4- La Restauration (1874-1930)

Une des premières démonstrations du caciquisme

On parle beaucoup du caciquisme, mais à la vérité on ne saurait comprendre son influence formidable dans la vie de la nation s’il ne reposait pas lui-même sur l’immoralité. Attaquez celle-ci, refrénez-la et vous délivrerez le pays de quelques-uns des pires effets du caciquisme. Ni l’élévation du niveau d’instruction, ni davantage de démocratie ne suffiraient, car ni l’une ni l’autre n’apporterait de grands avantages à des nations comme la nôtre où les vertus civiques sont si peu appréciées. Observez les multiples façons dont le caciquisme parvient à mettre ses griffes sur toutes les affaires…

La masse de la nation restait accoutumée à fléchir le genou devant les caciques, ceux-ci fussent-ils descendants de l’ancienne noblesse ou héritiers de riches bourgeois, ou bien de simples révolutionnaires que la victoire propulsait d’une barricade ou du fond d’une caserne aux cercles étroits des plus orgueilleux courtisans. Combien de libéraux, combien de démocrates avons-nous vus et voyons-nous encore tous les jours, irrémédiablement transformés en caciques, contre leur gré même, enivrés par la fumée de l’encens et obligés à jouer le rôle de généreux roitelets !

C’est à l’évolution particulière de nos partis politiques, à ce jeu interminable des coteries, des fusions et des ségrégations auxquelles s’amusent et s’enrichissent les traîtres, les perfides, les velléitaires et les présomptueux que l’on doit les grands progrès du caciquisme. Les caciques ne peuvent se passer de la politique, pas plus que les dirigeants ne pourraient, ne sauraient, s’ils le voulaient, se passer des caciques.

Ceux-ci se sont rendus indispensables pour tous les actes de la vie de la nation dont ils ont miné et rongé les bases depuis longtemps. Chaque parti politique s’est chargé de démontrer jusqu’à l’évidence que les Parlements des époques de bipartisme jouaient une farce et que les protagonistes en étaient ces caciques dont il fallait impérieusement payer comptant ou à court terme l’aide électorale sans laquelle aucun gouvernement n’aurait obtenu de majorité

Lucas Mallada, Los Males de la Patria (1890), rééd., Madrid, Alianza, 1969, p.167-169.

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Joaquín Costa et le caciquisme

« Quelle que soit la forme du régime politique, ce sont toujours les mêmes hommes qui gouvernent. Rien n’a changé depuis le début du XIXe siècle ; la révolution de 1868, en particulier, a chassé la reine, mais elle a laissé en place le cacique. Depuis 1875, c’est la même chose : l’Espagne est, en principe, une monarchie constitutionnelle, mais ce n’est là qu’une apparence. On a superposé deux systèmes, un système légal et un système coutumier ; seul le second a une réalité, et cette réalité c’est le caciquisme. C’est le caciquisme qui permet à l’oligarchie de se maintenir au pouvoir, quelles que soient les circonstances »

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L’anarchisme

« Comment expliquer que l’Espagne ait été le seul pays où l’anarchisme, sous la forme anarcho-syndicaliste ait réussi à se transformer en un mouvement de masse ? Il faut invoquer en premier lieu d’idiosyncrasie des chefs d’entreprise, catalans en particulier. Individualistes, autoritaires et âpres au gain, ces derniers rejetaient toute forme de revendication de travail et leur inflexibilité fit rapidement considérer le syndicalisme réformiste comme une stratégie vouée à l’échec. Restait une seule voie : le syndicalisme révolutionnaire. Mais on doit aussi tenir compte de l’origine des ouvriers dans ces années où s’amplifie le mouvement d’émigration des campagnes vers les zones industrielles. Le socialisme se développe parmi les ouvriers établis sur place ou spécialisés tandis que l’anarchisme recrute essentiellement des immigrés dont beaucoup –Andalous ou Aragonais– ont déjà été initiés dans leur région d’origine. »

María Teresa Pérez Picazo – Guy Lemeunier L’Espagne au XXe siècle, Armand Colin, Paris 1994. p.14

Ce sont toutefois, les populations misérables des zones latifundiaires de l’Espagne méridionale qui offrent son terrain d’élection à l’apostolat libertaire de connotation para-évangelique. C’est que l’orthodoxie religieuse des paysans sans terre repose, avant tout, sur leur réaction face au zèle social et à la vertu personnelle du prêtre local et des familles ou individus qu’il fréquente le plus assidûment. Pour les paysans déshérités, l’authenticité de la foi se reflète dans la rigueur des mœurs, la pureté des intentions et la simplicité de la vie de ceux qui incarnent l’Eglise. D’où le rejet d’un clergé dont le comportement s’éloigne des normes puritaines adoptées par force par la grande partie de la communauté locale, pour s’identifier à celles, laxistes, de la minorité des nouveaux possédants enrichis par le démembrement relatif de la propriété ecclésiastique, nobiliaire ou communale. […] Pour les journaliers imprégnés d’un christianisme sommaire mais intransigeant dans son éthique sociale, l’hostilité à l’Eglise établie constitue en définitive le corollaire de leur vision plus globale d’une société dichotomique. Société partagée entre les Bons –représentés par eux-mêmes pour l’essentiel– et les Mauvais, c’est-à-dire toux ceux qui ne travaillent pas de leurs mains […]  Aux yeux du sous-prolétariat agricole. Cette conception rend légitime le recours à la violence purificatrice pour l’établissement d’une société juste et fraternelle dont les Mauvais seront exclus  […]

Cet idéal quasiment messianique offre à l’évidence un champ fertile aux « apôtres » anarchistes qui se répandent dans les campagnes andalouses à partir de 1869

Guy Hermet, L’Espagne au XXe siècle, Presses Universitaires de France, Paris, 1992, p.33

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Sabino Arana

Né dans le milieu des constructeurs navals de la vallée du Nervión à Bilbao, issu d’une famille bourgeoise intégriste et carliste, exilée pendant la guerre de 1872-76, Sabino Arana fut éduqué dans un collège jésuite à Orduña où il se familiarisa avec la cause foraliste. Influencé par son frère Luis, il se « convertit » au basquisme le dimanche de la résurrection 1882, à 17 ans. Il se consacra alors sans répit à l’étude de l’histoire et de la langue basques. Il termina des études de médecine à Barcelone entre 1883 et 1888. Il conçut de ce séjour une méfiance pour l’idéal autonomiste professé par les conservateurs catalanistes.

De retour à Bilbao en 1888, il inaugura son activité politique et publia ses principaux travaux en langue basque : Vizcaya por su independencia (1892). Dans ce livre il opère une lecture nationaliste de l’histoire de la Biscaye, attribuant la naissance de la nation à Jaun Zuria qui aurait lutté pour l’indépendance de la Biscaye en 888 à la bataille de Arrigorriaga. Puis il fonda le périodique bimensuel Bizkaitarra (1893), premier organe de presse basquiste qu’il définit comme « antilibéral et anti-espagnol ». Le journal fut suspendu en septembre 1895 et Arana passa 6 mois en prison. Il fonda en 1894 le premier Euskeldun batzokija (Centre de basques), un cercle catholique très fermé qui comprenait une centaine de membres. La société fut suspendue en 1895 également. La même année, il fonda le Biskaia buru batzar (Conseil provincial biscayen) puis, en juillet, le PNV lors des festivités de San Ignacio de Loyola. En 1897, il fonda un second périodique, Baserritarra, et écrivit un ouvrage qui fut considéré comme son principal écrit politique : El partido carlista y los fueros Vasco-Navarros.

À partir de 1898, Sabino Arana opéra un virage vers l’autonomisme politique. Il proposa alors la création d’un conseil régional basque pour les quatre députations basques. En 1902, il fut détenu et les conseillers du PNV interdits. Il fonda la Ligue des basques espagnolistes qui revendiquait l’idée de l’autonomisme et définit désormais le basquisme comme un mouvement de nationalisation de la société basque. Il mourut le 25 novembre 1903 à 38 ans.

Jordi Canal. Histoire de l’Espagne contemporaine. Armand Colin, 2009. P.129.

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Miguel de Unamuno en 1897

En Espagne, il y a deux questions qui, selon l’opinion courante, englobent toutes les autres, y compris la question sociale : ce sont la question religieuse et le régionalisme ou particularisme. La lutte des éléments libre-penseurs, rationalistes et libéraux contre le catholicisme, et la lutte au sein même de ce dernier (entre le catholicisme des curés et celui du peuple), absorbent, surtout dans les provinces, l’énergie de l’effort intellectuel. Chaque parti a une position déterminé dans la querelle religieuse. D’un autre côté, la question du régionalisme est menaçante. L’unité nationale espagnole n’est pas un fait acquis et il n’est pas encore possible de réunir dans un tout homogèn les diverses régions espagnoles entre lesquelles on perçoit de grandes différences d’attitudes, de coutumes, de traditions et même de langue. Catalans, Basques, Galiciens, Castillans, tous ont des intérêts particuliers souvent diamétralement  opposés à ceux des autres.

[…] La presse et le lecteur socialiste font preuve d’un pesant anticatholicisme et d’irréligiosité. Cependant ce n’est pas là un bon moyen de faire de la propagande en faveur du Parti socialiste, alors que les croyants et les pratiquants de la religion héritée pourraient très bien accueillir les doctrines socialistes. C’est une grave erreur que de croire que le catholicisme du peuple espagnol est incompatible avec le socialisme  [¼]. Une autre faiblesse du socialisme espagnol est que ses dirigeants ne se sont pas intéressés sérieusement aux problèmes agraires et qu’en conséquence ils ignorent jusqu’à quel point le paysan est une victime de l’usure et e l’exploitation publique. […].

« Le socialisme en Espagne », Der Socialistiche Akademiker  nº 9 septembre 1897, in Obras Completas, Madrid, Escelicer, 1997, t.IX, p.734-741

Cité par Jacques Maurice et Carlos Serrano, L’Espagne au XXe siècle, Hachette, Paris, 1995, p.26

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Le coup d’État militaire de Primo de Rivera. Manifeste

“Au Pays et à l’Armée

Il est arrivé pour nous ce moment plus redouté qu’espéré (parce que nous aurions aimé vivre toujours dans la légalité et la voir régir sans interruption la vie de l’Espagne), le moment de réunir les ardeurs, d’écouter la bruyante exigence de tous ceux qui, passionnés pour la Patrie, ne voient d’autre moyen de la sauver que de la libérer des professionnels de la politique, des hommes qui pour une raison ou une autre offrent le spectacle des malheurs et des atteintes à la morale qui commencèrent en 98 et menacent l’Espagne d’une fin tragique et honteuse. Le dense réseau des intrigues politiques a pris dans ses mailles, a séquestré, jusqu’à la volonté royale. Ils affectent souvent de souhaiter que gouvernent ceux dont eux-mêmes disent qu’ils ne les laissent pas gouverner, en faisant allusion à ceux qui ont constitué pour eux le seul et bien faible frein et qui ont apporté aux lois et aux coutumes le peu d’éthique, le mince vernis de morale et d’équité qu’ils ont encore. Mais en réalité ils se satisfont tous de l’alternance et du partage et désignent d’un commun accord leurs successeurs.

Or maintenant c’est nous qui allons assumer toutes les responsabilités et gouverner par nous-mêmes ou avec des civils qui partagent notre morale et notre doctrine. Assez de révoltes douces qui, sans apporter remède à rien, nuisent plus à la rude et virile discipline que de mouvement dans lequel mous nous lançons pour l’Espagne et pour le Roi.

Il s’agit d’un mouvement d’hommes : que celui qui ressent quelque doute sur la masculinité, qu’il attende dans son coin, sans perturber les jours de bonheur que nous préparons à la Patrie. Espagnols ! Vive l’Espagne et vive le Roi !”

Diario de Barcelona, 13 de septiembre de 1923.

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