Introduction

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Joseph Pérez, « Histoire de l’Espagne », Fayard, 1996

De l’invasion musulmane  de 711 à nos jours, trois grandes périodes se détachent. Au cours de la  première, la péninsule Ibérique est partagée entre l’Orient et l’Occident,  entre l’islam et la chrétienté ; des communautés juives en profitent pour  se maintenir, puis s’épanouir avant de rencontrer une hostilité  croissante ; c’est ce qu’on peut appeler l’Espagne des trois religions.  L’avènement des Rois Catholiques inaugure une ère nouvelle ; l’Espagne  rejoint alors la chrétienté, une cinquantaine d’années avant que cette  chrétienté se défasse sous la poussée de la Réforme protestante ; pendant deux siècles, l’Espagne, devenue une puissance mondiale, prétend imposer son  hégémonie. Une troisième période commence avec les Bourbons, au XVIIIe siècle ;  les Espagnols s’opposent entre eux ; pour rejoindre le monde issu de la  révolution scientifique et de la sécularisation de la pensée, leur pays doit-il  renoncer à être lui-même ? On a probablement exagéré l’importance des  luttes fratricides qui déchirent l’Espagne au moins jusqu’à la mort de Franco.  Tous les pays d’Europe –à commencer par la France depuis 1789- ont connu des affrontements comparables. Aujourd’hui, les discussions prennent un autre  tour ; l’Espagne est-elle une nation ou une communauté de nationalités ?  La constitution de 1978 n’a pas vraiment tranché ; la question est de  donner un sens à l’État des autonomies : l’Espagne deviendra-t-elle une  confédération ?

L’Espagne des  trois religions (711-1474)

L’invasion arabe de 711 change le cours de l’histoire d’Espagne. Depuis cette date, la péninsule  Ibérique est partagée entre deux civilisations : l’Orient musulman et  l’Occident chrétien, situation originale qui va avoir des conséquences durables, encore perceptibles aujourd’hui. D’un côté, ce que les textes arabes,  appellent al-Andalus, l’islam d’Espagne, de l’autre, l’Hispania chrétienne. L’Espagne musulmane –de même que l’Afrique du Nord- est alors  intégrée dans un bloc relativement homogène qui va de l’Indus à l’océan  Atlantique ; malgré les fractionnements régionaux, on trouve partout la  même religion, la même langue, la même loi. L’Espagne chrétienne, elle, cherche à préserver son identité et à maintenir le contact avec l’Occident. Ces deux éléments ont considérablement varié avec le temps. Dans les années qui suivent immédiatement la conquête, al-Andalus s’étend sur la presque totalité de la  péninsule, à l’exception de quelques réduits dans les Pyrénées et les monts  Cantabriques. Vers la fin du XIe siècle, après la chute de Tolède  (1085), les deux territoires s’équilibrent à peu près : l’islam domine au  sud du Tage, les chrétiens au nord. Au XIIIe siècle, la victoire de  Las Navas de Tolosa (1213) livre aux chrétiens toute la vallée du Guadalquivir  qui tombe en quelques décennies en leur pouvoir. Al-Andalus est alors réduit au  petit émirat de Grenade qui reste indépendant jusqu’en 1492

L’Espagne  impériale (1474-1700)

Dans le dernier tiers du  XVe siècle, la péninsule Ibérique cesse d’être un territoire en marge de la chrétienté. Sous la direction de la Castille, le plus dynamique des  États qui la composent, elle s’efforce de s’unifier politiquement ; elle  se hisse au premier rang en Europe et elle conserve cette place jusqu’au milieu  du  XVIIe siècle. Cette ascension a été rendue possible par l’œuvre de deux souverains exceptionnels, Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon, qui ont crée les basses de la  prépondérance espagnole, et par le concours de circonstances qui a fait de leur petit-fils, Charles de Gand, l’héritier des ducs de Bourgogne et le titulaire du Saint Empire romain germanique. Pour l’essentiel, les basses de cette  puissance sont en place dès la fin du XVe siècle : une économie  fondée sur l’exportation des matières premières, le commerce et, très vite,  l’exploitation des richesses minières du Nouveau Monde ; une société  marquée par le prestige des valeurs nobiliaires, dans laquelle les paysans et,  d’une manière générale, les producteurs sont sacrifiés ; enfin, un État autoritaire, dont la Castille constitue l’élément moteur, un État qui impose à  ses sujets une idéologie officielle, mais qui respecte l’autonomie de ses  composantes territoriales. La période qui va de 1474 à 1700 est rythmée par  différents règnes. Chacun d’eux possède son originalité sans que l’unité  d’ensemble en souffre, car les règles fixées par les premiers souverains  s’imposent tout naturellement aux suivants. On trouve, au début, les  fondateurs, ceux qu’on appelle les Rois Catholiques, Isabelle et Ferdinand, qui règnent ensemble jusqu’en 1504 ; après la mort d’Isabelle, le roi d’Aragon gouverne seul jusqu’à l’avènement de son petit-fils, en 1516. Une dynastie nouvelle s’installe alors en Espagne. Gregorio Marañón en a caractérisé les souverains par cette formule : des cinq Habsbourgs qui ont régné sur  l’Espagne, le premier, Charles Quint (1516-1556), inspire l’admiration, le  deuxième, Philippe II (1556-1598), le respect, le troisième, Philippe III  (1598-1621), l’indifférence, le quatrième, Philippe IV (1621-1665), la  sympathie, le cinquième et dernier, Charles II (1665-1700), la pitié. Ce n’est  pas mal vu et cela rend bien compte d’une évolution qui a frappé les contemporains et inspiré tant de méditations sur le thème de la grandeur et de la décadence  des Empires.

L’Espagne et  l’Europe (1700-1996)

De l’avènement des Rois  Catholiques à la mort du dernier des Habsbourgs, l’Espagne a été une puissance  hégémonique en Europe. Sous Philippe II, cette prépondérance est indiscutable  puisque ce souverain règne sur la totalité de la péninsule Ibérique, sur les Pays-Bas, la Franche-Comté, Milan, Naples, et qu’il a pour alliés les Habsbourgs d’Autriche, titulaires du Saint Empire. Le comte-duc d’Olivarès s’était donné pour tâche de conserver à l’Espagne son rang. Les défaites militaires et diplomatiques du milieu du XVIIe siècle ont réduit à néant ces prétentions. La guerre de succession d’Espagne et les traités d’Utrecht (1713) confirment le déclin. L’Espagne perd alors toutes ses possessions hors de la péninsule. Elle conserve, certes, un empire colonial immense, le plus riche qu’on connaisse à l’époque. Elle n’en a pas moins le sentiment d’être devenue une nation de second ordre et l’amertume se fait plus forte quand, au début du XIXe siècle, elle doit renoncer à presque tous ses territoires d’Amérique.

Depuis le début du XVIIIe siècle, l’Espagne éprouve un complexe de frustration vis-à-vis de l’Europe. Elle ne participe guère aux conquêtes qui marquent l’avènement du monde moderne : la révolution scientifique, le progrès technique, l’industrialisation, la sécularisation de la pensée… Elle soufre de se voir méprisée, condamnée, voire exploitée par l’étranger. Pour sortir de cette situation humiliante, elle cherche des solutions qui soulèvent autant de débats. Pour retrouver son rang en Europe et devenir une nation moderne, doit-elle prendre modèle sur l’étranger et  renoncer à une partie de son patrimoine culturel, en reniant tout ce qui s’est fait depuis l’arrivée de Charles Quint dans la péninsule ? Il n’est pas excessif de résumer toute la période qui va du XVIIIe siècle à l’avènement de Juan Carlos comme un effort de l’Espagne pour rattraper son retard vis-à-vis de l’Europe et du monde moderne. Cela n’est pas allé sans déchirements. Aux yeux des traditionalistes, les Lumières sont une tentative pour greffer en Espagne des institutions, des méthodes et des idées qui sont étrangères à son génie. Le combat prend une forme nouvelle à partir de 1808. L’Espagne refuse alors d’être une annexe de l’Empire française ; elle souhaite en même temps se débarrasser de ses archaïsmes. Carlistes et libéraux, d’abord, conservateurs et réformateurs, ensuite, s’affrontent jusqu’à ce que, en 1939, le général Franco prétende renouer avec les vertus de la race, incarnées, selon lui, par les Rois Catholiques et par Philippe II. La mort du dictateur coïncide avec des transformations économiques et sociales qui permettent à l’Espagne de se retrouver l’égale de la plupart des puissances européennes.

Près de trois siècles d’antagonismes, idéologiques ou sanglants, ont laissé des traces. Peut-on parler pour autant de deux Espagnes irréductibles l’une à l’autre ? L’idée a été lancée, au XIXe siècle, par le Portugais Fidelino de Figueiredo ; elle a été reprise, de nos jours, par le grand historien Menéndez Pidal.  Malgré cette caution prestigieuse, la thèse des deux Espagnes n’est pas convaincante.  L’intransigeance n’est pas l’exclusivité d’aucun pays. En France, par exemple, on continuait, encore en 1989, à se diviser sur l’interprétation de la Révolution. On a connu des guerres civiles meurtrières –la Commune de Paris- et des drames nationaux dont le dernier en date –l’attitude des Français entre 1940 et 1944- est loin d’être complètement apaisé. L’Espagne ne constitue donc pas une exception. Comme tant d’autres pays, elle s’est divisée et déchirée sur les voies à suivre pour assurer son unité, sa prospérité et sa grandeur sans qu’on puisse pour autant parler de blocs irréconciliables

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