Introduction

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Joseph Pérez, « Histoire de l’Espagne », Fayard, 1996

De l’invasion musulmane  de 711 à nos jours, trois grandes périodes se détachent. Au cours de la  première, la péninsule Ibérique est partagée entre l’Orient et l’Occident,  entre l’islam et la chrétienté ; des communautés juives en profitent pour  se maintenir, puis s’épanouir avant de rencontrer une hostilité  croissante ; c’est ce qu’on peut appeler l’Espagne des trois religions.  L’avènement des Rois Catholiques inaugure une ère nouvelle ; l’Espagne  rejoint alors la chrétienté, une cinquantaine d’années avant que cette  chrétienté se défasse sous la poussée de la Réforme protestante ; pendant deux siècles, l’Espagne, devenue une puissance mondiale, prétend imposer son  hégémonie. Une troisième période commence avec les Bourbons, au XVIIIe siècle ;  les Espagnols s’opposent entre eux ; pour rejoindre le monde issu de la  révolution scientifique et de la sécularisation de la pensée, leur pays doit-il  renoncer à être lui-même ? On a probablement exagéré l’importance des  luttes fratricides qui déchirent l’Espagne au moins jusqu’à la mort de Franco.  Tous les pays d’Europe –à commencer par la France depuis 1789- ont connu des affrontements comparables. Aujourd’hui, les discussions prennent un autre  tour ; l’Espagne est-elle une nation ou une communauté de nationalités ?  La constitution de 1978 n’a pas vraiment tranché ; la question est de  donner un sens à l’État des autonomies : l’Espagne deviendra-t-elle une  confédération ?

L’Espagne des  trois religions (711-1474)

L’invasion arabe de 711 change le cours de l’histoire d’Espagne. Depuis cette date, la péninsule  Ibérique est partagée entre deux civilisations : l’Orient musulman et  l’Occident chrétien, situation originale qui va avoir des conséquences durables, encore perceptibles aujourd’hui. D’un côté, ce que les textes arabes,  appellent al-Andalus, l’islam d’Espagne, de l’autre, l’Hispania chrétienne. L’Espagne musulmane –de même que l’Afrique du Nord- est alors  intégrée dans un bloc relativement homogène qui va de l’Indus à l’océan  Atlantique ; malgré les fractionnements régionaux, on trouve partout la  même religion, la même langue, la même loi. L’Espagne chrétienne, elle, cherche à préserver son identité et à maintenir le contact avec l’Occident. Ces deux éléments ont considérablement varié avec le temps. Dans les années qui suivent immédiatement la conquête, al-Andalus s’étend sur la presque totalité de la  péninsule, à l’exception de quelques réduits dans les Pyrénées et les monts  Cantabriques. Vers la fin du XIe siècle, après la chute de Tolède  (1085), les deux territoires s’équilibrent à peu près : l’islam domine au  sud du Tage, les chrétiens au nord. Au XIIIe siècle, la victoire de  Las Navas de Tolosa (1213) livre aux chrétiens toute la vallée du Guadalquivir  qui tombe en quelques décennies en leur pouvoir. Al-Andalus est alors réduit au  petit émirat de Grenade qui reste indépendant jusqu’en 1492

L’Espagne  impériale (1474-1700)

Dans le dernier tiers du  XVe siècle, la péninsule Ibérique cesse d’être un territoire en marge de la chrétienté. Sous la direction de la Castille, le plus dynamique des  États qui la composent, elle s’efforce de s’unifier politiquement ; elle  se hisse au premier rang en Europe et elle conserve cette place jusqu’au milieu  du  XVIIe siècle. Cette ascension a été rendue possible par l’œuvre de deux souverains exceptionnels, Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon, qui ont crée les basses de la  prépondérance espagnole, et par le concours de circonstances qui a fait de leur petit-fils, Charles de Gand, l’héritier des ducs de Bourgogne et le titulaire du Saint Empire romain germanique. Pour l’essentiel, les basses de cette  puissance sont en place dès la fin du XVe siècle : une économie  fondée sur l’exportation des matières premières, le commerce et, très vite,  l’exploitation des richesses minières du Nouveau Monde ; une société  marquée par le prestige des valeurs nobiliaires, dans laquelle les paysans et,  d’une manière générale, les producteurs sont sacrifiés ; enfin, un État autoritaire, dont la Castille constitue l’élément moteur, un État qui impose à  ses sujets une idéologie officielle, mais qui respecte l’autonomie de ses  composantes territoriales. La période qui va de 1474 à 1700 est rythmée par  différents règnes. Chacun d’eux possède son originalité sans que l’unité  d’ensemble en souffre, car les règles fixées par les premiers souverains  s’imposent tout naturellement aux suivants. On trouve, au début, les  fondateurs, ceux qu’on appelle les Rois Catholiques, Isabelle et Ferdinand, qui règnent ensemble jusqu’en 1504 ; après la mort d’Isabelle, le roi d’Aragon gouverne seul jusqu’à l’avènement de son petit-fils, en 1516. Une dynastie nouvelle s’installe alors en Espagne. Gregorio Marañón en a caractérisé les souverains par cette formule : des cinq Habsbourgs qui ont régné sur  l’Espagne, le premier, Charles Quint (1516-1556), inspire l’admiration, le  deuxième, Philippe II (1556-1598), le respect, le troisième, Philippe III  (1598-1621), l’indifférence, le quatrième, Philippe IV (1621-1665), la  sympathie, le cinquième et dernier, Charles II (1665-1700), la pitié. Ce n’est  pas mal vu et cela rend bien compte d’une évolution qui a frappé les contemporains et inspiré tant de méditations sur le thème de la grandeur et de la décadence  des Empires.

L’Espagne et  l’Europe (1700-1996)

De l’avènement des Rois  Catholiques à la mort du dernier des Habsbourgs, l’Espagne a été une puissance  hégémonique en Europe. Sous Philippe II, cette prépondérance est indiscutable  puisque ce souverain règne sur la totalité de la péninsule Ibérique, sur les Pays-Bas, la Franche-Comté, Milan, Naples, et qu’il a pour alliés les Habsbourgs d’Autriche, titulaires du Saint Empire. Le comte-duc d’Olivarès s’était donné pour tâche de conserver à l’Espagne son rang. Les défaites militaires et diplomatiques du milieu du XVIIe siècle ont réduit à néant ces prétentions. La guerre de succession d’Espagne et les traités d’Utrecht (1713) confirment le déclin. L’Espagne perd alors toutes ses possessions hors de la péninsule. Elle conserve, certes, un empire colonial immense, le plus riche qu’on connaisse à l’époque. Elle n’en a pas moins le sentiment d’être devenue une nation de second ordre et l’amertume se fait plus forte quand, au début du XIXe siècle, elle doit renoncer à presque tous ses territoires d’Amérique.

Depuis le début du XVIIIe siècle, l’Espagne éprouve un complexe de frustration vis-à-vis de l’Europe. Elle ne participe guère aux conquêtes qui marquent l’avènement du monde moderne : la révolution scientifique, le progrès technique, l’industrialisation, la sécularisation de la pensée… Elle soufre de se voir méprisée, condamnée, voire exploitée par l’étranger. Pour sortir de cette situation humiliante, elle cherche des solutions qui soulèvent autant de débats. Pour retrouver son rang en Europe et devenir une nation moderne, doit-elle prendre modèle sur l’étranger et  renoncer à une partie de son patrimoine culturel, en reniant tout ce qui s’est fait depuis l’arrivée de Charles Quint dans la péninsule ? Il n’est pas excessif de résumer toute la période qui va du XVIIIe siècle à l’avènement de Juan Carlos comme un effort de l’Espagne pour rattraper son retard vis-à-vis de l’Europe et du monde moderne. Cela n’est pas allé sans déchirements. Aux yeux des traditionalistes, les Lumières sont une tentative pour greffer en Espagne des institutions, des méthodes et des idées qui sont étrangères à son génie. Le combat prend une forme nouvelle à partir de 1808. L’Espagne refuse alors d’être une annexe de l’Empire française ; elle souhaite en même temps se débarrasser de ses archaïsmes. Carlistes et libéraux, d’abord, conservateurs et réformateurs, ensuite, s’affrontent jusqu’à ce que, en 1939, le général Franco prétende renouer avec les vertus de la race, incarnées, selon lui, par les Rois Catholiques et par Philippe II. La mort du dictateur coïncide avec des transformations économiques et sociales qui permettent à l’Espagne de se retrouver l’égale de la plupart des puissances européennes.

Près de trois siècles d’antagonismes, idéologiques ou sanglants, ont laissé des traces. Peut-on parler pour autant de deux Espagnes irréductibles l’une à l’autre ? L’idée a été lancée, au XIXe siècle, par le Portugais Fidelino de Figueiredo ; elle a été reprise, de nos jours, par le grand historien Menéndez Pidal.  Malgré cette caution prestigieuse, la thèse des deux Espagnes n’est pas convaincante.  L’intransigeance n’est pas l’exclusivité d’aucun pays. En France, par exemple, on continuait, encore en 1989, à se diviser sur l’interprétation de la Révolution. On a connu des guerres civiles meurtrières –la Commune de Paris- et des drames nationaux dont le dernier en date –l’attitude des Français entre 1940 et 1944- est loin d’être complètement apaisé. L’Espagne ne constitue donc pas une exception. Comme tant d’autres pays, elle s’est divisée et déchirée sur les voies à suivre pour assurer son unité, sa prospérité et sa grandeur sans qu’on puisse pour autant parler de blocs irréconciliables

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L’Espagne musulmane

L’invasion arabe de 711 change le cours de l’histoire d’Espagne. Depuis cette date, la péninsule Ibérique est partagée entre deux civilisations : l’Orient musulman et l’Occident chrétien. D’un côté, ce que les textes arabes appellent al-Andalus, l’islam d’Espagne ; de l’autre, l’Hispania chrétienne. L’Espagne musulmane est alors intégrée dans un bloc relativement homogène qui va de l’Indus à l’océan Atlantique ; malgré les fractionnements régionaux, on trouve partout la même religion, la même langue, la même loi.

AlAndalus désigne l’ensemble des territoires ibériques soumis à la domination musulmane. La définition géographique de cet espace a beaucoup varié au cours des siècles. Correspondant à la majeure partie de la péninsule au lendemain de la conquête, il se réduit régulièrement au point de se limiter, à partir de la seconde moitié du XIIIe siècle, au seul royaume nasride de Grenade

L’Espagne tombe bientôt sous la domination arabe. Tariq ibn Ziyad, chef berbère devenu lieutenant de Moussa ibn Nossayr, franchit le détroit de Gibraltar en 711, bat le roi wisigoth Rodrigue et occupe Cordoue et Tolède. Vers 714, Moussa ibn Nossayr le rejoint en Espagne et prend Saragosse. Les deux chefs occupent la majeure partie de la péninsule Ibérique, la conquête s’est réalisée avec une rapidité foudroyante. En 716, une nouvelle province musulmane dépendante du Califat de Damas est constituée. Une grande proportion de chrétiens convertis à l’islam ainsi que des musulmans de diverses nationalités – Arabes, Syriens et Berbères – fondèrent en Espagne de petites colonies. Les riches terres de l’Espagne méridionale, à laquelle ils donnèrent le nom al-Andalus, présentaient un intérêt incontestable comparativement aux déserts de l’Afrique du Nord.

Abd ar-Rahman I, dernier héritier des califes omeyyades, réussit à échapper au massacre de sa famille, quitta la Syrie et passa en Espagne, où il prit Séville puis Cordoue (756) et fonda un émirat indépendent. Abd ar-Rahman III mit un terme à une période de troubles, unifia l’Espagne mauresque et se proclama Calife (929). Son règne (912-961), époque de prospérité économique et de splendeur culturelle, marque l’apogée de l’Espagne musulmane.

Cette situation dura sous le gouvernement du lettré ambitieux Ibn Abi Amir, connu sous le nom d’al-Mansour («le Victorieux», Almanzor pour ses adversaires castillans) qui se substitue progressivement au souverain légitime (le calife) jusqu’à sa mort en 1002. Au XIe siècle, le califat de Cordoue se morcelle en petits royaumes : l’époque des Taïfas (1031-1094) est troublée par des guerres. Cette division facilite la reconquête chrétienne venue du nord. Les rois chrétiens enhardis obtiennent que certaines Taïfas leur livrent un tribut après avoir connu la défaite.

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La prise de Tolède (1085) alarme les Musulmans en Espagne et aussi à l’Orient [c’est l’époque de la première Croisade] et les rois des Taïfas font appel aux dynasties berbères des Almoravides (1086-1147) et des Almohades (1147-1212), qui représentent un Islam plus rigoureux. Ils vont porter la guerre sainte en Espagne pour prêter main-forte à l’Islam andalou menacé de disparition. Après 1212 (bataille de Las Navas de Tolosa), seul le sud de la péninsule est toujours sous contrôle musulman. En 1248, les chrétiens reprennent Séville. Seul le petit émirat de Grenade résiste jusqu’en 1492. À cette date, l’Espagne sur le plan politique est redevenue totalement chrétienne.

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Al-Andalus était, à bien des égards, radicalement différente de l’Europe chrétienne. Alors que l’Europe rurale s’était appauvrie, al-Andalus était une région de villes prospères tournées vers le commerce. Ses produits, notamment le verre, le papier, le cuir, l’orfèvrerie et les soieries, jouissaient d’une grande renommée jusqu’en Inde. Les souverains musulmans toléraient généralement les chrétiens et les juifs et encourageaient la diversité culturelle.

Les apports des musulmans ont enrichi la culture espagnole. La civilisation hispano-musulmane a participé à l’âge d’or de l’Islam. Les sciences, la médecine et la philosophie étaient florissantes, en particulier à Cordoue, la capitale. Les savants islamiques espagnols, tel Averroès, étudièrent les œuvres d’Aristote et des autres philosophes grecs, qui furent traduites en latin avant d’être diffusées dans le reste de l’Europe. Les califes construisent des bibliothèques et favorisent l’épanouissement de la culture : le futur Pape Sylvestre II vient étudier la science des sages arabes compulsée à Barcelone. Un certain nombre de mots de la langue espagnole viennent de l’arabe. De nouvelles cultures et techniques agricoles, venues d’Afrique ou d’Orient, sont introduites. Les grandes villes d’al-Andalus sont des centres d’un artisanat raffiné (travail du cuir à Cordoue). Elles sont également des marchés importants et des foyers d’études.

Le repeuplement chrétien

Pendant trois cents ans [VIIIe – Xe siècles], les musulmans n’ont eu que mépris pour les pauvres communautés chrétiennes du nord de la péninsule. Leur puissance militaire, la prospérité de leur économie et l’éclat de leur civilisation leur assuraient une nette supériorité. Avec le temps, néanmoins, les royaumes chrétiens, à forcer de grignoter les domaines de leurs voisins du Sud, ont fini par établir leur autorité sur une partie du territoire. Au moment où s’effondre le califat de Cordoue, ces royaumes se sentent suffisamment forts pour passer à l’offensive. Avec la prise de Tolède (1085) et celle de Saragosse (1118), la moitié septentrionale de l’Espagne échappe aux musulmans. Cent cinquante ans plus tard, en 1238, les chrétiens entrent dans Séville, el al-Andalus est réduit aux frontières de l’émirat de Grenade. C’est cette progression du nord au sud, d’abord lente, plus tard rapide, qu’on appelle la Reconquête.

L’Histoire de la Reconquête (Reconquista) ne peut se limiter à sa dimension strictement militaire. Les avancées chrétiennes vont en effet de pair avec un vaste mouvement de colonisation qui, malgré quelques reflux temporaires, leur fournit la garantie de la durée. Le repeuplement (repoblación) demeure donc un aspect essentiel de l’histoire de cette période. « La pression des nécessités, dans un pays pauvre, à population croissante, a fait partout de la Reconquête une  entreprise de colonisation continue, doublée d’une guerre sainte » (Pierre Vilar)

Les causes

Ce repeuplement a été possible parce que les réduits chrétiens du Nord, la Galice, les Asturies, la massif cantabrique, le Pays basque, les hautes vallées pyrénéennes, se sont trouvés surpeuplés aux VIIIe-Xe siècles. Cette surpopulation est le fruit d’un dynamisme démographique propre mais aussi, cela ne fait aucun doute, de l’afflux d’un certain volume de réfugiés qui ont quitté les régions subjuguées par les envahisseurs musulmans. Le phénomène persistera bien après la conquête puisque c’est vers le nord-ouest de la péninsule qu’émigreront, aux IXe et Xe siècles, de nombreux chrétiens mozarabes persécutés en al-Andalus. Les ressources limitées des territoires concernés ont vite contraint bon nombre de leurs habitants à chercher au Sud les moyens de leur survie, parfois au prix de risques considérables que leur faisaient courir les razzias régulièrement lancées par les musulmans. La nostalgie de l’Hispania des Goths et le rôle important joué par les réfugiés mozarabes dans l’appel à la lutte contre l’ennemi musulman ne doivent donc pas faire oublier que c’est avant tout le potentiel démographique de ces régions montagneuses du nord de l’Espagne qui explique la poussée vers le sud.

Les phases

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Le repeuplement spontané est une entreprise privée, réalisée par un groupe de paysans, par un noble accompagné de ses parents et familiers, par une communauté religieuse. Il s’agit d’occuper et de mettre en exploitation des terres vides qui n’appartiennent à personne. Les régions entre les massifs cantabriques et le Duero restaient dépeuplées : les chrétiens les avaient quittées pour échapper à la domination musulmane et aux razzias à venir, les Berbères, à son tour, s’étaient repliés vers le sud. Au bout d’un certain temps, la simple exploitation du territoire concerné permet la confirmation de cette presura ou aprisio.

Première forme du repeuplement, l’aprisio privée ne peut concerner les opérations de grande envergure telles que la prise de possessions de vastes territoires ou l’occupation de villes, autant d’entreprises qui nécessitent la mise en œuvre de moyens de défense importants. Dans ce cas, c’est le pouvoir royal on comtal qui doit intervenir et, à partir du XIIe siècle, il le fera de manière exclusive (repeuplement officiel). Cartas-pueblas et fueros nous renseignent sur les conditions d’installation des colons, auxquels le pouvoir royal consent d’importantes concessions fiscales et judiciaires pour les encourager à occuper des régions frontalières réputées dangereuses. En 1076, le fuero de Sepúlveda, qui crée un véritable “droit de la frontière » accordant notamment la liberté à tous ceux qui pouvaient avoir des difficultés avec la justice, va constituer un modèle. Les nécessités militaires conduisent alors à concentrer le gros des immigrants dans quelques villes fortifiés telles que Salamanque, Avila ou Ségovie, villes bénéficiant d’un fuero avantageux et d’un alfoz, c’est-à-dire, d’un territoire généralement très étendu dont elles doivent assurer la mise en valeur et la défense. C’est la ville, le concejo, qui se charge, au fur et à mesure que les ressources en hommes le permettent, d’organiser le peuplement des villages disséminés sur son territoire.

Les conditions du repeuplement vont changer quand la Reconquête va progresser plus au sud, dans les vastes régions semi-désertiques du bassin du Guadiana. Ici, la faiblesse des ressources humaines disponibles et la proximité de la menace musulmane interdisent une colonisation agraire importante. C’est l’occupation militaire qui joue le premier rôle car l’instauration d’un minimum de sécurité est la condition de la mise en valeur. Ce sont donc les ordres militaires qui sont en première ligne et qui édifient au sud du Tage une cinquantaine de châteaux appelés à constituer autant de centres de peuplement. Ici, seules quelques villes comme Cuenca, Coria, Plasencia ou Caceres vont avoir un status de concejo comparable à ceux dont bénéficient celles qui se trouvent au nord de la sierra centrale.

À l’est de la péninsule, la reconquête de la vallée de l’Èbre crée des conditions particulières, du fait de l’importance de la population musulmane restée sur place. Les nouveaux venus, notamment les Francos qui ont participé aux combats de la Reconquête s’installent plutôt en ville alors qu’Alphonse le Batailleur ramène de son expédition en Andalousie plusieurs milliers de colons mozarabes.

À partir du XIIIe siècle, les victoires militaires ouvrent aux chrétiens les huertas riches et peuplées du Guadalquivir et du Levant. Une situation nouvelle, qui va donner à la repoblación (on emploie désormais le terme de repartimiento, réalisé par l’autorité royal) des caractéristiques tout à fait différentes. Le souci initial de maintenir sur place l’abondante main – d’œuvre musulmane qui assurait la prospérité horticole de ces régions a d’abord fait qu’elle a pu rester, en payant au souverain chrétien les tributs versés jusque-là au calife. Seuls les musulmans qui ont préféré l’exil sont remplacés par des colons chrétiens. De manière générale, la haute noblesse est largement privilégiée lors de ces repartimientos et elle va occuper, dans les villes andalouses, une place beaucoup plus importante que dans les cités de Vieille Castille.

Mudejares et morisques

L’avancée de la Reconquête au XIIe et XIIIe siècle a entraîné une conséquence : la naissance d’une nouvelle minorité, celle des mudéjares ou musulmans tributaires d’un souverain chrétien. La prise de Tolède (1085) et celle de Saragosse (1118) fait passer sous domination chrétienne des masses humaines que l’on ne peut pas ou que l’on ne veut pas chasser.

Les musulmans demeurés en terre devenue chrétienne se retrouvent placés dans une situation de subordination plus o moins bien supportée, malgré les proclamations rassurantes des souverains chrétiens qui promettent de respecter leur langue, leur culte, leur droit et leurs coutumes. On a ainsi vu Alphonse VI se proclamer « empereur des deux religions » au lendemain de la prise de Tolède, mais la grande mosquée sera transformée en cathédrale très tôt, en dépit des promesses d’Alphonse VI. Dans la plupart des régions concernées, la Reconquête entraîne, immédiatement ou à l’issue de révoltes ultérieures, une forte émigration des musulmans vers le royaume nasride de Grenade ou vers l’Afrique du Nord et les déclarations rassurantes des souverains chrétiens s’expliquent davantage par un calcul opportuniste (il s’agit de retenir et contrôler désormais les fortes populations musulmanes pour mettre le pays en valeur) que par un souci de « tolérance » bien anachronique. Des communautés mudéjares (de l’arabe muddagan qui évoque, pour un animal, le fait d’être  apprivoisé, dompté ») demeurent cependant dans les huertas de Valence et de Murcie, ainsi que dans la vallée de l’Èbre. Ils constituent une main-d’œuvre agricole experte et peu exigeante. Dans ces régions, les musulmans sont à la fois plus nombreux et plus regroupés que dans la Couronne de Castille où ils sont beaucoup plus dispersés.

Les morisques sont les descendants des musulmans d’Espagne convertis de force au catholicisme. Les capitulations de Grenade de novembre 1491 avaient garanti aux musulmans le libre exercice de leur culte. Les Rois Catholiques espéraient qu’ils finiraient par se convertir mais n’envisageaient pas de les y contraindre. Mais, étant donné que les conversions étaient trop lentes et trop peu nombreuses, en 1499 le cardinal Cisneros est chargé d’accélérer le mouvement. Les mudéjares de Grenade en 1501, puis ceux de l’ensemble du royaume de Castille en 1502, furent contraints de se convertir ou de quitter l’Espagne. À Valence, les mudéjares furent baptisés de force et la mesure fut étendue à tous les musulmans de la Couronne d’Aragon en 1525. À cette date, il n’y a plus officiellement de musulmans en Espagne. La réalité est tout autre et personne n’est dupe. Les morisques restent ce qu’ils étaient : des musulmans.

Dans le nord, le centre et même en Andalousie –en dehors du royaume de Grenade- les morisques sont peu nombreux et dispersés dans de petites communautés urbaines où ils sont en voie d’assimilation. Les morisques sont surtout concentrés dans trois zones : l’Aragon, Valence et Grenade. Dans les deux premières, ils mènent une existence précaire sans chefs pour les guider et les conseiller. À Grenade, au contraire, ils ont conservé leurs élites religieuses et sociales. Partout, ils sont placés sous la domination de seigneurs qui les exploitent durement, mais les protègent contre les tracasseries de l’administration dans la mesure où ils représentent une main-d’œuvre laborieuse, docile et efficace.

En 1566 on publia à Madrid une série d’interdictions et de mesures pour contraindre la population à s’assimiler : il leur est interdit de parler arabe, de célébrer leurs fêtes traditionnelles, de porter de vêtements spécifiques… Après deux années de vaines négociations, les Morisques des Alpujarras se soulevèrent le 24 décembre 1568, tentant d’entraîner ceux de l’Albaicín. La guerre des Alpujarras avait commencé. En avril 1569, don Juan d’Autriche fut chargé de mater la rébellion. Le 1er novembre 1570, on décida d’envoyer tous les Morisques du royaume de Grenade en Castille, en Andalousie occidentale et en Estrémadure. Une première vague de 50.000 personnes fut ainsi déportée pendant l’hiver 1570-1571. On estime que 30% des Morisques moururent en route entre le 1er novembre 1570 et le printemps 1571.

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Un thème prend de l’ampleur dans les années 1580, celui des morisques comme  ennemis de l’intérieur, prêts à faire alliance avec l’ennemi extérieur, les Turcs. L’idée d’une expulsion fait des progrès L’expulsion définitive des Morisques de la Couronne d’Aragon fut décrétée le 4 avril 1609 et celle des Morisques d’Andalousie et de Murcie prit effet le 10 janvier 1610. Au total, 300.000 personnes furent expulsées d’Espagne.  Les Morisques déportés trouvèrent refuge principalement au Nord du Maghreb. Au Maroc, ils s’installèrent surtout à Rabat, Salé, Fès et les principales villes du Nord-marocain comme Tanger, Tétouan, Chefchaouen, Asilah et Larache. En Algérie, ils s’installèrent notamment à Oran, Tlemcen, Alger, Cherchell, Nedroma, Koléa ainsi que d’autres villes. En Tunisie, les villes de Tunis et Testour sont connues pour avoir accueilli un grand nombre de réfugiés morisques.

Le travail des indigènes americains après la conquête

Pour les premiers habitants du Nouveau Monde (les «Indiens»), l’irruption des Européens a des conséquences dramatiques sur le plan démographique.

Les guerres et le travail forcé, mais plus encore les maladies comme la rougeole et la variole exterminent en quelques années les neuf dixièmes de la population. Celle-ci a été estimée à 80 millions d’âmes en 1492 et moins de 10 millions au milieu du XVIe siècle.

L’exploitation de l’Amérique par les Espagnols débute véritablement dix ans après le débarquement de Christophe Colomb sur l’île d’Hispaniola. Elle est mise en œuvre par Nicolas de Ovando, commandeur de l’ordre militaire d’Alcántara, nommé gouverneur de l’île en 1502 par les Rois catholiques.

Ovando arrive à Hispaniola à la tête de 2500 hommes. Ces conquérants ou conquistadores sont des aventuriers et nobles espagnols désargentés, généralement avides de gloire et de richesses. Pour établir son pouvoir sur l’île et récompenser ses hommes, il octroie à ceux-ci de vastes terres, avec autorité sur les Indiens qui les peuplent.

La pratique de l’encomienda, qui s’est instituée au XVIe siècle dans l’Amérique espagnole, s’inspirait de celle que suivit au Moyen Age l’Espagne à l’égard des musulmans vaincus. L’encomienda rappelle aussi une institution plus ancienne, en vertu de laquelle des paysans libres et de petits propriétaires se « confiaient » à des seigneurs puissants, leur fournissant des produits de la terre, des redevances, ou  des services personnels en échange de leur protection.

Dans les colonies espagnoles d’Amérique, la Couronne, à travers ses représentants, « confiait » (encomendar) un certain nombre d’Indiens à un colon espagnol (encomendero) en récompense de ses services : l’encomendero percevait, en or, en nature, ou en travail le tribut dû à la Couronne par les Indiens, qu’il devait en contrepartie protéger, convertir au christianisme et « civiliser ». Les encomenderos purent ainsi se procurer de la main-d’œuvre pour exploiter leurs mines et leurs terres. A l’encontre des intentions royales, les Indiens, malgré tout considérées comme libres, furent dépossédés de leurs terres et pratiquement réduits en esclavage.

Les encomienderos et leurs contremaîtres ont vite fait de contourner les lois et règlements. Ils oppriment leurs Indiens, et les traquent sans merci lorsqu’ils s’enfuient de leurs villages. Le système d’encomienda va s’étendre à l’ensemble du continent sud-américain au fur et à mesure de la progression des conquistadores.

En réaction contre les excès de la colonisation s’élèvent les voix des Dominicains. Le premier à protester est Antonio Montesinos, en 1511. Il n’hésite pas à refuser les sacrements aux encomienderos indignes et à les menacer d’excommunication. Il est rappelé en Espagne mais obtient de la Couronne la promulgation des lois de Burgos en 1512, qui imposent de meilleures conditions de travail pour les Indiens.

Ces lois ne sont pas mieux respectées que les précédentes. Alors s’élève à son tour la voix de frère Bartolomeo de Las Casas, qui participa à la colonisation avant de se dévouer à la protection des Indiens. Il est l’inventeur des droits de l’Homme. Il obtient la promulgation en 1542 de lois nouvelles, les Leyes nuevas, qui exigent des vice-rois du Pérou et des tribunaux de Lima et de Guatemala de sévir contre les abus des encomienderos et de ne plus attribuer de nouvelles encomiendas. Il s’ensuit une révolte des encomienderos et même la mort du premier vice-roi du Pérou…

Le système va peu à peu décliner et disparaître au XVIIIe siècle, non sans avoir au passage ruiné les structures sociales traditionnelles des Indiens.

L’Inquisition

« Il n’est guère, dans l’histoire de l’Europe, d’institution qui ait autant impressionné les esprits que l’Inquisition espagnole. Jusqu’à présent, ce nom est resté synonyme de cruauté, de fanatisme et d’obscurantisme. » (Marc Zuili, Société et économie de l’Espagne au XVIe siècle, Paris, 2008)

L’Inquisition médiévale et l’Inquisition espagnole

Des tribunaux inquisitoriaux existaient dans toute l’Europe depuis le Moyen Âge.  L’Inquisition, le bras armé de l’Église dans la répression de l’hérésie, avait été fondée au XIIIe siècle pour éradiquer le catharisme dans le Sud de la France, à la suite de la Croisade contre les Albigeois. Elle s’implanta dans le royaume d’Aragon, mais pas en Castille ni au Portugal. Très active en sus débuts, cette Inquisition médiévale perdit rapidement de son dynamisme, freinée par les États qui ne voyaient pas d’un bon œil des juges pontificaux agir librement sur leur territoire. Car elle était en droit un tribunal romain totalement soumis au pouvoir pontifical.

L’Inquisition espagnole avait vu le jour en 1478 à la demande des Rois catholiques eux-mêmes, qui souhaitaient réaliser ainsi l’unité non seulement politique, mais aussi et surtout religieuse de leurs États. Ils obtinrent des conditions qui sauvegardaient la juridiction royale : si le Souverain Pontife restait le chef suprême de l’institution, il déléguait la quasi-totalité de ses pouvoirs à un Inquisiteur général, choisi par les souverains. Le système devait paraître satisfaisant à Ferdinand, puisqu’il l’étendit aux territoires de la Couronne d’Aragon, où l’Inquisition nouvelle remplaça le tribunal médiéval, faisant ainsi du Saint-Office l’une des très rares institutions communes aux deux parties de la Monarchie.

Des cibles changeantes

L’Inquisition espagnole avait pour objectifs essentiels la défense de la foi catholique et la lutte contre toutes les hérésies. Le premier tribunal fut installé à Séville, en 1480. Rapidement, une vingtaine d’autres se créèrent qui couvraient l’ensemble du territoire de l’Espagne. L’Inquisition consacra les premières années de son existence à poursuivre les faux conversos. Il s’agissait de juifs qui, pour ne plus souffrir de l’antisémitisme ou, quelques années plus tard, pour échapper au décret d’expulsion qui les frappa en 1492, s’étaient apparemment convertis au catholicisme, mais néanmoins continuaient à pratiquer leur religion d’origine, à laquelle ils étaient restés. Ce fut une époque terrible. Plusieurs centaines, plusieurs milliers de personnes peut-être, furent brûlées en autodafé. Plusieurs dizaines de milliers furent « réconciliées », réintégrées dans le sein de L’Eglise, moyennant pénitence publique et confiscation de leurs biens ou forte amende. Tout ceci, d’ailleurs, au profit de l’État, qui encaissait les sommes ainsi perçues et se contentait de rétrocéder aux inquisiteurs l’argent nécessaire à leur entretien.

À partir de 1517, date du début de la Réforme, les tribunaux inquisitoriaux se mirent à poursuivre les protestants, qui, il faut le reconnaître, ne furent pas très nombreux en Espagne. À partir de 1525, l’Inquisition espagnole s’en prit aux alumbrados (ainsi nommés car ils se disaient directement éclairés par l’Esprit divin) qui niaient toute médiation spirituelle entre Dieu et les hommes et refusaient bon nombre de pratiques du catholicisme.

L’Inquisition se tourna aussi vers les morisques, qui furent pour elle la grande affaire entre 1530 et 1610. En 1501, l’islam était donc presque intact et les morisques que l’on baptisait de force restaient tout aussi musulmans qu’auparavant. L’assimilation ne se produisait toujours pas. En 1609, la Monarchie décida une mesure radicale : l’expulsion. À nouveau, l’Inquisition perdait une de ses raisons d’être, mais elle n’en désarma pour autant. Elle fut utilisée pour surveiller des immigrants portugais, marchands, industriels et banquiers, souvent d’origine juive.

Depuis les années 1530, L’Inquisition consacrait une grande partie de son énergie à la poursuite d’individus qui n’appartenaient à aucune des minorités religieuses ci-dessus mentionnées, des « vieux-chrétiens ». Elle s’est attachée à lutter contre la sorcellerie, la sodomie, la bigamie, le blasphème,  certaines conduites des prêtres…

L’Inquisition fut abolie définitivement en Espagne le 15 juillet 1834.

L’organisation de l’Inquisition

L’Inquisition espagnole était une institution très hiérarchisée. Au sommet, l’organe central de cette institution, le Conseil Suprême de l’Inquisition (Consejo de la Suprema y General Inquisición –parfois appelé la Suprema) était présidé par un Inquisiteur général. Il s’agissait en fait d’un conseil de gouvernement, au même titre que les autres conseils administratifs. Au niveau local, chacune des principales villes possédait un tribunal inquisitorial autonome, composé de deux inquisiteurs, un assesseur, d’un officier de police (alguacil), et d’un procureur (le fiscal), ainsi que de tout un personnel subalterne. Enfin, à la base de cette stricte hiérarchie, se trouvaient les « familiers de l’Inquisition » : ces derniers étaient de dénonciateurs bénévoles et laïques qui s’engageaient à traquer les hérétiques et à les livrer aux tribunaux su Saint-Office. On estime qu’ils étaient environ 20000 au XVIe siècle, ce qui représente un effectif important

Les revenus de l’Inquisition provenaient principalement des confiscations des biens des condamnés, en effet, si un hérétique ne se repentait pas de ses erreurs, il était remis au bras séculier (relajado al brazo seglar) et brûlé à l’issue de l’autodafé. S’il se repentait, il était reconciliado avec l’Eglise, il était soumis à une pénitence, mais il ne retrouvait pas ses biens.

La procédure inquisitoriale

La procédure inquisitoriale comportait trois phases : le temps de grâce, le procès, la sentence. La première phase, dite du temps de  grâce, débutait lorsque les inquisiteurs s’installaient dans une ville. Les hérétiques étaient invités, dans un délai de trente à quarante jours, à se présenter devant eux pour se dénoncer ou en dénoncer d’autres. Cette procédure entraînait d’innombrables dénonciations, d’autant plus que les noms des délateurs restaient secrets. Les accusés d’hérésie étaient emprisonnés dans les prisons secrètes de l’Inquisition jusqu’au procès et on leur confisquait tous leurs biens afin de payer leur pension quotidienne dans les geôles dites de miséricorde. L’accusé ne savait pas le motif de son arrestation, il était présumé coupable et devait prouver son innocence. Lorsque le procès s’ouvrait, le fiscal dressait un acte d’accusation qui était lu, puis il invitait l’accusé à confesser ses erreurs. Si ce dernier ne s’exécutait pas, il pouvait être torturé.

Selon la gravité du crime commis, la sentence débouchait sur des peines plus ou moins sévères. Les moindres d’entre elles étaient le paiement d’une amende ou la condamnation à porter un vêtement d’infamie, le sambenito. L’échelle des peines se poursuivait par l’emprisonnement, ou l’assignation aux galères. La peine maximale pour les condamnés qui persistaient dans leur hérésie était la condamnation à mort sur le bûcher. Quelle que soit la sentence, le jugement s’achevait sur une dénonciation publique et spectaculaire, entourée d’un cérémonial rituel : l’autodafé (ou auto de fe).

La fin de l’hégémonie de la monarchie hispanique. La paix de Westphalie

Au XVIIe siècle, la famille des Habsbourg impose sa puissance en Europe. Les Habsbourg d’Espagne règnent sur des territoires étendus notamment grâce à leurs colonies d’Amérique. Ils possèdent aussi de redoutables armées qui leur permettent de dominer l’Europe. Les Habsbourg d’Autriche, quant à eux, possèdent le titre d’empereur du Saint-Empire romain germanique.

Cependant cette domination est contestée et les guerres son nombreuses. La guerre de Trente Ans (1618-1648) s’inscrit dans le prolongement des guerres de religion qui ont opposé les princes protestants et catholiques au sein même du Saint-Empire, et de l’affrontement entre la France et les Habsbourg d’Espagne et d’Autriche, qui avaient marqué le siècle précédent.

Lorsqu’en Bohême, le roi Ferdinand II décide de restreindre les libertés religieuses, les princes protestants réagissent énergiquement : les gouverneurs royaux sont défenestrés, le roi est destitué et remplacé par l’Electeur palatin Frédéric V, calviniste et chef de l’Union évangélique. Ferdinand, élu empereur, riposte en déclenchant les hostilités militaires. Avec l’appui du roi d’Espagne, l’empereur parvient à soumettre la Bohême qui perd ses libertés à la suite de la défaite protestante à la bataille de la Montagne Blanche, près de Prague (1620)

En 1621, l’Espagne, reprend la guerre contre les Provinces-Unies. Les États protestants du nord de l’Allemagne, se sentant menacés par les catholiques, font appel au roi du Danemark Christian IV. Mis en échec, celui-ci est contraint de signer la paix de Lübeck en 1629. Puis l’empereur oblige les princes protestants à rendre à l’Église catholique les biens qu’ils lui avaient confisqués. Les succès des Habsbourg catholiques ne font qu’accroître l’hostilité de leurs rivaux confessionnels et de leurs adversaires politiques.

Soutenue financièrement par la France catholique, la Suède protestante entre en guerre afin de soutenir les reformés allemands. Après avoir remporté quelques brillantes victoires, le roi de Suède Gustave II Adolphe meurt sur le champ de bataille à Lützen. La France choisit alors d’entrer ouvertement dans le conflit contre les Habsbourg du Saint-Empire et d’Espagne, et remporte d’importants victoires (Rocroi, Lens) qui contraignent le nouvel empereur, Ferdinand III, à signer la paix en 1648 et marquent la fin de l’hégémonie espagnole en Europe.

Les négociations prennent la forme d’un grand congrès européen et durent quatre ans. Elles se déroulent à Münster et à Osnabrück, en Westphalie, province d’Allemagne. Parvenant à ses fins, la France démantèle l’édifice stratégique hispano-germanique et établit l’équilibre de forces sur lequel se fonde le nouvel ordre européen. L’Espagne perd sa suprématie au profit de puissances nouvelles : la France, la Hollande, l’Angleterre.

À Münster, l’Espagne reconnaît l’indépendance de la Hollande à laquelle elle laisse le droit de fermer les bouches de l’Escaut ; cela signifie la ruine d’Anvers et le triomphe d’Amsterdam comme place de commerce. L’autorité de l’empereur est dorénavant strictement limitée par rapport aux États de l’Empire, qui deviennent des territoires souverains. La liberté de culte est partout réaffirmée. L’équilibre issu du traité de Westphalie (1648) se modifie donc à l’avantage de la France et Louis XIV.

Après les traités de Westphalie, l’Espagne continue la guerre contre la France, car elle espère conserver l’unité politique de la péninsule Ibérique en reconquérant la Catalogne et le Portugal. Elle obtient satisfaction sur le premier point, non sans concessions. Par le traité des Pyrénées (1659), elle cède à l’Angleterre la ville de Dunkerque et la Jamaïque et à la France l’Artois, le Roussillon et la Cerdagne. En revanche, en 1668, elle doit reconnaître l’indépendance du Portugal.