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1- Moyen-Âge

L’agriculture d’al-Andalus

La prospérité des campagnes andalouses a été relevée par de nombreux auteurs, comme ici le géographe al-Râzî (889-955), qui écrit dans la seconde moitié du Xe siècle. L’irrigation a beaucoup contribué aux progrès de l’agriculture.

Le district de Séville abonde en productions de toutes sortes, et il s’y trouve un vaste territoire planté d’oliviers qui l’embellissent, […] il produit une huile excellente, que les bateaux exportent vers l’Orient ; la production est si abondante que, si on n’exportait pas de cette huile, les habitants ne pourraient la garder ni en tirer le moindre prix […]. Sur son territoire, il y a beaucoup de miel très bon et beaucoup de figues excellentes […]. On y trouve aussi beaucoup de coton, que l’on exporte dans tous les pays et de l’autre côté de la mer.

La Description de l’Espagne d’Al-Râzî, trad. Evariste Levi-Provençal, Al-Andalus, XVIII, 1953

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Les Mozarabes, des chrétiens en terre d’Islam

Au milieu de IXe siècle, à Cordoue, deux chrétiens mozarabes (de l’arabe musta’rib, arabisé), un clerc, Euloge, et un riche bourgeois, Alvar, se lamentent de la situation de leur communauté menacée.

Abd al-Rahmân, à l’époque duquel le peuple arabe acquit richesse et dignité, imposa sa loi cruelle à l’Espagne qu’il avait presque entièrement occupée, mais réussit à élever a son faîte Cordoue, autrefois nommée la Patricienne, appelé maintenant ville royale depuis la montée du calife sur le trône, la couvrit d’honneurs, en étendit la gloire, y accumula les richesses, y décupla l’afflux de tous les agréments du monde, […] tandis que d’autre part, sous son joug terrible, l’Église orthodoxe [chrétienne] subit en gémissant les outrages qui la mènent à sa perte.

Euloge, Memoriale sanctorum (Mémorial des Saints), II,1

Quel homme intelligent, je vous le demande, trouve-t-on aujourd’hui parmi nos fidèles laïcs, pour s’intéresser aux Écritures Saintes et consulter les ouvrages des docteurs en langue latine ? N’est pas vrai que les jeunes chrétiens […] ayant reçu une culture profane, sont maintenant férus de langue arabe, […] tandis qu’ils ignorent la beauté ecclésiastique  […] ?

Alvar, Indiculus luminosus (Le chemin de lumière), 35

Corpus Scriptorum Mozarabicorum, Madrid, 1973 [Trad. D. Millet-Gérard, Chrétiens mozarabes et culture islamique dans l’Espagne des VIIIe-Ixe siècles, Études Augustiniennes, Paris, 1984]

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L’Archevêque de Compostelle appelle aussi à la “Croisade” (1125)

Nous devons abandonner les œuvres des ténèbres et le joug insupportable du diable afin de nous consacrer à des œuvres de justice. Revêtons les armes de lumière, selon le conseil de l’apôtre, et à l’exemple des chevaliers du Christ […] qui ont ouvert les chemins de Jérusalem au prix de bien des efforts et de beaucoup de sang répandu, faisons-nous à notre tour chevaliers du Christ et par la défaite infligée à ses ennemis, […] ouvrons un chemin plus facile et beaucoup  moins ardu au travers des terres d’Espagne jusqu’au Sépulcre du Seigneur. Chacun de ceux qui veulent participer à cette expédition doit faire l’examen de tous ses péchés et aller avec hâte à la confession et à la pénitence véritable. Nous […] concédons à celui qui agirait ainsi […] l’absolution de tous les péchés qu’il aurait commis à l’instigation du diable depuis le baptême. […] Nous accordons la même absolution plénière, au nom du Seigneur, aux hommes et aux femmes qui […] enverraient à leur place un cavalier ou un piéton équipé, selon leurs moyens.

Histoira Compostellana, cité dans La Péninsule ibérique au Moyen Âge, PUR, 2003

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L’organisation des territoires reconquis par les souverains espagnols

Calatayud, située à environ 80 km à l’ouest de Saragosse, reçoit du roi (Alphonse VII de Castille-Léon) une charte en 1131.

Moi, Alphonse, roi par la grâce de Dieu, j’octroie cette charte de confirmation à tous ceux d’entre vous, habitants de Calatayud, qui peuplez ce lieu et à tous ceux qui viendront à le peupler[…].

3. Tous ceux qui viendront à peupler Calatayud seront libérés des dettes et des amendes judiciaires qui pèsent sur eux[…].

4. Si on trouve par hasard un homme mort dans le territoire de Calatayud, on ne considérera pas qu’il s’agisse d’un homicide[…].

7. Le voisin de Calatayud qui peut avoir des tenanciers sur sa terre, qu’il s’agisse de chrétiens, de musulmans ou de juifs, sera seul à répondre d’eux, sans aucun autre seigneur[…].

33. Si un musulman établi dans le district de Calatayud s’enfuit définitivement, le [conseil municipal] donnera sa terre à un chrétien, même chose s’ il s’agit d’un juif.

34. Les chrétiens, les musulmans et les juifs peuvent acheter et vendre librement les uns aux autres.

35. Le chrétien qui tue un juif ou un musulman, si cela est notoire, paiera 300 sous. S’il nie, il se disculpera en jurant avec un témoin qu’il n’est pas coupable.

36. Le chrétien qui s’oppose en justice à un juif doit produire comme témoin un chrétien et un musulman ; de même pour le juif qui s’oppose à un chrétien, de même pour le musulman.

Charte de repeuplement de Calatayud, octroyée par le roi Alphonse VII de Castille-Leon en 1131.

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L’héritage de l’Espagne reconquérante

Nationalement, l’Espagne reconquérante s’effrite plutôt qu’elle ne s’unifie. Le León du IXe au XIe siècle, la Castille jusqu’au milieu du XIIe, n’ont cessé de revendiquer l’héritage des souverains wisigoths ; leurs rois n’on cessé de s’intituler « Empereurs de toute l’Espagne ». Mais l’idée s’est heurtée aux réalités. Géographiquement, la lutte a été menée à ses origines à partir de territoires montagnards, physiquement isolés. Historiquement, la guerre contre les Maures a favorisé les tentatives d’indépendance : la Castille s’est détachée du León, le Cid a failli créer l’état de Valence, le Portugal s’est développé indépendamment ; à l’est, la Reconquête, au XIIe siècle, a pris la forme fédérative : Valence et Majorque, auprès de l’Aragon et du Comté catalan, ont été érigées en royaumes ; la division même de l’Espagne maure en « taifas » a favorisé ce morcellement. Asturies, León et Castille, Galice et Portugal, Navarre, Sobrarbe, Aragon, Ribagorza, Comtés catalans, se sont ainsi, pendant de longs siècles, agrégés ou désagrégés au rythme des unions matrimoniales et des successions de familles.

Chaque pays a fini par acquérir et garder la fierté de ses titres et de ses combats, la méfiance envers ses voisins. Seigneurs aventuriers, municipalités libres ont ajouté à  cet esprit particulariste. Au-dessus de tous, il est vraie, planent l’unité de foi, l’esprit de croisade, le sens de la communauté chrétienne contre le Maure, que des accidents locaux, des alliances de circonstance ne doivent pas nous voiler. Mais nous reconnaissons là une manifestation –et peut-être une des sources fondamentales– d’une nouvelle dualité du fait espagnole : d’un part la tendance au particularisme, aux attachements pour ainsi direinfranationaux ; d’autre part la tendance à l’universalisme, aux passionsidéales supranationales. Entre les deux, la conscience du groupe espagnol aurapeine à se définir : c’est un phénomène qui dure encore.

Or, au XIIIe siècle même, les principales coupures subsistent toujours, malgré  d’essentielles simplifications, survenues par l’union Aragon-Catalogne en 1137,  et par l’union León-Castille en1230. Même en négligeant la Navarre (qu’un accident dynastique lie un instant à la France), et Grenade, non encore conquise, il faut bien constater une grave division tripartite de l’Ibérie entre le Portugal, la Castille et, au Levant, la fédération Aragon-Catalogne-Valence. Fait d’autant plus menaçant pour la future unité que cette division correspond à trois tempéraments chez les hommes et à trois directions naturelles dans la géographie : l’Océan, les plateaux, la Méditerranée. La fin du Moyen Age espagnol, en s’inscrivant dans ce cadre tripartite péninsulaire, influeraconsidérablement sur l’avenir national.

Pierre Vilar « Histoire de l’Espagne » P.U.F. Col. Que sais-je ? Paris, 1971, p.20.

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Les trois ordres

Nous ne pourrions vivre ensemble en égalité de condition ; ainsi il faut par nécessité que les uns commandent et que les autres obéissent.

Les uns sont dédiés particulièrement au service de Dieu ; les autres à conserver l’État par les armes, les autres à le nourrir et à le maintenir par les exercices de la paix. Ce sont les trois ordres ou états généraux.

Charles Loyseau, « Traité des ordres et simples dignités » 1613

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2- Époque moderne

L’Inquisition

Le pape Sixte IV accorde aux Rois Catholiques une Inquisition propre aux royaumes d’Espagne

Nous apprenons que dans différentes cités de vos royaumes d’Espagne, nombre de ceux qui, de leur propre gré, avaient été régénérés en Jésus-Christ par les eaux sacrées du baptême sont retournés secrètement à l’observation  des lois et coutumes religieuses de la superstition juive[…]. En raison du crime de ces hommes et de la tolérance du Saint-Siège à leur égard, la guerre civile, l’homicide et des maux innombrables affligent vos royaumes[…]. Nous désirons donc faire droit à votre pétition et appliquer les remèdes propres à soulager les maux que vous nous signalez. Nous vous autorisons à désigner trois, ou au moins deux évêques, ou hommes éprouvés, qui soient prêtres séculiers, religieux d’ordre mendiant ou non mendiant, âgés de quarante ans au moins, de haute conscience et de vie exemplaire, maîtres ou bacheliers en théologie, ou docteurs et licenciés en droit canon, soigneusement examinés et choisis, craignant Dieu, et que vous jugerez dignes d’être nommés pour le temps présent, dans chaque cité ou diocèse desdits royaumes, selon les besoins […]. En outre, nous accordons à ces hommes à l’égard de tous ceux accusés de crimes contre la foi, et de ceux qui les aident et les favorisent, les droits particuliers et juridiction tels que la loi et la coutume les attribuent aux ordinaires et aux Inquisiteurs de l’hérésie.

Bulle Exigitsincerae devotionis, datée du 1er novembre 1478

La procédure inquisitoriale : une séance de torture

Elle [il s’agit d’une femme, bonne chrétienne selon les témoins, mais accusée de ne pas manger de porc et de mettre du linge propre le samedi] fut conduite à la chambre de torture, et invitée à dire la vérité ; elle dit qu’elle n’avait rien à dire. On lui ordonna de se déshabiller et on l’admonesta de nouveau, mais elle gardait le silence. Une fois dévêtue, elle dit : « Seigneur, j’ai fait tout ce dont on m’accuse, et je porte témoignage pour parjure contre moi-même, car je ne puis supporter l’état où me voici ; plaise à Dieu, je n’ai rien fait. » On lui dit de ne pas porter témoignage contre elle-même, mais de dire la vérité. On lui lia les bras[…]. Un tour de corde fut appliqué et on l’exhorta à dire la vérité, mais elle dit qu’elle n’avait rien à dire. Ensuite elle gémit et dit : « Dites-moi ce que vous voulez de moi, car je n’ai rien à dire… » Un autre tour fut donné et elle dit : « Détachez-moi pour que je puisse me rappeler ce que je dois dire : je ne sais pas ce que j’ai fait, je n’ai pas mangé de porc parce que cela me rend malade […] » Un autre tour de corde fut ordonné […]. On lui dit de relater les détails de ce qu’en réalité elle avait fait. Elle dit : « Que faut-il que je  dise ? J’ai tout fait – détachez moi, car je ne me rappelle pas ce que j’ai fait – vous ne voyez pas que je suis une faible femme – oh ! mes bras.

Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme

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La défense des Indiens

Le 4 décembre 1511, à Saint-Domingue, le missionnaire Antonio Montesinos dénonce le comportement des colons. Son sermon est cité ici par Las Casas, qui devint ensuite le défenseur des Indiens.

De quel droit et selon quelle justice maintenez-vous ces Indiens dans une servitude aussi cruelle et aussi horrible ? Qui vous a autorisés à leur faire des guerres aussi détestables, alors qu’ils étaient tranquilles et en paix dans leur pays, où vos tueries et vos ravages inouïs ont détruit un nombre incalculable d’entre eux ? Comment pouvez-vous les maintenir dans une telle oppression et un tel épuisement, sans leur donner à manger ni soigner leurs maladies, puisqu’à cause du travail excessif que vous leur imposez ils meurent, ou plutôt vous les tuez, pour avoir un peu plus d’or chaque jour ? Quel souci avez-vous de leur assurer le catéchisme et de leur faire connaître leur Dieu et leur Créateur, qu’ils soient baptisés, entendent la messe et observent le dimanche et les jours de fête ? Ne sont-ils pas des hommes ?

Bartolomé de Las Casas, Histoire des Indes (terminée en 1562), trad. J.-P. Clément et J.-M. Saint Lu, Seuil, Paris, 2002

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Le marquis de Santa Cruz visite ses terres (1774)

« De Valdepeñas à Santa Cruz de Muleda, deux lieues de bonne route. Bien avant le  village se présentent à nous, successivement : un alcalde, un avocat, un médecin et les officiers de la milice en uniforme ; une berline, pleine de monde ;  un peloton de garçons qui courent derrière la voiture ; les gardes-vignes, qui font une décharge de mousqueterie ; une troupe de jeunes braves, avec drapeaux et hallebardes ; un peuple immense, enfin, qui emplit rues et places, juché jusque sur les bras des croix, de sorte que les voitures ont du mal à se frayer un passage, un triomphe ! Acclamations, poussière, vivats sans fin, sonneries de cloches. Son Excellence descend de la voiture et gagne la maison qu’on lui a préparée. Les ecclésiastiques en corps et les notables l’y reçoivent et le complimentent.

La rue n’est plus qu’un essaim bourdonnant d’hommes, de femmes et d’enfants, les yeux fixés sur les fenêtres, jupes et chemises tendus, dans l’attente de la manne dont avait bénéficié Valdepeñas. Ils ne furent pas déçus. Tel un nuage chargé d’une pluie bénéfique, don Bartolomé, le majordome, se montre à la croisée ; d’un bras puissant il fait pleuvoir sur la foule maintes monnaies de bon aloi… Qui dira les applaudissements qui saluèrent l’apparition de Son Excellence au balcon ? »

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Gaspar Melchor de Jovellanos (1744-1811)

Cadet d’une famille de moyenne noblesse asturienne, il songea d’abord à embrasser une carrière ecclésiastique. Les appuis dont il jouissait l’orientèrent finalement vers l’administration. En poste à l’audience de Séville (1767), ses dons littéraires sont remarqués par Olavide, alors intendant de la ville, dont il fréquentait le salon.  Propagandiste attitré des Lumières, appelé à la Cour ( 1778) et nommé au Conseil des  ordres militaires, membre de l’Académie royale d’histoire et de l’Académie royale des lettres, il compose des comédies larmoyantes, dans le style français.

Eloigné de Madrid par Godoy, il consacre ses loisirs forcés au développement économique des Asturies. Il rédigea alors, à la demande de la Société économique de Madrid, son fameux Rapport sur la loi agraire, résumé de la doctrine des Lumières sur les biens de mainmorte (1793) et la version définitive d’un Rapport sur la police des spectacles qui fera date.

Rappelé en 1797 et nommé Secrétaire des expéditions de Grâce et de Justice, il fut rapidement destitué, exilé a Gijon, puis emprisonné aux Baléares (1802-1808). Ferdinand VII le libéra après l’émeute d’Aranjuez. Refusant les avances de Joseph Bonaparte, il dirigea un temps la résistance contre les Français. Il revint mourir aux Asturies.

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Décret royal du 29 juin 1707 (« Decreto de Nueva Planta »)

Attendu que les Royaumes d’Aragon et de Valence, et tous leurs habitants avec eux, du fait de leur rébellion, ont entièrement manqué  à la fidélité qu’ils m’avaient jurée comme à leur légitime Roi et seigneur ;

Attendu qu’ils ont de ce fait perdu tous les fors, privilèges, exemptions et libertés dont ils jouissaient, qui leur avait été si généreusement octroyés par moi-même et par les rois mes prédécesseurs, leurs seigneurs… ;

Attendu que j’ai pouvoir absolu sur lesdits royaumes d’Aragon et de Valence puisque, outre le fait qu’ils font partie de ceux que je possède en toute légitimité dans cette Monarchie, j’exerce maintenant sur eux un juste droit de conquête…

Attendu que l’imposition et la dérogation des lois est l’un des principaux attributs de la souveraineté ; que des circonstances nouvelles et l’évolution des mœurs m’autorisaient à les modifier même si ne s’étaient produits les graves événements, qui donnent un si juste fondement à l’exercice de ce droit…

Attendu que je désire réduire uniformément tous mes royaumes d’Espagne aux lois, institutions us et coutumes de Castille, dont l’Univers entier loue la justesse… ;

Je déclare entièrement abolis et annulés la totalité des susdits fors, privilèges, pratiques, et coutumes jusqu’ici observés dans lesdits royaumes d’Aragon et de Valence ; je les réduis aux lois de Castille, aux usages, pratiques et formes de gouvernement qui ont et ont toujours eu cours en celle-ci et en ses tribunaux, sans distinction aucune, car telle est ma volonté.

En conséquence de quoi, mes fidélissimes sujets castillans pourront exercer tout office et emplois en Aragon et à Valence, de même que les Aragonais et Valenciens en Castille, sans distinction aucune. Aux uns je montre ainsi ma gratitude pour leur parfaite fidélité… Aux autres je donne des preuves de ma bénignité, en les habilitant pour ce à quoi même la liberté dont ils jouissaient sous les fors maintenant abolis ne leur donnait pas accès.

Ainsi ai-je résolu que l’Audience qui vient de se former à Valence et celle que j’ai ordonné de former à Saragosse auront la même organisation et obéiront en tout et pour tout aux mêmes règles que les deux chancelleries de Valladolid et de Grenade. Elles observeront à la lettre les mêmes droits régaliens, les mêmes lois, la même pratique, les mêmes ordonnances et coutumes que celles-ci, sans la moindre différence en rien, sauf en ce qui concerne les controverses de juridiction avec les tribunaux ecclésiastiques et la procédure correspondante [où l’on conservera la pratique antérieure des deux royaumes, même en ce qu’elle a de contraire aux lois de Castille

3 – Absolutisme- Liberalisme

La réaction de Murat aux événements madrilènes du 2 mai 1808. Lettre au général Dupont

Monsieur le Général, la tranquillité publique a été troublée dans la capitale ; depuis deux jours tous les discours et le grand nombre de paysans introduits dans Madrid nous annonçaient une crise. En effet, dès les huit heures du matin, hier, la canaille de cette ville obstruait toutes les avenues du palais, ainsi que les cours. La reine d’Etrurie devait partir pour Bayonne : un aide de camp, que j’envoyais pour la complimenter, fut arrêté par la populace à une des portes du palais, et il aurait été assassiné sans un piquet de ma garde que j’envoyai pour le délivrer. Un second aide de camp, qui portait des ordres au général Grouchy, fut assailli à coups des pierres. Alors, on battit la générale, et les troupes coururent sur les points qu’elles avaient ordre d’occuper en cas d’alarme. Plusieurs colonnes marchèrent contre différents rassemblements : quelques coups de canon à mitraille les dispersèrent, et tout est rentré dans l’ordre. Cinquante paysans, pris les armes à la main, ont été fusillés hier soir ; cinquante autres l’ont été ce matin. La ville sera désarmée, et une proclamation va annoncer que tout Espagnol à qui l’on trouvera quelque arme que ce soit, sera considéré comme séditieux et fusillé. Cette proclamation sera envoyée par le gouvernement à tous les capitaines-généraux et à tous les officiers commandant les différents corps de l’armée espagnole, en les rendant responsables des événements. L’ordre du jour suivant sera envoyé en même temps que la proclamation. Au moyen de la bonne leçon que je viens de donner, la tranquillité publique ne sera plus troublée. J’ai appris qu’il y avait eu une alarme à Aranjuez, dimanche soir, à cause de quelques coups de fusil tirés d’une maison, et j’ai donné ordre au général Vedel de convoquer une commission militaire, et de faire fusiller les paysans que l’on a trouvés en armes dans la maison, laquelle doit être brûlée ou démolie. Faites afficher mon ordre du jour à Tolède, à Aranjuez et dans vos différentes cantonnements : ayez soin qu’on distribue les différentes gazettes et les imprimés qui y seront joints ; envoyez des officiers pour vous informer des mouvements de l’armée du général Solano, et je suis convaincu qu’elle n’en fera pas un seul dont vous ne soyez instruit. Déclarez publiquement que l’Empereur a fait notifier au prince des Asturies qu’il ne le regardait que comme princes des Asturies, que le vieux Roi et ce Prince ont choisi l’empereur pour arbitre de leur différend, et que dans ce moment il doit être terminé. Témoignez à la noblesse et au clergé que la conservation de leurs privilèges dépendra de la conduite qu’ils tiendront vis-à-vis de l’Empereur et de ses troupes, et que l’intérêt de la nation espagnole est d’être constamment unie avec la France. Annoncez encore que l’Empereur se rend garant de l’intégrité et de l’indépendance de la monarchie espagnole.

Dans la journée d’hier il y eut au moins 1200 hommes de tués, soit de la populace, soit de bourgeois de Madrid ; et de notre côté, nous n’avons eu que quelques centaines de blessés, et cela parce qu’ils s’étaient trouvés seuls dans les rues.

Sur ce, Monsieur le Comte, je prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte et digne garde.

Madrid, le 3 mai 1808.

Joachim.

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Proclamation de Napoléon aux Espagnols 1808

Le 5 mai 1808, Napoléon renverse la famille royale espagnole et place son frère Joseph sur le trône d’Espagne. Une insurrection avait éclaté auparavant à Madrid, contre les troupes françaises déjà stationnées dans le pays. Après l’avoir réprimée dans le sang, le 25 mai 1808, Napoléon publie une déclaration aux Espagnols.

Napoléon, Empereur des Français, Roi d’Italie, et Protecteur de la Confédération du Rhin, etc., etc., etc., à tous ceux qui les présentes verront, Salut

Espagnols, après une longue agonie, votre nation périssait. J’ai vu vos maux ; je vais y porter remède.

Votre grandeur, votre puissance fait partie de la mienne. Vos princes m’ont cédé tous leurs droits à la Couronne des Espagnes. Je ne veux point régner sur vos provinces, mais je veux acquérir des titres éternels à l’amour et à la reconnaissance de votre postérité.

Votre monarchie est vielle : ma mission est de la rajeunir. J’améliorerai toutes vos institutions, et je vous ferai jouir des bienfaits d’une réforme sans froissements, sans désordres, sans convulsion.

Espagnols, j’ai fait convoquer une assemblée générale des députations des provinces et des villes. Je veux m’assurer moi-même, de vos désirs et de vos besoins.

Je déposerai alors tous mes droits, et je placerai votre glorieuse couronne sur la tête d’un autre moi-même, en vous garantissant une Constitution qui concilie la sainte et salutaire autorité du souverain avec les libertés et les privilèges du peuple.

Espagnols, souvenez-vous de ce qu’ont été vos pères ; voyez ce que vous êtes devenus. La faute n’en est pas à vous, mais à la mauvaise administration qui vous a régis. Soyez pleins d’espérance et de confiance dans les circonstances actuelles ; car je veux que vos derniers neveux conservent mon souvenir et disent : Il est le Régénérateur de notre Patrie.

Donné en notre Palais Impérial et Royal de Bayonne, le 25 mai 1808.

Napoléon.

Paru dans Le Moniteur du 18 juin 1808

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La Constitution de Bayonne, proclamée le 7 juillet 1808

Acte constitutionnel de l’Espagne

Constitution

Au nom du Dieu tout-puissant Don Joseph-Napoleón, par la grâce de Dieu, roi des Espagnes et des Indes ;

Après avoir entendu la junte nationale, réunie à Bayonne par les ordres de notre très cher et bien aimé frère Napoléon, empereur des Français, roi d’Italie, protecteur de la confédération du Rhin, etc., etc., etc.

Nous avons décrété et décrétons le présent statut constitutionnel, pour être exécuté comme loi fondamentale de nos Etats, et comme base du pacte qui lie nos peuples à nous et nous à nos peuples

Titre premier

De la religion

Article premier.- La religion catholique, apostolique et romaine est en Espagne et dans toutes les possessions espagnoles la religion du roi et de la nation : aucune autre n’est pas permise.

Titre II

De la succession à la couronne

Art.2.- La couronne d’Espagne et des Indes est héréditaire dans notre descendance directe, naturelle et légitime, de mâle en mâle, par ordre de primogéniture [et à l’exclusion perpétuelle des femelles].

À défaut de notre descendance masculine, naturelle et légitime, la couronne d’Espagne et des Indes sera dévolue à [notre très cher et bien aimé frère] l’empereur Napoléon, empereur des Français, roi d’Italie, protecteur de la confédération du Rhin, et à ses héritiers et descendants mâles, naturels, légitimes ou adoptifs (…)

Titre IX

Des Cortès

Art. 61.- Il y aura des cortès ou assemblées de la nation, composés de 172 membres et divisées en trois bancs, à savoir :

Le banc du clergé ;

Le banc de la noblesse ;

Le banc du peuple.

Le banc du clergé sera établi à la droite du trône ;

Le banc de la noblesse à la gauche ;

Le banc du peuple en face.

Art. 62.- Le banc du clergé sera composé de vingt-cinq archevêques ou évêques.

Art. 63.- Le banc de la noblesse sera composé de vingt-cinq nobles, qualifiés de Grands des Cortès.

Art. 64.- Le banc du peuple sera composé :

1º De soixante-deux députés des provinces, tant d’Espagne que des Indes.

2º De trente députés des principales villes de l’Espagne et îles adjacentes.

3º De quinze négociants ou commerçants

4º De quinze députés des universités, savants ou hommes distingués par leur mérite personnel, soit dans les sciences, soit dans les arts (…)

Art. 72.- Les députes des provinces et des villes ne peuvent être choisis que parmi les propriétaires de biens-fonds.

Art. 73.- Les quinze négociants ou commerçants seront choisis parmi les membres des chambres de commerce et les négociants les plus riches et les plus considérés du royaume (…)

Titre X

Des royaumes et provinces espagnoles d’Amérique et d’Asie

Art. 87.- Les royaumes et provinces d’Amérique et d’Asie jouiront des mêmes droits que la métropole.

Art. 88.- Toutes espèces de culture et d’industrie seront libres dans lesdits royaumes et provinces,

Art. 89.- Le commerce réciproque d’un royaume ou d’une province avec l’autre et desdits royaumes et provinces avec la métropole est permis (…)

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La Guerre d’Espagne d’après Napoléon

L’Empereur a été malade toute la nuit, il était encore souffrant tout le jour ; il a pris un bain de pieds, et ne s’est pas trouvé en humeur de sortir ; il a dîné seul dans son intérieur, et m’a fait venir vers le soir.

L’Empereur s’est remis en causant ; le sujet a été constamment la guerre d’Espagne : j’en ai déjà mentionné quelque chose plus haut, où l’on a vu que l’Empereur s’y condamne entièrement. Je cherche à répéter le moins possible, aussi je vais inscrire ici seulement ce qui m’a paru neuf.

« Le vieux roi et la reine, disait l’Empereur, étaient, au moment de l’événement, l’objet de la haine et du mépris des sujets.

« Le prince des Asturies conspira contre eux, les fit abdiquer et devint aussitôt l’amour, l’espoir de la nation. Toutefois, cette nation était mûre pour de grands changements, et les sollicitait avec force ; j’y étais très populaire ; c’est dans cette situation des esprits que tous ces personnages furent réunis à Bayonne ; le vieux roi me demandant vengeance contre son fils, le jeune prince sollicitant ma protection contre son père et me demandant une femme. Je résolus de profiter de cette occasion unique pour me délivrer de cette branche des Bourbons, continuer dans ma propre dynastie le système de famille de Louis XIV, et enchaîner l’Espagne aux destinées de la France. Ferdinand fut envoyé à Valençay ; le vieux roi, à Compiègne, à Marseille, où il voulut ; et mon frère Joseph fut régner dans Madrid avec une constitution libérale adoptée par une junte de la nation espagnole, qui était venue la recevoir à Bayonne.

« Il me paraît, continuait-il, que l’Europe et même la France n’ont jamais eu une idée juste de la situation de Ferdinand à Valençay. On se méprend étrangement dans le monde sur le traitement qu’il a éprouvé, et plus encore peut-être sur ses dispositions et ses opinions personnelles relatives à sa situation. Le fait est qu’il était à peine gardé à Valençay, et qu’il n’eût pas voulu s’en échapper. S’il se trama quelques intrigues pour favoriser son évasion, il fut le premier à les dénoncer. Un Irlandais (baron de Colli) pénétra jusqu’à sa personne au nom de Georges III, lui offrant de l’enlever ; mais loin d’y accéder, Ferdinand tout aussitôt en donna connaissance à l’autorité.

« Il ne cessait de me demander une femme de ma main. Il m’écrivait spontanément pour me complimenter toutes les fois qu’il m’arrivait quelque chose d’heureux. Il avait donné des proclamations aux Espagnols pour qu’ils se soumissent, il avait reconnu Joseph ; choses qu’on eût pu regarder comme forcées peut-être ; mais il lui demandait son grand cordon […]

« On sera certain un jour que dans les grandes affaires d’Espagne je fus complètement étranger à toutes les intrigues intérieures de sa cour, que je ne manquai de parole ni à Charles IV, ni a Ferdinand VII ; que je ne rompis aucun engagement vis-à-vis du père ni de fils, que j’e n’employai point de mensonge pour les attirer tous deux à Bayonne ; mais qu’ils accoururent à l’envi l’un de l’autre. Quand je les vis à mes pieds, que je pus juger par moi-même de toute leur incapacité, je pris en pitié le sort d’un grand peuple, je saisis aux cheveux l’occasion unique que me présentait la fortune pour régénérer l’Espagne, l’enlever à l’Angleterre et l’unir intimement à notre système […]

« Deux partis, disait l’Empereur, divisaient la cour et la famille régnante : l’un était celui du monarque, aveuglement gouverné par son favori, le prince de la Paix, lequel s´était fait le véritable roi. L’autre était celui de l’héritier présomptif, conduit par son précepteur, Escoiquiz, qui aspirait à gouverner. Ces deux partis recherchaient également mon appui, et me faisaient beau jeu ; nul doute que je ne fusse résolu d’en tirer tout l’avantage possible.

« Le favori, pour se maintenir dans son poste, aussi bien que pour se mettre à l’abri de la vengeance du fils (la mort du père arrivant), m’offrait, au nom de Charles IV, de faire de concert la conquête du Portugal, se réservant pour lui la souveraineté des Algarves comme asile.

« D’un autre côté, le prince des Asturies m’écrivait clandestinement, à l’insu de son père, pour me demander une femme de ma main, et implorer ma protection.

« Je conclus avec le premier, et laissai le second sans réponse. Mes troupes étaient déjà admises dans la Péninsule quand le fils profita d’une émeute pour faire abdiquer son père et régner à sa place.

Comte de Las Cases, Le mémorial de Sainte-Hélène, Bibliothèque de la Pléiade, Paris 1956.

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La guerre d’Indépendance et la nouvelle armée espagnole

Après le soulèvement de 1808, la guerre contre la France napoléonienne constituait une combinaison originale de guerre régulière et de guérillas. De cette double expérience naquit en 1814 une armée dotée de caractéristiques propres et singulières, une armée nouvelle en processus de transformation et, pour ce motif, profondément divisée. Soumise aux changements sociaux et idéologiques décisifs qu’avaient subis les armées européennes après les guerres de la Révolution française et de l’empire napoléonien, elle devint un instrument pour l’implantation de l’idéologie nationale ainsi qu’un véhicule de promotion sociale. L’intégration en une même institution de composants sociaux très divers, – comme le traditionnel, aristocratique, et le composant populaire qui se concentra dans les classes subalternes et de sous-officiers était une caractéristique de cette armée espagnole surgie entre 1808-1814, après la faillite de l’institution de l’ancien régime face à l’invasion étrangère. La récente pénétration dans la nouvelle armée de secteurs provenant de la guérilla et la claire adhésion d’un secteur des commandements et des officiers à l’idéologie libérale de l’époque, donna une nouvelle tonalité nettement pro-constitutionnelle à une partie de l’armée.

Irène Castells Olivan « Le libéralisme insurrectionnel espagnol (1814-1830) »

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Constitution politique de la monarchie espagnole, promulguée à Cadix le 19 mars 1812

Au nom de Dieu le tout-puissant, Père, Fils et Saint-Esprit, auteur et législateur suprême des sociétés.

Les cortès généraux et extraordinaires de la nation espagnole, bien convaincus, d’après un long examen et une mûre délibération, que les anciennes lois fondamentales de cette monarchie, modifiées par une organisation et appuyées d’une garantie, qui assurent d’une manière stable et permanente leur entière exécution, rempliront le grand objet désiré, celui de la gloire, de la prospérité et du bien-être de toute la nation, décrètent, pour le bon gouvernement et la bonne administration de l’État, la constitution politique suivante :

TITRE I

De la Nation espagnole et des Espagnols

CHAPITRE PREMIER

De la Nation espagnole

Art. 1.- La Nation espagnole se compose de tous les Espagnols de deux hémisphères.

Art. 2.- La Nation espagnole est libre et indépendante ; elle n’est ni peut être le patrimoine d’aucune famille ni d’aucun individu.

Art. 3.- La souveraineté réside essentiellement dans la nation ; et, par la même raison, c’est à elle qu’appartient exclusivement de droit d’établir ses lois fondamentales.

Art. 4.- La Nation est obligée de conserver et de protéger, par de lois sages et justes, la liberté civile, la propriété ainsi que les autres droits légitimes de tous les individus qui la composent.

CHAPITRE II

Des Espagnols

Art. 5.- Sont espagnols :

1º Tous les hommes libres, nés et domiciliés dans les possessions des Espagnes, ainsi que leurs enfants ;

2º Les étrangers qui ont obtenu des lettres de naturalisation des cortès ;

3º Ceux qui, sans ces lettres de naturalisation, sont domiciliés, conformément à la loi, depuis dix ans dans quelque ville ou village de la monarchie ;

4º Les affranchis, dès qu’ils ont acquis la liberté dans les Espagnes.

Art. 6.- L’amour de la patrie est un des principaux devoirs de tous les Espagnols, ainsi que la justice et la bienfaisance (… y,  asimismo, el ser justos y benéficos).

Art. 7.- Tout Espagnol est obligé d’être fidèle à la constitution, d’obéir aux lois et de respecter les autorités constituées.

Art. 8.- Est également obligé tout Espagnol, sans aucune distinction, de contribuer, à proportion de ses facultés, aux dépenses de l’État.

Art. 9.- Tout Espagnol est encore obligé de défendre la patrie, les armes à la main, quand il est appelé par la loi.

TITRE II

Du territoire des Espagnes, de sa religion, de son gouvernement et des citoyens espagnols

CHAPITRE II

De la religion

Art. 12.- La religion de la nation espagnole est et sera perpétuellement la religion catholique, apostolique romaine, et la seule vraie. La nation la protège par des lois sages et justes, et défend l’exercice de toutes les autres.

CHAPITRE III

Du gouvernement

Art. 13.- L’objet du gouvernement est le bonheur de la nation, car le but de toute société politique n’est autre chose que le bien-être des individus qui la composent.

Art. 14.- Le gouvernement de la nation espagnole est une monarchie limitée héréditaire.

Art. 15.- Le pouvoir de faire les lois réside dans les cortès avec le roi.

Art. 16.- Le pouvoir de faire exécuter les lois réside dans le roi.

Art. 17.- Le pouvoir d’appliquer les lois dans les causes civiles et criminelles, réside dans les tribunaux établis par la loi.

TITRE IV

Du roi

CHAPITRE PREMIER

De l’inviolabilité du roi et de son autorité

Art. 168.- La personne du roi est sacrée et inviolable. Le roi n’est sujet à aucune responsabilité.

Art. 169.- Le roi aura le titre de majesté catholique.

Art. 170.- Le pouvoir de faire exécuter les lois est l’attribution exclusive du roi, et son autorité s’étend à tout ce qui a pour objet la conservation de l’ordre public dans l’intérieur et la sûreté extérieure de l’état, en se conformant à la constitution et aux lois (…)

Art. 172.- L’autorité royale est soumise aux restrictions suivantes :

1º Le roi ne peut empêcher, sous aucun prétexte, la réunion des cortès aux époques et dans les circonstances prévues par la constitution, ni les suspendre, ni les dissoudre, ni en aucune manière entraver leurs séances et délibérations.

Ceux qui le conseilleraient ou l’aideraient dans une tentative ayant pour but des actes de cette nature, sont déclarés traîtres et seront poursuivis comme tels.

2º Le roi ne peut sortir du royaume sans le consentement des cortès ; s’il le fait, il est censé avoir abdiqué.

3º Le roi ne peut aliéner, céder, abandonner, ni de quelque manière que ce soit, transporter à un autre l’autorité royale, ni aucune de ses prérogatives. Si, pour une cause quelconque, il veut abdiquer la couronne en faveur de son successeur immédiat, il ne peut le faire sans le consentement des cortès.

4º Le roi ne peut aliéner, céder ou échanger aucune province, ville, bourg ou village, ni aucune portion, quelque petite qu’elle puisse être, du territoire espagnol.

5º Le roi ne peut faire d’alliance offensive, ni de traité spécial de commerce avec aucune puissance étrangère, sans le consentement des cortès.

6º Il ne peut non plus s’obliger, par aucun traité, à fournir des subsides à aucune nation étrangère, sans le consentement des cortès.

7º Le roi ne peut céder ni aliéner les biens nationaux sans le consentement des cortès.

8º Le roi ne peut exiger directement par lui, ni indirectement, aucuns impôts ou contributions, ou les demander sous quelque dénomination ou quelque prétexte que ce soit ; mais ils doivent toujours être décrétés par les cortès.

9º Le roi ne peut accorder de privilège exclusif à aucune personne ou corporation.

10º Le roi ne peut ôter à aucun particulier, ni à aucune corporation, leur propriété, ni les troubler dans la possession, usage ou profits de ladite propriété ; et si, dans un cas quelconque, il est nécessaire, pour un objet d’utilité commune et reconnue, de prendre la propriété d’un particulier, il ne pourra le faire sans l’indemniser sur-le-champ, et sans lui en donner la valeur bien constatée par experts.

11º Le roi ne peut priver aucun individu de sa liberté, ni lui infliger aucune peine de son autorité privée. Le ministre qui signe l’ordre, et le juge qui l’exécute, sont responsables envers la nation, et punis comme coupables d’attentat contre la liberté individuelle.

Seulement, dans le cas où le bien et la sûreté de l’État exigent l’arrestation d’un individu, le roi pourra donner des ordres à cet effet, mais à la condition que, dans les quarante-huit heures, il le fera livrer et mettre à la disposition du tribunal ou juge compétent.

12º Le roi, avant de contracter mariage, en fera part aux cortès, pour obtenir leur consentement ; et s’il ne le fait pas, il est censé abdiquer la couronne.

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Décret royal du 4 mai 1814

(…) Me conformant à la manifestation résolue et unanime de la volonté de mes peuples, et parce qu’elle est juste et fondée, je déclare qu’il est dans mes royales intentions, non seulement de ne pas prêter serment ni donner mon acquiescement à ladite Constitution ni à quelconque décret des Cortès générales et extraordinaires, non plus qu’aux Cortès ordinaires tenant session actuellement, c’est-à-dire aux mesures réduisant les droits et prérogatives de ma souveraineté établis par la constitution et les lois qui régissent la nation depuis longtemps, mais encore de déclarer cette constitution et ces décrets nuls, d’aucun effet ni valeur, à cette heure et à jamais, comme si de pareilles choses n’avaient jamais existé et qu’on les effaçât du temps, et sans obligation pour mes peuples et mes sujets de toute classe et condition de s’y soumettre et de les respecter. Et comme celui qui, voulant les défendre, contreviendrait à la présente déclaration royale formulée conformément à une décision et à une volonté de cette nature, attenterait par là aux prérogatives de ma souveraineté et au bonheur de la nation et jetterait le trouble et l’agitation dans mes royaumes, je déclare coupable de lèse-majesté quiconque oserait commettre ou entreprendre une pareille action ; comme tel, il se verra infliger la peine capitale, qu’il soit passé aux actes ou que, par ses écrits ou par ses propos, il ait entraîné ou incité ou d’une quelconque manière exhorté et poussé à respecter et à observer ladite constitution et lesdits décrets (…)

4- La Restauration (1874-1930)

Une des premières démonstrations du caciquisme

On parle beaucoup du caciquisme, mais à la vérité on ne saurait comprendre son influence formidable dans la vie de la nation s’il ne reposait pas lui-même sur l’immoralité. Attaquez celle-ci, refrénez-la et vous délivrerez le pays de quelques-uns des pires effets du caciquisme. Ni l’élévation du niveau d’instruction, ni davantage de démocratie ne suffiraient, car ni l’une ni l’autre n’apporterait de grands avantages à des nations comme la nôtre où les vertus civiques sont si peu appréciées. Observez les multiples façons dont le caciquisme parvient à mettre ses griffes sur toutes les affaires…

La masse de la nation restait accoutumée à fléchir le genou devant les caciques, ceux-ci fussent-ils descendants de l’ancienne noblesse ou héritiers de riches bourgeois, ou bien de simples révolutionnaires que la victoire propulsait d’une barricade ou du fond d’une caserne aux cercles étroits des plus orgueilleux courtisans. Combien de libéraux, combien de démocrates avons-nous vus et voyons-nous encore tous les jours, irrémédiablement transformés en caciques, contre leur gré même, enivrés par la fumée de l’encens et obligés à jouer le rôle de généreux roitelets !

C’est à l’évolution particulière de nos partis politiques, à ce jeu interminable des coteries, des fusions et des ségrégations auxquelles s’amusent et s’enrichissent les traîtres, les perfides, les velléitaires et les présomptueux que l’on doit les grands progrès du caciquisme. Les caciques ne peuvent se passer de la politique, pas plus que les dirigeants ne pourraient, ne sauraient, s’ils le voulaient, se passer des caciques.

Ceux-ci se sont rendus indispensables pour tous les actes de la vie de la nation dont ils ont miné et rongé les bases depuis longtemps. Chaque parti politique s’est chargé de démontrer jusqu’à l’évidence que les Parlements des époques de bipartisme jouaient une farce et que les protagonistes en étaient ces caciques dont il fallait impérieusement payer comptant ou à court terme l’aide électorale sans laquelle aucun gouvernement n’aurait obtenu de majorité

Lucas Mallada, Los Males de la Patria (1890), rééd., Madrid, Alianza, 1969, p.167-169.

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Joaquín Costa et le caciquisme

« Quelle que soit la forme du régime politique, ce sont toujours les mêmes hommes qui gouvernent. Rien n’a changé depuis le début du XIXe siècle ; la révolution de 1868, en particulier, a chassé la reine, mais elle a laissé en place le cacique. Depuis 1875, c’est la même chose : l’Espagne est, en principe, une monarchie constitutionnelle, mais ce n’est là qu’une apparence. On a superposé deux systèmes, un système légal et un système coutumier ; seul le second a une réalité, et cette réalité c’est le caciquisme. C’est le caciquisme qui permet à l’oligarchie de se maintenir au pouvoir, quelles que soient les circonstances »

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L’anarchisme

« Comment expliquer que l’Espagne ait été le seul pays où l’anarchisme, sous la forme anarcho-syndicaliste ait réussi à se transformer en un mouvement de masse ? Il faut invoquer en premier lieu d’idiosyncrasie des chefs d’entreprise, catalans en particulier. Individualistes, autoritaires et âpres au gain, ces derniers rejetaient toute forme de revendication de travail et leur inflexibilité fit rapidement considérer le syndicalisme réformiste comme une stratégie vouée à l’échec. Restait une seule voie : le syndicalisme révolutionnaire. Mais on doit aussi tenir compte de l’origine des ouvriers dans ces années où s’amplifie le mouvement d’émigration des campagnes vers les zones industrielles. Le socialisme se développe parmi les ouvriers établis sur place ou spécialisés tandis que l’anarchisme recrute essentiellement des immigrés dont beaucoup –Andalous ou Aragonais– ont déjà été initiés dans leur région d’origine. »

María Teresa Pérez Picazo – Guy Lemeunier L’Espagne au XXe siècle, Armand Colin, Paris 1994. p.14

Ce sont toutefois, les populations misérables des zones latifundiaires de l’Espagne méridionale qui offrent son terrain d’élection à l’apostolat libertaire de connotation para-évangelique. C’est que l’orthodoxie religieuse des paysans sans terre repose, avant tout, sur leur réaction face au zèle social et à la vertu personnelle du prêtre local et des familles ou individus qu’il fréquente le plus assidûment. Pour les paysans déshérités, l’authenticité de la foi se reflète dans la rigueur des mœurs, la pureté des intentions et la simplicité de la vie de ceux qui incarnent l’Eglise. D’où le rejet d’un clergé dont le comportement s’éloigne des normes puritaines adoptées par force par la grande partie de la communauté locale, pour s’identifier à celles, laxistes, de la minorité des nouveaux possédants enrichis par le démembrement relatif de la propriété ecclésiastique, nobiliaire ou communale. […] Pour les journaliers imprégnés d’un christianisme sommaire mais intransigeant dans son éthique sociale, l’hostilité à l’Eglise établie constitue en définitive le corollaire de leur vision plus globale d’une société dichotomique. Société partagée entre les Bons –représentés par eux-mêmes pour l’essentiel– et les Mauvais, c’est-à-dire toux ceux qui ne travaillent pas de leurs mains […]  Aux yeux du sous-prolétariat agricole. Cette conception rend légitime le recours à la violence purificatrice pour l’établissement d’une société juste et fraternelle dont les Mauvais seront exclus  […]

Cet idéal quasiment messianique offre à l’évidence un champ fertile aux « apôtres » anarchistes qui se répandent dans les campagnes andalouses à partir de 1869

Guy Hermet, L’Espagne au XXe siècle, Presses Universitaires de France, Paris, 1992, p.33

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Sabino Arana

Né dans le milieu des constructeurs navals de la vallée du Nervión à Bilbao, issu d’une famille bourgeoise intégriste et carliste, exilée pendant la guerre de 1872-76, Sabino Arana fut éduqué dans un collège jésuite à Orduña où il se familiarisa avec la cause foraliste. Influencé par son frère Luis, il se « convertit » au basquisme le dimanche de la résurrection 1882, à 17 ans. Il se consacra alors sans répit à l’étude de l’histoire et de la langue basques. Il termina des études de médecine à Barcelone entre 1883 et 1888. Il conçut de ce séjour une méfiance pour l’idéal autonomiste professé par les conservateurs catalanistes.

De retour à Bilbao en 1888, il inaugura son activité politique et publia ses principaux travaux en langue basque : Vizcaya por su independencia (1892). Dans ce livre il opère une lecture nationaliste de l’histoire de la Biscaye, attribuant la naissance de la nation à Jaun Zuria qui aurait lutté pour l’indépendance de la Biscaye en 888 à la bataille de Arrigorriaga. Puis il fonda le périodique bimensuel Bizkaitarra (1893), premier organe de presse basquiste qu’il définit comme « antilibéral et anti-espagnol ». Le journal fut suspendu en septembre 1895 et Arana passa 6 mois en prison. Il fonda en 1894 le premier Euskeldun batzokija (Centre de basques), un cercle catholique très fermé qui comprenait une centaine de membres. La société fut suspendue en 1895 également. La même année, il fonda le Biskaia buru batzar (Conseil provincial biscayen) puis, en juillet, le PNV lors des festivités de San Ignacio de Loyola. En 1897, il fonda un second périodique, Baserritarra, et écrivit un ouvrage qui fut considéré comme son principal écrit politique : El partido carlista y los fueros Vasco-Navarros.

À partir de 1898, Sabino Arana opéra un virage vers l’autonomisme politique. Il proposa alors la création d’un conseil régional basque pour les quatre députations basques. En 1902, il fut détenu et les conseillers du PNV interdits. Il fonda la Ligue des basques espagnolistes qui revendiquait l’idée de l’autonomisme et définit désormais le basquisme comme un mouvement de nationalisation de la société basque. Il mourut le 25 novembre 1903 à 38 ans.

Jordi Canal. Histoire de l’Espagne contemporaine. Armand Colin, 2009. P.129.

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Miguel de Unamuno en 1897

En Espagne, il y a deux questions qui, selon l’opinion courante, englobent toutes les autres, y compris la question sociale : ce sont la question religieuse et le régionalisme ou particularisme. La lutte des éléments libre-penseurs, rationalistes et libéraux contre le catholicisme, et la lutte au sein même de ce dernier (entre le catholicisme des curés et celui du peuple), absorbent, surtout dans les provinces, l’énergie de l’effort intellectuel. Chaque parti a une position déterminé dans la querelle religieuse. D’un autre côté, la question du régionalisme est menaçante. L’unité nationale espagnole n’est pas un fait acquis et il n’est pas encore possible de réunir dans un tout homogèn les diverses régions espagnoles entre lesquelles on perçoit de grandes différences d’attitudes, de coutumes, de traditions et même de langue. Catalans, Basques, Galiciens, Castillans, tous ont des intérêts particuliers souvent diamétralement  opposés à ceux des autres.

[…] La presse et le lecteur socialiste font preuve d’un pesant anticatholicisme et d’irréligiosité. Cependant ce n’est pas là un bon moyen de faire de la propagande en faveur du Parti socialiste, alors que les croyants et les pratiquants de la religion héritée pourraient très bien accueillir les doctrines socialistes. C’est une grave erreur que de croire que le catholicisme du peuple espagnol est incompatible avec le socialisme  [¼]. Une autre faiblesse du socialisme espagnol est que ses dirigeants ne se sont pas intéressés sérieusement aux problèmes agraires et qu’en conséquence ils ignorent jusqu’à quel point le paysan est une victime de l’usure et e l’exploitation publique. […].

« Le socialisme en Espagne », Der Socialistiche Akademiker  nº 9 septembre 1897, in Obras Completas, Madrid, Escelicer, 1997, t.IX, p.734-741

Cité par Jacques Maurice et Carlos Serrano, L’Espagne au XXe siècle, Hachette, Paris, 1995, p.26

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Le coup d’État militaire de Primo de Rivera. Manifeste

“Au Pays et à l’Armée

Il est arrivé pour nous ce moment plus redouté qu’espéré (parce que nous aurions aimé vivre toujours dans la légalité et la voir régir sans interruption la vie de l’Espagne), le moment de réunir les ardeurs, d’écouter la bruyante exigence de tous ceux qui, passionnés pour la Patrie, ne voient d’autre moyen de la sauver que de la libérer des professionnels de la politique, des hommes qui pour une raison ou une autre offrent le spectacle des malheurs et des atteintes à la morale qui commencèrent en 98 et menacent l’Espagne d’une fin tragique et honteuse. Le dense réseau des intrigues politiques a pris dans ses mailles, a séquestré, jusqu’à la volonté royale. Ils affectent souvent de souhaiter que gouvernent ceux dont eux-mêmes disent qu’ils ne les laissent pas gouverner, en faisant allusion à ceux qui ont constitué pour eux le seul et bien faible frein et qui ont apporté aux lois et aux coutumes le peu d’éthique, le mince vernis de morale et d’équité qu’ils ont encore. Mais en réalité ils se satisfont tous de l’alternance et du partage et désignent d’un commun accord leurs successeurs.

Or maintenant c’est nous qui allons assumer toutes les responsabilités et gouverner par nous-mêmes ou avec des civils qui partagent notre morale et notre doctrine. Assez de révoltes douces qui, sans apporter remède à rien, nuisent plus à la rude et virile discipline que de mouvement dans lequel mous nous lançons pour l’Espagne et pour le Roi.

Il s’agit d’un mouvement d’hommes : que celui qui ressent quelque doute sur la masculinité, qu’il attende dans son coin, sans perturber les jours de bonheur que nous préparons à la Patrie. Espagnols ! Vive l’Espagne et vive le Roi !”

Diario de Barcelona, 13 de septiembre de 1923

5- La Seconde République

La deuxième République

La République est arrivée dans l’euphorie. Au gouvernement provisoire sont représentées presque toutes les tendances, de la gauche à  la droite. Il comprend trois socialistes –Fernando de los Ríos à la Justice, Prieto aux Finances, Largo Caballero au Travail–, deux radicaux –Lerroux, ministre d’État, et Martinez Barrio aux communications–, deux radicaux-socialistes –Alvaro de Albornoz au Développement et Marcelino Domingo à l’Instruction publique–, un membre du groupe d’Action républicaine –Azaña, ministre de la Guerre– et enfin deux représentants des régionalismes : le Catalan d’Olwel à l’Économie et le Galicien Casares Quiroga à la Marine. L’orientation est nettement à gauche, sans être révolutionnaire. Tous les ministres sont décidés à mettre en œuvre le programme minimum sur lequel ils sont tombés d’accord lors du pacte de Saint-Sébastien. Ils ont conscience qu’une ère nouvelle commence. Le problème est de ne pas décevoir l’espoir des Espagnols qui attendent tout de la République. « La dictature avait gouverné, et non transformé » (Pierre Vilar) ; la République voulait transformer, mais saurait-elle gouverner ? Le pouvait-elle ? Primo de Rivera avait bénéficié d’une phase de prospérité qui s’était manifestée en Espagne comme dans le reste de l’Europe et ce n’est sans doute pas un hasard si son déclin avait coïncidé avec les premiers effets de la crise de 1929 : la chute de la peseta, le chômage qui suit les grands travaux entrepris à l’occasion de l’exposition universelle de Barcelone et de l’exposition ibéro-américaine  de Séville. La République doit affronter une conjoncture difficile. La production minière et sidérurgique baisse ; les exportations d’agrumes, de vin et d’huile s’effondrent. En 1935, le commerce extérieur représente moins de six cents millions de pesetas-or. Il dépassait deux mille millions en 1928. On peut imaginer les conséquences pour l’emploi. Les usines tournent au ralenti ; les ouvriers les plus favorisés ne travaillent que trois ou quatre jours par semaine. La situation est pire dans l’agriculture. Malgré la progression de l’activité industrielle, le secteur agricole représente encore, en 1931, 45,5 % de la population active. Beaucoup de terres sont laissées en friche ; des ouvriers sont renvoyés ou ne travaillent qu’un mois sur douze. Sur six cent mille chômeurs totaux, quatre cent mille sont des paysans. Circonstance aggravante, l’émigration ne constitue plus une solution pour l’excédent de main-d’œuvre. Ils étaient plus d’un million, les Espagnols qui, chaque année, s’expatriaient pour chercher à l’étranger le travail qu’ils ne trouvaient pas chez eux. L’Amérique et les pays développés d’Europe, eux aussi touchés par la récession, se ferment, et beaucoup de ceux qui étaient partis retournent maintenant en Espagne où ils viennent grossir le nombre de chômeurs. Cette situation permet de comprendre l’impatience des masses et la détermination des organisations syndicales, ainsi que lu durcissement des partis de gauche sous la pression de leurs adhérents et des électeurs.

En Espagne comme dans d’autres pays d’Europe, la crise a des répercussions politiques, sociales et idéologiques. Ici aussi, on s’interroge sur l’opportunité de donner plus d’initiative à l’État pour maîtriser les mécanismes économiques ; on discute des avantages respectifs de la propriété privée et de la collectivisation des moyens de production ; on accuse le système parlementaire et la démocratie d’être incapables de faire face aux problèmes et l’on prône l’établissement d’un pouvoir fort, voire d’un dictature plus autoritaire que celle de Primo de Rivera. En Espagne aussi, les forces de gauche ont les mêmes réflexes qu’ailleurs : opposer à la montée du totalitarisme une alliance antifasciste. On retrouve ces analogies jusque dans la chronologie : c’est presque au même moment qu’apparaissent la Phalange en Espagne et les Croix de feu en France. La poussée à droite dans l’Espagne en 1934 est contemporaine de la manifestation du 6 février à Paris et, dans les deux pays, des coalitions électorales su type Front populaire s’efforcent d’empêcher l’établissement d’un régime autoritaire. Ces considérations conduisent à ne pas isoler l’histoire de la République espagnole de l’évolution générale en Europe. Ce qui est spécifique à l’Espagne, c’est, d’abord, l’instauration tardive de la démocratie, encore trop peu enracinée dans le pays pour résister à la pression des tenants de l’Ancien Régime ; c’est, ensuite, l’existence d’aspirations régionalistes qui apparaissent à certains comme une menace pour l’unité de la nation : c’est, enfin, la présence d’une masse de prolétaires démunis de tout, l’acuité de la question agraire et le refus des possédants d’accepter toute réforme, même modeste et échelonnée dans le temps. La conjonction des problèmes généraux et des questions spécifiques finit par créer une situation explosive qui débouche sur une guerre civile.

Joseph Pérez. Histoire de l’Espagne. Fayard. Paris, 1996. p.705-707.

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Manuel Azaña

[…] Je me réfère à ce problème que certains appellent le problème religieux. Pour ma part, je formule la prémisse de ce problème, qui aujourd’hui est politique, dans les termes suivants : l’Espagne a cessé d’être catholique ; et le problème politique qui en découle est donc d’organiser l’État de telle sorte qu’il soit adapté à cette phase historique nouvelle que vit le peuple espagnol.

Je ne peux pas admettre, Messieurs les Députés, que cette question soit définie comme une question religieuse. L’authentique problème religieux ne peut dépasser les limites de la conscience personnelle, car c’est au sein de la conscience personnelle que chacun s’interroge et apporte ses propres réponses à propos du mystère de notre destin. Ce problème est un problème politique, de constitution de l’État […].

L’Espagne était catholique au XVIe siècle, même si existaient de nombreux et très importants dissidents, parmi lesquels certains constituent des gloires de la littérature castillane ; et l’Espagne a cessé d’être catholique, même si existent aujourd’hui beaucoup de millions d’Espagnols catholiques, croyants, […]

Séance parlementaire du 13 octobre 1931 in Manuel Azaña, Obras Completas, México, Oasis, t.2, 1966, p. 49-58

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La Constitution de la République Espagnole(1931)

« L’Espagne, en vertu de sa souveraineté, représentée par Les Cortès Constituantes, décrète et sanctionne la présente Constitution.

TITRE PRÉLIMINAIRE – Dispositions générales

Article 1er. L’Espagne est une République démocratique de travailleurs de toute nature (de toda clase), organisée sous le régime de la Liberté et de la Justice. Les pouvoirs de tous ses organes émanent du peuple. La République constitue un État intégral, compatible avec l’autonomie des Municipalités et des Régions. Le drapeau de la République Espagnole est rouge, jaune et violet.

Article 2. Tous les Espagnols sont égaux devant la loi.

Article 3. L’État espagnol n’a pas de religion officielle.

Article 4. Le Castillan est la langue officielle de la République. Tout Espagnol a l’obligation de la savoir, et le droit d’en faire usage, sans préjudice des droits que les lois de l’État reconnaîtront aux langues des provinces ou régions. [¼]

Article 5. La capitale de la République est fixée à Madrid.

Article 6. L’Espagne renonce à la guerre en tant qu’instrument de politique nationale.

Article 7. L’État espagnol respectera les règles universelles du Droit international, en les incorporant à son droit positif.

TITRE PREMIER – Organisation nationale

Article 8. Dans les limites irréductibles de son territoire actuel, l’État Espagnol sera formé de Communes réunies par provinces et de régions constituées en régime d’autonomie. Les territoires du nord de l’Afrique soumis à la souveraineté espagnole, s’organiseront en régime autonome, en rapport direct avec le pouvoir central.

[…]

Article 11. Si une ou plusieurs provinces limitrophes ayant en commun des caractéristiques historiques, intellectuelles et économiques, décidaient de s’organiser en région autonome pour former un groupement politico-administratif dans l’État espagnol, elles devraient présenter leur Statut conformément aux dispositions de l’article 12. Dans ce Statut, elles pourront demander pour elles en totalité ou en partie, les attributions fixées par les articles 15, 16 et 18 de la présente Constitution, sans préjudice, dans le second cas, de la possibilité de solliciter ultérieurement, et par le même procédé établi par ce Code fondamental, tout ou partie des attributions restantes. […]

Article 12. Les conditions suivantes sont requises pour l’approbation du Statut de la région autonome :

a) Que la majorité de Conseils municipaux la propose, ou tout au moins, ceux dont les communes représentent les deux tiers du recensement électoral de la région.

b) Que l’acceptent, suivant la procédure que fixera la loi électorale, les deux tiers au moins des électeurs inscrits sur les listes électorales de région. Si le plébiscite était négatif, la proposition d’autonomie ne pourrait être renouvelée qu’après un délai de cinq années.

c) Que les Cortès l’approuvent.

Les Statuts seront approuvés par la Chambre des Députés pourvu qu’ils s’adaptent au présent Titre et qu’ils ne contiennent en aucun cas, des préceptes contraires à la Constitution, ni aux lois organiques de l’État en ce qui concerne les matières non transmissibles au pouvoir régional […]

Article 15. A l’État espagnol revient la législation, et aux régions autonomes pourra correspondre l’exécution, dans la mesure de leur capacité politique conformément à l’avis des Cortès, sur les matières suivantes :

1° Législation pénale, sociale, commerciale et celle concernant la procédure et, en matière de législation civile ; la forme du mariage, la réglementation des enregistrements et hypothèques, les bases des engagements contractuels se : rapportant aux statuts personnel, réel et formel, en vue de coordonner leur application et de résoudre tous conflits entre les diverses législations civiles de l’Espagne.

Le Gouvernement de la République veillera au contrôle de l’application des lois sociales, pour en garantir la stricte exécution, ainsi que celle des Traités Internationaux relatifs à la matière.

2° Législation sur la propriété intellectuelle et la propriété industrielle.

3° Efficacité des communiqués officiels et des documents publics.

4° Poids et mesures.

5° Régime minier et bases minima réglementant les bois et forêts, l’agriculture et l’élevage en ce qui concerne la défense de la richesse et la coordination de l’économie nationale.

6° Chemins de fer, routes, canaux, téléphones et ports d’intérêt général, l’État demeurant libre d’assurer la réversion et la police des premiers, et l’exécution directe qu’il aura pu se réserver.

7° Bases minima de la législation sanitaire intérieure.

8° Régime des assurances générales et sociales.

9° Législation des eaux, de la chasse et de la pêche fluviale.

10° Régime de la Presse, associations, réunions et spectacles publics.

11° Droit d’expropriation sauf, dans tous les cas, la faculté de l’État d’exécuter lui-même ses propres travaux.

12° Socialisation de richesses naturelles et d’entreprises économiques, les lois délimitant dans ce cas, la propriété et les facultés de l’État et celles des régions.

13° Services d’aviation civile et de radiodiffusion.

[…]

Article 17. Dans les régions autonomes, aucune matière ne pourra être réglementée avec une différence de traitement entre les autochtones et les autres espagnols

[…]

TITRE III – Droits et devoirs des Espagnols

Chapitre 1 – Garanties individuelles et politiques

Article 25. L’origine, la filiation, le sexe, la classe sociale, la richesse, les idées politiques ou les croyances religieuses ne pourront fonder aucun privilège juridique. L’État ne reconnaît ni distinctions, ni titres de noblesse.

Article 26. Toutes les confessions religieuses seront considérées comme des Associations soumises à une loi spéciale. Ni l’État, ni les régions, provinces et municipalités ne maintiendront, ne favoriseront, ne soutiendront économiquement les Églises, associations et institutions religieuses. Une loi spéciale réglementera l’extinction totale du budget du Clergé, dans un délai maximum de deux ans. Sont dissous les Ordres Religieux dont les Statuts imposent, outre les trois vœux canoniques, un autre vœu spécial d’obéissance à une autorité autre que l’autorité légitime de l’État. Leurs biens seront nationalisés et affectés à des œuvres de bienfaisance et d’enseignement. Les autres ordres religieux seront soumis à une loi spéciale votée par l’Assemblée Constituante actuelle conformément aux bases suivantes :

1°) Dissolution des Ordres qui, par leurs agissements, constituent un danger pour la sûreté de l’État.

2°) Enregistrement de ceux qui doivent subsister sur un Registre spécial dépendant du Ministère de la Justice.

3°) Impossibilité d’acquérir et de conserver, par eux-mêmes ou par personne interposée, plus de biens que ceux qui, préalablement justifiés, sont destinés à leur logement ou l’accomplissement direct de leurs fonctions exclusives.

4°) Interdiction de se consacrer au commerce, à l’industrie ou à l’enseignement.

5°) Soumission à toutes les lois fiscales du pays.

6°) Obligation de rendre compte annuellement à l’État de l’inversion de leurs biens en rapport avec les fins de l’Association. Les biens des Ordres religieux pourront être nationalisés.

Article 27. La liberté de conscience ainsi que le droit de professer et pratiquer librement n’importe quelle religion sont garantis sur le territoire espagnol, sauf le respect dû aux exigences de la morale publique. Les cimetières seront soumis exclusivement à la juridiction civile. Il ne pourra y avoir dans ces derniers d’enceintes séparées pour motifs religieux. Toutes les confessions pourront exercer leurs cultes de façon privée. Les manifestations publiques du culte devront être, dans tous les cas, autorisées par le Gouvernement. Nul ne pourra être contraint à déclarer officiellement ses croyances religieuses. […]

Article 28. Ne pourront être punis que les faits déclarés punissables par une loi antérieure à leur perpétration. Nul ne sera jugé par un autre que le juge compétent, et conformément à la procédure légale.

Article 29. Nul ne pourra être arrêté ni emprisonné, que pour cause de délit. Tout détenu sera mis en liberté ou remis à l’autorité judiciaire, dans les vingt quatre heures qui suivront l’arrestation. […]

Article 31. Tout Espagnol, pourra circuler librement sur le territoire national et y élire se résidence ou son domicile, sans qu’on puisse l’obliger à en changer, si ce n’est en vertu d’une sentence exécutoire. […] Le domicile de tout espagnol ou de tout étranger résidant en Espagne est inviolable. Nul ne pourra y pénétrer qu’en vertu d’un mandat du juge compétent. […].

Article 32. L’inviolabilité de la correspondance, sous toutes ses formes, est garantie, à moins d’une ordonnance judiciaire prescrivant le contraire.

Article 33. Toute personne est libre de choisir sa profession. La liberté est reconnue à l’industrie et au commerce, sauf restrictions imposées par les lois, pour des motifs d’ordre économique et social d’intérêt général.

Article 34. Toute personne a le droit d’émettre librement ses idées et ses opinions, à l’aide de tout moyen de diffusion sans avoir à se soumettre à la censure préalable. En aucun cas, une édition de livres ou de journaux ne pourra être saisie si ce n’est en vertu d’un mandat du juge compétent. Aucun journal ne pourra être suspendu autrement que par une sentence ferme.

Article 35. Tout Espagnol pourra adresser, individuellement ou collectivement, des pétitions aux Pouvoirs Publics et aux autorités. Ce droit ne pourra être exercé par aucune force armée.

Article 36. Les citoyens de l’un ou l’autre sexe, âgés de plus de 23 ans jouiront des mêmes droits électoraux, conformément aux dispositions législatives.

[…]

Article 38. Est reconnu, le droit de réunion pacifique et sans armes. Une loi spéciale réglementera le droit de réunion à l’air libre et celui de manifestation.

Article 39. Les Espagnols pourront s’associer ou se syndiquer librement aux diverses fins de la vie humaine, selon les lois de l’État. Les Syndicats et les Associations sont tenus de se faire inscrire, conformément à la loi, au registre public correspondant.

[…]

Chapitre II – Famille, économie et culture

Article 43. La famille est sous la sauvegarde spéciale de l’État. Le mariage est fondé sur l’égalité des droits pour les deux sexes, et pourra être dissous pour dissentiment réciproque ou à la demande de l’un des conjoints, sur allégation, dans ce cas, d’une juste cause. […]

Article 44. Toute la richesse du pays, quel qu’en soit le propriétaire, est subordonnée aux intérêts de l’économie nationale et affectée au soutien des charges publiques, conformément à la Constitution et aux lois. La propriété de toute espèce de biens pourra être l’objet d’expropriation forcée pour cause d’utilité sociale, moyennant une indemnité convenable, à moins qu’une loi approuvée à la majorité absolue des Cortès, n’en dispose autrement. […]

Article 46. Le travail sous ses diverses formes constitue une obligation sociale, et il jouira de la protection des lois. La République assurera à tout travailleur les conditions nécessaires à une existence digne. Sa législation sociale réglementera : les cas d’assurances contre la maladie, les accidents, le chômage, la vieillesse, l’invalidité et la mort ; le travail des femmes et des enfants, et spécialement la protection de la maternité ; la journée de travail et le salaire minimum et familial ; les vacances annuelles rémunérées ; la situation de l’ouvrier espagnol à l’étranger ; les institutions coopératives ; les rapports économico-juridiques des facteurs qui contribuent à la production ; la participation des ouvriers dans la direction, l’administration et les bénéfices des entreprises, et tout ce qui concerne la défense des travailleurs.

Article 47. La République protégera l’habitant des campagnes, et dans ce but, elle légiférera entre autres matières, sur la patrimoine insaisissable et exempt de tous impôts, sur le crédit agricole, l’indemnité pour perte de récoltes, les coopératives de production et de consommation, les caisses de prévoyance, les écoles pratiques d’agriculture et les fermes modèles d’agriculture et d’élevage, les travaux d’irrigation et les voies de communication rurales. La République protégera de façon analogue les pêcheurs.

Article 48. Le service de l’enseignement constitue une attribution essentielle de l’État, et il sera assuré par des établissements rattachés entre eux par le système de l’école unifiée. L’enseignement primaire sera gratuit et obligatoire. Les maîtres et les professeurs de l’enseignement officiel sont des fonctionnaires publics. La liberté de la chaire est reconnue et garantie. La république fera des lois destinées à faciliter aux Espagnols nécessiteux l’accès à tous les degrés de l’enseignement afin qu’il ne dépende que de l’aptitude et de la vocation. L’enseignement sera laïque, il fera du travail l’axe de son activité méthodique et logique, et s’inspirera des idéaux de la solidarité humaine. Il est reconnu aux Églises, et sous le contrôle de l’État, le droit d’enseigner leurs doctrines dans leurs propres établissements.

[…]

TITRE IV – Les Cortès

Article 51. La puissance législative réside dans le peuple, qui l’exerce par le Cortès ou Chambre des Députés.

Article 52. La Chambre des Députés se compose des représentants élus au suffrage universel, égal, direct et secret.

[…]

Article 60. Le Gouvernement et la Chambre des Députés ont l’initiative des lois.

Article 61. La Chambre pourra autoriser le Gouvernement à légiférer par décret approuvé en Conseil des Ministres, sur des matières réservées à la compétence du pouvoir législatif. Ces autorisations ne pourront pas revêtir un caractère général, et les décrets qui en résulteront édictés en vertu de celles-ci, se conformeront strictement aux bases établies par la Chambre pour chaque matière concrète.

[…]

Article 63. Le Président du Conseil et les Ministres auront voix délibérative à la Chambre, même s’ils ne sont pas Députés. Ils ne pourront pas se dispenser d’assister à la Chambre quand ils y seront requis par celle-ci.

Article 64. La Chambre pourra infliger un vote de blâme au Gouvernement ou à l’un quelconque de ses Ministres. Tout vote de blâme devra être proposé, avec motif à l’appui, et par écrit, revêtu de la signature de cinquante Députés dans l’exercice de leurs fonctions. […]

Article 65. Toutes les Conventions internationales ratifiées par l’Espagne et enregistrées à la Société des Nations, qui auront le caractère de loi internationale seront considérées comme partie constitutive de la législation espagnole, qui devra se conformer à leurs dispositions. […]

TITRE V – Présidence de la République

Article 67. Le Président de la République est le Chef de l’État, et il personnifie la Nation. La loi déterminera sa dotation et ses honneurs, qui ne pourront être modifiés durant sa magistrature.

Article 68. Le Président de la République sera élu par les Cortès réunies conjointement à un nombre de délégués égal à celui des Députés. Ces délégués seront élus au suffrage universel, égal, direct et secret, conformément aux dispositions qui seront établies par la loi. Les pouvoirs des délégués seront soumis à l’examen et à l’approbation du Tribunal des Garanties Constitutionnelles.

[…]

Article 71. Le mandat du Président de la République durera six ans. Le Président de la République ne pourra être réélu que passé six ans après l’expiration de son précédent mandat.

[…]

Article 75. Le Président de la République nommera et révoquera librement le Président du Gouvernement, et, sur la proposition de ce dernier, les Ministres. Il devra nécessairement s’en séparer au cas où les Cortès leur refuseraient explicitement leur confiance.

[…]

Article 81. […] Le Président pourra dissoudre les Cortès jusqu’à deux fois comme maximum durant son mandat, quand il le jugera nécessaire, et en observant les conditions suivantes :

a) Par décret motivé.

b) En joignant au décret de dissolution l’ordre de convocation de nouvelles élections dans un délai maximum de soixante jours. Dans le cas d’une seconde dissolution, le premier acte des nouvelles Cortès sera d’examiner le décret de dissolution du précédent et de se prononcer sur sa nécessité. Le vote défavorable de la majorité absolue des Cortès entraînera la destitution du Président.

[…]

TITRE VI – Gouvernement

Article 86. Le Président du Conseil et les Ministres constituent le Gouvernement.

Article 87. Le Président du Conseil des Ministres dirige et représente la politique générale du Gouvernement. […] Aux Ministres correspond la haute direction et la gestion des services publiques assignés aux différents départements ministériels.

[…]

Article 91. Les membres du Conseil sont responsables devant le Congrès : de façon solidaire, de la politique du Gouvernement, et individuellement, de leur gestion ministérielle personnelle.

[…]

TITRE VII – Justice

Article 94. La Justice est administrée au nom de l’État. La République assurera aux plaidants nécessiteux la gratuité de la justice. Les juges sont indépendants dans leurs fonctions. Ils ne sont seulement soumis qu’à la loi.

[…]

Article 98. Les juges et magistrats ne pourront être mis à la retraite, séparés ou suspendus de leurs fonctions, ni déplacés de leurs postes qu’en conformité des lois, lesquelles établiront les garanties nécessaires pour que l’indépendance des Tribunaux soit effective.

[…]

Article 103. Le peuple participera à l’Administration de Justice grâce à l’institution du Jury dont l’organisation et le fonctionnement seront l’objet d’une loi spéciale.

[…]

TITRE VIII – Finances publiques

Article 107. L’élaboration du projet de Budget appartient au Gouvernement, et son approbation, au Cortès. Le Gouvernement présentera à ces dernières, dans la première quinzaine d’octobre de chaque année, le projet de Budget général de l’État pour l’exercice économique suivant. La durée d’exercice du Budget sera d’un an. S’il ne pouvait être voté avant le premier jour de l’année économique suivante, il serait prorogé par périodes trimestrielles, sans que ces prorogations puissent dépasser quatre.

[…]

TITRE IX – Garanties et révision de la Constitution

Article 121. Il est établi, avec juridiction sur tout le territoire de la République, un Tribunal des Garanties Constitutionnelles avec attributions pour connaître :

a) Du recours pour inconstitutionnalité des lois.

b) Du recours de protection des garanties individuelles, lorsque la réclamation devant d’autres autorités aura été inefficace.

c) Des conflits de compétence législative et tous autres conflits surgissant entre l’État et les régions autonomes, et ceux des régions autonomes entre elles.

d) De l’examen et approbation des pouvoirs des délégués qui, conjointement avec les Cortès, élisent le Président de la République.

e) De la responsabilité criminelle du Chef de l’État, du Président du Conseil et des Ministres.

f) De la responsabilité criminelle du Président et des magistrats du Tribunal Suprême et du Procureur général de la République.

[…]

Article 125. La Constitution pourra être révisée :

a) Sur la proposition du Gouvernement.

b) Sur la proposition du quart des membres du Parlement. Dans l’un quelconque de ces cas, la proposition indiquera concrètement l’article ou les articles à supprimer, réviser ou compléter ; elle sera soumise aux mêmes formalités qu’une loi et elle requerra pour être adoptée le vote favorable à la réforme, vote qui, au cours des quatre premières années de vie constitutionnelle, devra être émis par les deux tiers des Députés en exercice et ultérieurement par la majorité absolue. […]

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Grands propriétaires et réforme agraire

Il y a seulement deux jours, j’étais dans la campagne sur le territoire de Badajoz ; la classe patronale ne pourra pas objecter qu’il s’agit là de terres pauvres : ce sont les terres les plus riches et les plus productives de toute la province de Badajoz. La capitale provinciale a un territoire municipal de 134 000 hectares. Selon les statistiques fournies par mes compagnons dimanche dernier, il y a 5 000 moissonneurs qui ne sont pas rendus aux champs parce que les organisations ouvrières s’y opposent, en attendant la solution rapide que sans aucun doute le gouvernement devra imposer. Car Messieurs les propriétaires de la zone de Badajoz –j’ai ici certaines données que je pourrais lire– ont laissé se perdre la récolte de fèves, ont laissé presque complètement se perdre la récolte d’avoine et lâché les porcs dans les champs. En un mot, on a accepté la destruction d’une véritable richesse nationale ; on a accepté de gâcher des centaines de milliers de pesetas pour ne pas donner aux travailleurs les salaires journaliers dont  ils ont besoin pour vivre, parce qu’ils n’ont pas d’autres moyens. Et ceci se produit dans tous les secteurs de l’économie. À Jerez de los Caballeros, encore dans la région de Badajoz, le liège n’a pas été enlevé, bien que soit passé le délai prévu par la loi. Il y a plus d’un an qu’auraient dus être recueillis plus de 200 000 quintaux de liège, ce qui aurait donné du travail à plus de 600 ouvriers de la zone pendant une longue période.

Intervention de Ricardo Zabalza  (Secrétaire général de la F.N.T.T. et député socialiste par Badajoz)  à la session des Cortès du 1er juillet 1936

6- Guerre civile

Instruction secrète du général Mola

Les circonstances  gravissimes que traverse la Nation, du fait d’un pacte électoral qui a eu pour conséquence immédiate que le Gouvernement est prisonnier des Organisations révolutionnaires, entraînant fatalement l’Espagne vers une situation chaotique, qu’on ne peut éviter à moins d’une action violente. Pour cela, les amoureux de la Patrie doivent forcément organiser la révolte, pour conquérir le Pouvoir et imposer l’ordre, la paix et la justice.

Cette organisation est éminemment offensive ; elle doit se mettre en place dès que possible, sur les principes suivants :

Principe nº 1 : la conquête du Pouvoir doit profiter de la première circonstance favorable, et doit résulter de l’action des Forces armées, renforcée par les apports en hommes, matériel et autres éléments des groupes politiques, sociétés  et individus isolés n’appartenant pas à des partis, sectes et syndicats inspirés par l’étranger, « socialistes, maçons, anarchistes, communistes, etc. »

Principe nº 5 : On tiendra compte du fait que l’action doit être extrêmement violente pour éliminer le plus vite possible l’ennemi, qui est fort et bien organisé. On emprisonnera bien sûr tous les dirigeants des partis politiques, sociétés et syndicats ne supportant pas le mouvement, en appliquant à ces individus des châtiments exemplaires pour étouffer les mouvements de révolte et de grève.

Principe nº 6 : Une fois conquis le pouvoir, on instaurera une Dictature militaire qui aura pour mission immédiate de restaurer l’ordre public, d’imposer l’empire de la Loi et de renforcer convenablement l’Armée pour consolider la situation de fait, qui devra devenir une situation de droit.

Le Chef, Général Mola

« Instruction secrète nº1 » du 25 mai 1936.

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Miguel de Unamuno, le discours de Salamanque (12 octobre 1936)

“Vous êtes tous suspendus à ce que je vais dire. Tous vous me connaissez, vous savez que je suis incapable de garder le silence. En soixante treize ans de vie, je n’ai pas appris à le faire. Et je ne veux pas l’apprendre aujourd’hui. Se taire équivaut parfois à mentir, car le silence peut s’interpréter comme un acquiescement. Je ne saurais survivre à un divorce entre ma parole et ma conscience qui ont toujours fait un excellent ménage. Je serai bref. La vérité est davantage vraie quand elle se manifeste sans ornements et sans périphrases inutiles. Je souhaite faire un commentaire au discours, pour lui donner un nom, du général Millan Astray, présent parmi nous. Laissons de côté l’injure personnelle d’une explosion d’invectives contre basques et catalans. Je suis né à Bilbao au milieu des bombardements de la seconde guerre carliste. Plus tard, j’ai épousé cette ville de Salamanque, tant aimée de moi, sans jamais oublier ma ville natale. L’évêque, qu’il le veuille ou non, est catalan, né à Barcelone. On a parlé de guerre internationale en défense de la civilisation chrétienne, il m’est arrivé jadis de m’exprimer de la sorte. Mais non, notre guerre n’est qu’une guerre incivile. Vaincre n’est pas convaincre, et il s’agit d’abord de convaincre ; or, la haine qui ne fait pas toute sa place à la compassion est incapable de convaincre…On a parlé également des basques et des catalans en les traitant d’anti-Espagne ; eh bien, ils peuvent avec autant de raison dire la même chose de nous. Et voici monseigneur l’évêque, un catalan, pour vous apprendre la doctrine chrétienne que vous refusez de connaître, et moi, un Basque, j’ai passé ma vie à vous enseigner l’espagnol que vous ignorez. (Premières interruptions, « Viva la muerte ! » etc) Je viens d’entendre le cri nécrophile « Vive la mort » qui sonne à mes oreilles comme «A mort la vie ! » Et moi qui ai passé ma vie à forger des paradoxes qui mécontentaient tous ceux qui ne les comprenaient pas, je dois vous dire avec toute l’autorité dont je jouis en la matière que je trouve répugnant ce paradoxe ridicule. Et puisqu’il s’adressait au dernier orateur avec la volonté de lui rendre hommage, je veux croire que ce paradoxe lui était destiné, certes de façon tortueuse et indirecte, témoignant ainsi qu’il est lui-même un symbole de la Mort. Une chose encore. Le général Millan Astray est un invalide. Inutile de baisser la voix pour le dire. Un invalide de guerre. Cervantès l’était aussi. Mais les extrêmes ne sauraient constituer la norme. Il y a aujourd’hui de plus en plus d’infirmes, hélas, et il y en aura de plus en plus si Dieu ne nous vient en aide. Je souffre à l’idée que le général Millan Astray puisse dicter les normes d’une psychologie des masses. Un invalide sans la grandeur spirituelle de Cervantès qui était un homme, non un surhomme, viril et complet malgré ses mutilations, un invalide dis-je, sans sa supériorité d’esprit, éprouve du soulagement en voyant augmenter autour de lui le nombre des mutilés. Le général Millan Astray ne fait pas partie des esprits éclairés, malgré son impopularité, ou peut-être, à cause justement de son impopularité. Le général Millan Astray voudrait créer une nouvelle Espagne – une création négative sans doute- qui serait à son image. C’est pourquoi il la veut mutilée, ainsi qu’il le donne inconsciemment à entendre. (Nouvelles interruptions » A bas l’intelligence ! «etc.) Cette université est le temple de l’intelligence et je suis son grand prêtre. Vous profanez son enceinte sacrée. Malgré ce qu’affirme le proverbe, j’ai toujours été prophète dans mon pays. Vous vaincrez mais vous ne convaincrez pas. Vous vaincrez parce que vous possédez une surabondance de force brutale, vous ne convaincrez pas parce que convaincre signifie persuader. Et pour persuader il vous faudrait avoir ce qui vous manque : la raison et le droit dans votre combat. Il me semble inutile de vous exhorter à penser à l’Espagne. J’ai dit. »

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La Barcelone révolutionnaire vue par George Orwell

« C’était bien la première fois dans ma vie que je me trouvais dans une ville où la classe ouvrière avait pris le dessus. A peu près tous les immeubles de quelque importance avaient été saisis par les ouvriers et sur tous flottaient des drapeaux rouges ou les drapeaux rouge et noir des anarchistes; pas un mur qui ne portât, griffonnés, le marteau et la faucille et les sigles des partis révolutionnaires; il ne restait de presque toutes les églises que les murs, et les images saintes avaient été brûlées. Çà et là, on voyait des équipes d’ouvriers en train de démolir systématiquement les églises.

Tout magasin, tout café portait une inscription vous informant de sa collectivisation; jusques aux caisses des cireurs de bottes qui avaient été collectivisées et peintes en rouge et noir! Les garçons de café, les vendeurs vous regardaient bien en face et se comportaient avec vous en égaux. Les tournures de phrases serviles ou même simplement cérémonieuses avaient pour le moment disparu. Personne ne disait plus Señor ou Don, ni même Usted: tout le monde se tutoyait, on s’appelait « camarade » et l’on disait Salud au lieu de Buenos días. Il n’y avait pas d’automobiles privées: elles avaient été réquisitionnées; et tous les trams, taxis, et bon nombre d’autres véhicules étaient peints en rouge et noir »

George Orwell. “Hommage à la Catalogne” Éditions Ivréa, Paris, 2008. p. 13

7- Franquisme

Un discours de Franco

« Notre Etat missionnaire et totalitaire.

Le Mouvement National oppose au système des appétits et des clientèles politiques le désintérêt et l’austérité de ses membres ; à l’irresponsabilité politique des partis libéraux, succède l’unité de notre Croisade, constituée comme un tout organique ; un Etat neutre et sans idéaux sera remplacé par un Etat missionnaire et totalitaire, qui oriente le peuple, lui montre le chemin et le guide sans hésitations ni retours en arrière, et [ne le conduit] pas comme une masse informe, comme ces manifestations libérales (…) où à force de multiplier les directions, [le peuple] trébuche et finit par s’arrêter. Notre marche, elle, est organisée, légère et ordonnée, une marche en formation disciplinée, rythmée et cadencée. Même si aux premiers temps elle fut un torrent impétueux qui ouvrait son chemin [avec force], elle a trouvé aujourd’hui son lit et elle y court, généreuse, fécondant l’Espagne !

Et dans cette marche hiérarchisée, mais au pouvoir irrésistible, il n’est pas de place pour une quelconque halte, une hésitation ou un changement de direction.

Et si certains, servant en secret les ennemis de l’unité et de la grandeur de l’Espagne, ou contaminés par le virus libéral, murmurent que ceci n’est pas national mais païen, nous leur montrerons les hauts faits de l’Etat espagnol de nos siècles d’or, avec son caractère missionnaire et sa chaîne d’idéaux, qui furent la base de son empire, lequel chute et s’écroule quand ces sublimes aspirations se perdent, et quand, à la tête pensante du Chef [Caudillo ], succèdent les assemblées délibérantes d’hommes dépourvus de sens des responsabilités, où les modes étrangères se rendent maîtresses de l’Espagne et causent notre décadence.

Notre régime n’est pas un caprice : c’est une nécessité historique

De ce fait, nous excluons ceux qui persévèrent dans les vices du vieux système : l’Espagne « unie et en ordre », celle qui a reçu pour emblème le joug et les flèches, celle qui a un Caudillo responsable et un caractère missionnaire, est la grande Espagne de nos traditions aux caractéristiques nettement espagnoles, adoptées aujourd’hui par les peuples soucieux de leur futur impérial.

Les problèmes qui se présentent dans la vie moderne des pays sont tels qu’ils ne peuvent être résolus par une nation divisée et fractionnée. L’unité est nécessaire. Et elle s’impose à tous les peuples qui veulent régler leurs problèmes existentiels. Combien l’Espagne en a besoin, elle qui connaît la plus rude épreuve de son histoire !

Notre système n’est donc pas un caprice, ni une forme d’organisation artificielle. Il est une nécessité historique, indispensable à l’existence même de la Patrie.

Il faut souder le peuple divisé par les partis ; il faut réunir ce qu’un demi-siècle de divisions a séparé ; il faut gommer les préjugés de la lutte des classes ; il faut faire justice ; il faut éduquer le peuple et éloigner notre jeunesse des érudits libéraux ; il faut porter haut les principes du Mouvement, ô combien contraires à ceux qui ont baigné l’adolescence [de notre jeunesse], et pour cela, pour sauver l’Espagne, il faut une main dure pour empêcher que la jeunesse fasse fausse route (…).

Il est aussi nécessaire que tous les Espagnols soient convaincus de notre révolution nationale, que nous réalisons en respectant les impératifs de la continuité et de l’ordre, [révolution] qui assure les progrès sociaux, grâce à la multiplication de la richesse, du rendement au travail et à la revalorisation et à l’amélioration de la production. Du vieil Etat, il faudra seulement sauver les valeurs, les sources d’énergies et les vertus de la race.

Croisade militaire et monastique. Discipline et patriotisme.

Notre mouvement ne signifie pas le retour des privilèges injustes qui sont tombés et qui ont depuis longtemps pourri et ont été enterrés. Il signifie la valorisation et la sélection d’un peuple sur le chemin de sa propre valeur et des ses propres vertus.

L’austérité, la morale et le travail seront les qualités de nos chefs. Nous ne devons pas les choisir pour leur naissance ou leurs positions [sociales], mais à la manière des Ordres monastiques, où la haute extraction et les prérogatives disparaissent sous l’habit commun des serviteurs de la foi. C’est la fraternité humaine, dont la longue tradition vient des préceptes de nos Saints Evangiles.

Si par conséquent nous devons mesurer nos chefs et nos hommes à leur valeur morale, ne vous étonnez pas que sur le chemin, nous devions écarter ceux qui n’ont pas le cœur pur (…).

L’esprit critique et les réserves sont choses libérales, qui n’ont pas leur place dans notre Mouvement, dont je vous le répète, la nature est d’ordre militaire et monastique ; à la discipline et au patriotisme du soldat doivent s’unir la foi et la ferveur du religieux.

Le Mouvement a une éthique et celui qui ne sent pas sa morale [tout au fond de lui] ne peut en être militant. Une chemise bleue ne sert à rien si elle n’abrite pas un cœur loyal et amant de la Patrie ; un béret rouge ne sert à rien si la tête qu’il recouvre renferme des doutes et ordures.

L’austérité et les vertus qui brillent chez la jeunesse militaire qui lutte sur les fronts de bataille sont les fleurs de notre Mouvement.

Voici le chemin de l’Espagne, où le soc de notre Cause trace d’amples sillons, droits et profonds, où est semé le grain fécond et choisi de notre Mouvement.

Doctrines et idéaux ne sont ni arbitraires ni fruits du caprice, car ils recueillent les aspirations patriotiques d’une jeunesse héroïque, les leçons de l’Histoire et le mandat de nos morts.

En leur nom et au nom sacré de l’Espagne, je dépose aujourd’hui ce grain dans le sillon profond que les victoires de notre glorieuse armée ont tracé.

Espagnols : Vive l’Espagne ! Vive l’Espagne ! »

« Discours du Chef de l’Etat National à l’occasion de l’anniversaire du soulèvement » publié dans Heraldo de Aragón, le 19 juillet 1938.

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Portrait d’un dictateur par un romancier

C’était un petit homme, à la voix de fausset, qui raffolait des honneurs ; il avait épousé une femme plus grande et de rang supérieur au sien, qui raffolait des bijoux ; et il avait eu d’elle une fille, plutôt mignonne, qui avec le temps raffolerait des titres ; de la sorte, à eux trois, ils occupaient tout le marché de la gloire. Il avait fait sur le théâtre africain une brillante carrière, au cours de laquelle il avait prouvé aussi bien une certaine bravoure qu’une capacité innée pour la cruauté. Il savait prendre des risques, mais il n’était pas téméraire. Il ne se joignit pas aux conjurés tant que l’hiver républicain les obligea à mener l’existence larvée de la conspiration et lorsqu’enfin ils prirent leur vol, en plein été, il conditionna son appui au pronunciamiento (no sans que, dans l’intervalle, ne se produisent d’interminables hésitations et d’insolites événements qui firent pencher sa volonté du côté de la rébellion) au versement de fonds dans une banque étrangère au nom de sa femme, afin de garantir son avenir au cas où sa trahison déboucherait sur l’échec. C´était un homme méfiant, sans être une lumière, et jamais personne ne parvint à placer sa confiance en lui. Il réunissait en sa personne toutes les caractéristiques du traître à tel point qu’il savait uniquement apprécier la fidélité à son égard, même si celle-ci allait de pair avec l’intelligence la plus bornée. Ni les croyances, ni la fidélité envers la défunte Monarchie, ni la défense d’idéaux souillés par la République, ni l’amitié (inexistante) pour quelques conjurés, ni « l’esprit de corps » qui aurait pu  l’unir à plus d’un factieux ne le poussèrent à se joindre à la rébellion. Il le fit par intérêt.

Juan Benet, cité par Jacques Maurice et Carlos Serrano. L’Espagne au XXe siècle. Hachette. Paris. 1995. p.73.

Era un hombre menudo, atiplado, que se pirraba por los honores; se había casado con una mujer más alta y de mejor rango que el suyo, que se pirraba por las joyas; y de ella había tenido una hija, bastante agraciada, que con el tiempo se pirraría por los títulos; o sea, que entre los tres cubrían todo el mercado de la gloria. Había hecho en el teatro de África una carrera brillante, a lo largo de la cual había demostrado tanto un cierto arrojo como una innata capacidad para la crueldad. Sabía arriesgarse, pero no era temerario. No se sumó a los conjurados mientras el invierno republicano les obligó a llevar la existencia larvada de la conspiración, y cuando por fin tomaron vuelo, en pleno verano, condicionó la prestación de sus servicios al pronunciamiento (no sin que mediaran interminables vacilaciones e insólitos acontecimientos que ayudaron a mover su voluntad hacia el lado de la rebelión) a un depósito en un banco extranjero a nombre de su mujer, para garantizar su futuro en el caso de que su traición terminara en el fracaso. Era un hombre receloso, nada sobrado de luces, sobre quien nunca nadie logró depositar su confianza. De tal manera reunía en su persona todos los caracteres del traidor que sólo sabía apreciar la fidelidad hacia él, aun cuando estuviera unida a la más obtusa inteligencia. Ni las creencias, ni la fidelidad a la depuesta Monarquía, ni la defensa de ideales mancillados por la República, ni la amistad (que no tenía) con algunos conjurados, ni el esprit de corps que pudiera unirle a buen número de cabecillas, le movieron a sumarse a la rebelión. Lo hizo por lucro.

Juan Benet. Herrumbrosas lanzas. Libros I-VI. Ediciones Alfaguara. Madrid. 1983. p.22

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