1530 et 1610. En 1501, l’islam était donc presque intact et les morisques que l’on baptisait de force restaient tout aussi musulmans qu’auparavant. L’assimilation ne se produisait toujours pas. En 1609, la Monarchie décida une mesure radicale : l’expulsion. À nouveau, l’Inquisition perdait une de ses raisons d’être, mais elle n’en désarma pour autant. Elle fut utilisée pour surveiller des immigrants portugais, marchands, industriels et banquiers, souvent d’origine juive.

Depuis les années 1530, L’Inquisition consacrait une grande partie de son énergie à la poursuite d’individus qui n’appartenaient à aucune des minorités religieuses ci-dessus mentionnées, des « vieux-chrétiens ». Elle s’est attachée à lutter contre la sorcellerie, la sodomie, la bigamie, le blasphème,  certaines conduites des prêtres…

L’Inquisition fut abolie définitivement en Espagne le 15 juillet 1834.

L’organisation de l’Inquisition

L’Inquisition espagnole était une institution très hiérarchisée. Au sommet, l’organe central de cette institution, le Conseil Suprême de l’Inquisition (Consejo de la Suprema y General Inquisición –parfois appelé la Suprema) était présidé par un Inquisiteur général. Il s’agissait en fait d’un conseil de gouvernement, au même titre que les autres conseils administratifs. Au niveau local, chacune des principales villes possédait un tribunal inquisitorial autonome, composé de deux inquisiteurs, un assesseur, d’un officier de police (alguacil), et d’un procureur (le fiscal), ainsi que de tout un personnel subalterne. Enfin, à la base de cette stricte hiérarchie, se trouvaient les « familiers de l’Inquisition » : ces derniers étaient de dénonciateurs bénévoles et laïques qui s’engageaient à traquer les hérétiques et à les livrer aux tribunaux su Saint-Office. On estime qu’ils étaient environ 20000 au XVIe siècle, ce qui représente un effectif important

Les revenus de l’Inquisition provenaient principalement des confiscations des biens des condamnés, en effet, si un hérétique ne se repentait pas de ses erreurs, il était remis au bras séculier (relajado al brazo seglar) et brûlé à l’issue de l’autodafé. S’il se repentait, il était reconciliado avec l’Eglise, il était soumis à une pénitence, mais il ne retrouvait pas ses biens.

La procédure inquisitoriale

La procédure inquisitoriale comportait trois phases : le temps de grâce, le procès, la sentence. La première phase, dite du temps de  grâce, débutait lorsque les inquisiteurs s’installaient dans une ville. Les hérétiques étaient invités, dans un délai de trente à quarante jours, à se présenter devant eux pour se dénoncer ou en dénoncer d’autres. Cette procédure entraînait d’innombrables dénonciations, d’autant plus que les noms des délateurs restaient secrets. Les accusés d’hérésie étaient emprisonnés dans les prisons secrètes de l’Inquisition jusqu’au procès et on leur confisquait tous leurs biens afin de payer leur pension quotidienne dans les geôles dites de miséricorde. L’accusé ne savait pas le motif de son arrestation, il était présumé coupable et devait prouver son innocence. Lorsque le procès s’ouvrait, le fiscal dressait un acte d’accusation qui était lu, puis il invitait l’accusé à confesser ses erreurs. Si ce dernier ne s’exécutait pas, il pouvait être torturé.

Selon la gravité du crime commis, la sentence débouchait sur des peines plus ou moins sévères. Les moindres d’entre elles étaient le paiement d’une amende ou la condamnation à porter un vêtement d’infamie, le sambenito. L’échelle des peines se poursuivait par l’emprisonnement, ou l’assignation aux galères. La peine maximale pour les condamnés qui persistaient dans leur hérésie était la condamnation à mort sur le bûcher. Quelle que soit la sentence, le jugement s’achevait sur une dénonciation publique et spectaculaire, entourée d’un cérémonial rituel : l’autodafé (ou auto de fe).

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