Dossier de presse

EL PAIS, 17 de julio de 2016

18 de julio de 1936

La cruel contienda fratricida traumatizó a una sociedad y es el origen de nuestro tiempo presente

Enrique Moradiellos

Durante la dictadura del general Franco, entre 1936 y 1975, el 18 de julio era “Fiesta Nacional” conmemorativa de la “Iniciación del Glorioso Alzamiento Nacional”. No en vano, ese día se extendió por toda España la sublevación militar comenzada el 17 en las guarniciones del Protectorado de Marruecos, que sólo triunfaría parcialmente en la mitad del país, abriendo la vía a la conversión del golpe militar en una guerra civil.

Como resultado de esa división de España surgieron dos bandos combatientes que librarían una contienda de casi tres años de duración, hasta abril de 1939. Por un lado, una España republicana donde el acosado gobierno reformista del Frente Popular lograría aplastar inicialmente a los insurrectos con el recurso a fuerzas armadas leales y la ayuda de fuerzas milicianas revolucionarias. Por otro, una España insurgente de perfil reaccionario y contrarrevolucionario donde los militares sublevados afirmarían su poder omnímodo como paso previo al asalto del territorio enemigo.

La guerra de 1936-1939 fue una cruel contienda fratricida que constituye el hito transcendental de la historia contemporánea española y está en el origen de nuestro tiempo presente. De hecho, fue un cataclismo colectivo que abrió un cisma de extrema violencia en la convivencia de una sociedad atravesada por múltiples líneas de fractura interna (tensiones entre clases sociales, entre sentimientos nacionales, entre mentalidades culturales…) y grandes reservas de odio y miedo conjugados.

La contienda española fue así una forma de “guerra salvaje” precisamente por librarse entre vecinos y familiares conocidos, bastante iguales y siempre cercanos (no por ser todos desconocidos, diferentes y ajenos). Y por eso produjo en el país, ante todo, una cosecha brutal de sangre: sangre de amigos, de vecinos, de hombres, de mujeres, de culpables y de inocentes. Sencillamente porque en una guerra civil el frente de combate es una trágica línea imprecisa que atraviesa familias, casas, ciudades y regiones, llevando a su paso un deplorable catálogo de atrocidades homicidas, ignominias morales y a veces también de actos heroicos y conductas filantrópicas.

El triste corolario de una contienda de esta naturaleza fue apuntado por el general De Gaulle: “Todas las guerras son malas, porque simbolizan el fracaso de toda política. Pero las guerras civiles, en las que en ambas trincheras hay hermanos, son imperdonables, porque la paz no nace cuando la guerra termina”.

En efecto, al término de la brutal contienda civil de 1936-1939 no habría de llegar a España la Paz sino la Victoria y una larga dictadura. Y entonces pudo comprobarse que, cualesquiera que hubieran sido los graves problemas imperantes en el verano de 1936, el recurso a las armas había sido una mala “solución” política y una pésima opción humanitaria. Simplemente porque había ocasionado sufrimientos inenarrables a la población afectada, devastaciones inmensas en todos los órdenes de la vida socio-económica, daños profundos en la fibra moral que sostiene unida toda colectividad cívica y un legado de penurias y heridas, materiales y espirituales, que tardarían generaciones en ser reparadas.

El balance de pérdidas humanas es terrorífico, puesto que registró las siguientes víctimas mortales: 1º) Entre 150.000 y 200.000 muertos en acciones de guerra (combates, operaciones bélicas, bombardeos). 2º) Alrededor de 155.000 muertos en acciones de represión en retaguardia: cien mil en zona franquista y el resto en zona republicana. Y 3º) En torno a 350.000 muertos por sobre-mortalidad durante el trienio bélico, derivada de enfermedades, hambrunas y privaciones.

Por si fuera poco, a esa abultada cifra de víctimas habría que añadir otras dos categorías de pérdidas cruciales para el devenir socio-económico del país: 1º) El desplome de las tasas de natalidad generado por la guerra, que provocó una reducción del número de nacimientos que se ha situado en unos 500.000 niños “no nacidos”. 2º) El incremento espectacular en el número de exiliados que abandonaron el país, ya de manera temporal (quizá hasta 734.000 personas) o ya de forma definitiva (300.000: el exilio republicano español de 1939).

Recordar hoy aquel 18 de julio de hace 80 años que abrió las puertas al abismo en España no sólo quiere dar a conocer mejor lo que fue una inmensa carnicería que traumatizó a una sociedad. También supone ejercitar una obligación de profilaxis cívica apuntada dos milenios atrás por Cicerón, que padeció en primera persona las guerras civiles que acabaron con la República en Roma: “Cualquier género de paz entre los ciudadanos me parecería preferible a una guerra civil”. Con su corolario: “Nunca más la guerra civil”.

Enrique Moradiellos es catedrático de Historia Contemporánea de la Universidad de Extremadura.

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Le Monde.  Dimanche 7 –Lundi 8 décembre 2014

La Syrie n’est pas une autre guerre d’Espagne
Par Paul Preston

Les jeunes européens qui se battent en Syrie ne peuvent être comparés aux volontaires des Brigades internationales. Leur fanatisme religieux les rapproche plutôt de ceux qui rejoignirent les franquistes

On pourrait établir de nombreuses comparaisons entre le conflit syrien et la guerre d’Espagne. Dans les deux cas, on retrouve un dictateur sans pitié, de graves pertes en vies humaines, des crimes de guerre et un exode de centaines de milliers de réfugiés. Mais des comparaisons aussi superficielles pourraient s’appliquer à bien d’autres conflits.

Si l’on considère uniquement la situation intérieure de ces deux pays, la différence est flagrante. Chacune de ces guerres a vu une coalition fragmentaire s’affronter à un ennemi mieux armé, mais les situations divergent. En Espagne, un coup d’Etat militaire avait été fomenté contre le gouvernement légalement élu de la seconde République, et c’est ce gouvernement que la coalition s’était donné pour tâche de défendre. A l’inverse, en Syrie, une fragile et disparate coalition formée de rebelles s’oppose au régime autoritaire de Bachar Al-Assad qui utilise contre eux l’appareil d’Etat.

Ces pays ont tous deux aussi subi les effets néfastes des interventions de puissances étrangères décidées à élargir leurs jeux politiques et diplomatiques et à fournir une aide militaire sans s’engager dans le conflit. En Espagne, l’Allemagne et l’Italie soutenaient activement le soulèvement franquiste tandis que la politique supposée  » non interventionniste  » des forces occidentales assurait en réalité la défaite de la République. Aujourd’hui en Syrie, la fluctuation des allégeances internationales et des hostilités diplomatiques entre les différents pays engagés dans le conflit, ainsi que les hésitations et les replis des dirigeants britanniques, français et américains, soucieux de préserver les intérêts de leur propre politique étrangère, ont contribué à enflammer encore un peu plus une situation déjà explosive.

VOLONTAIRES INTERNATIONAUX

Pourtant, cette comparaison aussi est à relativiser, étant donné la diversité des problèmes mondiaux impliqués dans ces deux guerres civiles. Le pétrole – et la  » guerre contre le terrorisme  » à laquelle il se trouve associé dans la rhétorique occidentale – confère au conflit du Moyen-Orient une dimension internationale. Quant à la guerre d’Espagne, elle s’est révélée être la première bataille de cette vaste guerre civile européenne qui conduisit à la seconde guerre mondiale.

Mais la comparaison la plus pertinente a trait au rôle joué dans ces conflits par les volontaires internationaux, et notamment par les Etats auxquels ces volontaires appartiennent. Les gouvernements dont les citoyens ont choisi de se rendre en Espagne hier et en Syrie aujourd’hui ont essayé de différentes manières de contrôler ces départs au moyen de sanctions pouvant aller du retrait de citoyenneté à l’emprisonnement. Environ 2 500 Britanniques et plus de 8 000  citoyens français se portèrent volontaires pour défendre le régime démocratique espagnol, alors même que la grande majorité d’entre eux connaissait très mal l’Espagne.

C’est déjà en soi une différence majeure par rapport à aujourd’hui. A une époque où la communication, la technologie et les services de transport sont infiniment plus sophistiqués, bien moins de volontaires se sont rendus au Moyen-Orient. On estime qu’environ 700  Français, 400  Britanniques et une centaine de citoyens espagnols sont partis se battre en Syrie.

Il est impossible de déterminer avec certitude ce qui a motivé la majeure partie des Occidentaux candidats au djihad. Il est donc difficile de comparer les motivations des combattants occidentaux partis rejoindre le djihad islamique en Syrie et celles des hommes et des femmes qui ont servi dans les Brigades internationales pendant la guerre d’Espagne. Ces derniers étaient venus offrir une résistance à la progression implacable du fascisme en Europe et combattaient au sein d’une armée régulière. Ils n’attaquaient pas des civils sans armes.

En revanche, on trouve en Syrie, comme en Espagne alors, des volontaires initialement déterminés par des considérations humanitaires, ou des individus venus chercher l’aventure. D’autres similitudes peuvent être relevées avec ceux, bien moins nombreux, venus se battre aux côtés de Franco. Plusieurs combattants en Syrie sont mus par l’indignation face aux interventions occidentales en Irak et en Afghanistan. D’autres, comme ce fut le cas pour les volontaires franquistes, sont animés par des considérations religieuses et sectaires. D’autres encore se sont engagés pour des raisons liées au conflit religieux qui oppose les sunnites et les chiites.

UNITÉ IDÉOLOGIQUE

La grande majorité des volontaires étrangers provient d’autres pays arabes ou, lorsqu’il s’agit de pays occidentaux, de familles musulmanes immigrées. Dans la guerre d’Espagne, si tant est qu’il y ait eu une uniformité parmi les volontaires, elle était idéologique et non pas ethnique. Les partisans de Franco étaient clairement religieux et anticommunistes. En Syrie, même si les estimations varient, il est clair que l’on compte plus de sunnites étrangers combattant avec les rebelles que de chiites étrangers partis défendre le régime de Bachar Al-Assad.

La déclaration de Franco selon laquelle aucun étranger ne figurait parmi ses troupes est absurde. Bien qu’ils aient été décrits comme des volontaires, les 20 000 Allemands et la majorité des 80 000 Italiens et des 8 000  Portugais qui ont combattu aux côtés des rebelles étaient des soldats réguliers bien entraînés, rémunérés, et dont le service en Espagne était enregistré à leur retour dans leur dossier militaire. En revanche, ce sont de véritables bénévoles, entre 1 000 et 1 500, qui sont venus se rallier à Franco. Il y avait des Russes blancs, la  » Bandera Jeanne d’Arc  » qui regroupait quelque 300  Français des Croix-de-Feu et d’autres organisations d’extrême droite, et un groupe hétérogène formé de Polonais, de Belges, de Roumains, d’autres partisans de l’extrême droite, des catholiques, des fascistes et des antisémites venus des quatre coins d’Europe. Les 700  » chemises bleues  » catholiques du bataillon irlandais commandé par le général Eoin O’Duffy, convaincus de prendre part à une croisade religieuse, formaient le gros des volontaires franquistes étrangers.

Des volontaires du monde entier se rendirent massivement en Espagne pour sauver la République. Ils savaient très bien ce qu’ils faisaient là : lutter contre le fascisme. Pour ceux qui furent les victimes des régimes fascistes hitlérien et mussolinien, c’était l’occasion de combattre un ennemi dont ils ne connaissaient que trop bien la monstruosité. Chassés de leur pays, ils n’avaient rien d’autre à perdre que leur exil, et ils se battaient pour rentrer chez eux.

L’un des bataillons qui lança son premier assaut à Madrid, et qui dut subir d’immenses pertes, fut le bataillon Thälmann, composé principalement d’Allemands, de Britanniques et de communistes. Esmond Romilly, membre britannique du bataillon, écrivit plus tard à propos de ses frères d’armes :  » Pour eux, en effet, il était exclu de se rendre comme de rentrer chez soi. Ils se battaient pour leur cause, mais ils se battaient aussi pour pouvoir vivre quelque part. Je me souviens des récits de leur vie en exil : abandonnant tout à Anvers ou à Toulouse, poursuivis par les lois sur l’immigration, poursuivis sans cesse – même en Angleterre – par la police secrète nazie. «

En effet, lorsque la République s’effondra en  1939, nombre d’Allemands et d’Italiens antifascistes se battaient encore en Espagne. Certains finirent dans des camps français, plusieurs tombèrent aux mains des SS et périrent dans les chambres à gaz. Là encore, la différence est grande, à en juger ce qui attendrait la plupart des djihadistes étrangers à leur retour en France ou en Grande-Bretagne.

Pour les volontaires britanniques, français ou américains, le besoin d’aller se battre en Espagne était pour le moins différent. Leur choix était plus conscient. Ils partirent en Espagne parce qu’ils pressentaient ce que la défaite de la République espagnole pourrait signifier pour le reste du monde. Le recrutement était largement organisé par le Parti communiste. Mais même si les membres de ce parti étaient nombreux, tous les volontaires n’étaient pas communistes. L’affiliation politique n’affectait pas l’idéalisme et l’héroïsme de ceux qui sacrifièrent leur confort, leur sécurité, et parfois leur vie au nom de la lutte antifasciste.

La question de la réception des volontaires survivants lorsqu’ils tentent de revenir dans leur pays d’origine est peut-être celle où s’applique le mieux la comparaison. Comme cela est de plus en plus le cas avec les djihadistes de retour dans les pays occidentaux, les volontaires des Brigades internationales ont dû faire face à la suspicion et à l’hostilité du ministère des affaires étrangères et des services de sécurité britanniques. Les consignes secrètes des services de sécurité intérieure ont montré que la principale crainte qu’inspirait le retour de ces volontaires était qu’ils puissent rejoindre les forces armées britanniques pour poursuivre leur lutte contre le fascisme :  » Si certains de ces hommes ont quitté ce pays sans plus d’illusions, nul doute que la plupart d’entre eux sont rentrés animés de forts sentiments révolutionnaires. «

D’autres gouvernements occidentaux redoutaient que les volontaires soient résolus à répandre la propagande communiste au sein de la classe ouvrière. L’équivalent aujourd’hui est la peur dont témoignent les gouvernements occidentaux à l’idée que les volontaires musulmans viennent à leur tour radicaliser la jeunesse musulmane de leur pays.

 » ANTIFASCISTES PRÉMATURÉS «

Le gouvernement britannique n’a pas ménagé ses efforts pour empêcher les vétérans de rejoindre les forces armées pendant la seconde guerre mondiale, alors même que nombre d’entre eux s’enrôlèrent et servirent avec distinction. Aux Etats-Unis également, les vétérans étaient considérés comme des  » antifascistes prématurés « . Beaucoup d’entre eux ont décrit plus tard la discrimination dont ils firent l’objet des années après sur leur lieu de travail.

Combien de musulmans britanniques et français combattant en Syrie seront un jour en mesure de rentrer chez eux ? Cela reste incertain. Ce qui est quasi sûr en revanche, c’est que ceux qui entreprendraient de revenir seront traités par les services de sécurité britanniques et français avec au moins autant, sinon plus de suspicion que les volontaires des Brigades internationales.

Après tout, à partir de septembre  1939, malgré les préjugés de classe de l’élite dirigeante et des hauts gradés de l’armée, la lutte des volontaires en Espagne est devenue le combat de la majorité des citoyens français et britanniques. Rien de tel ne se produira en Syrie, quelle que soit l’issue de la guerre.

(Traduit de l’anglais par Pauline Colonna d’Istria)

Paul Preston est professeur d’histoire à la London School of Economics, spécialiste de l’histoire contemporaine espagnole, et plus particulièrement de la guerre d’Espagne (1936-1939). Il est l’auteur d’une biographie de Franco (Fontana Press, 1995, non traduit) et plus récemment de  » The Spanish Holocaust : Inquisition and Extermination in Twentieth Century Spain  » ( » L’Holocauste espagnol : inquisition et extermination dans l’Espagne du XXe siècle « , Harper Collins, 2012, non traduit). Son œuvre lui a valu de nombreuses récompenses, notamment en Espagne.

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Le Monde.  Dimanche 26 -Lundi 27 abril 2015

Les dernières heures de Garcia Lorca, victime du franquisme

La mort du poète espagnol Federico Garcia Lorca, le 18  août  1936, durant la guerre civile (1936-1939), a toujours été un objet de fantasmes et de controverses en Espagne. Jamais le régime franquiste n’a reconnu avoir assassiné l’auteur de Noces de sang et de La Maison de Bernarda Alba. Pressé de s’expliquer sur une affaire qui l’a embarrassé durant ses quarante ans à la tête de l’Espagne, le dictateur Francisco Franco (1936-1975) assurait que  » l’écrivain mourut mêlé aux révoltés « . Et d’ajouter  » ce sont les accidents naturels de la guerre « .

Ce déni n’a pas empêché les historiens de publier de nombreux essais sur les conditions probables, les raisons possibles et le lieu approximatif de la mort du poète. Mais malgré les recherches des historiens et archéologues, le corps est resté introuvable et le mystère jamais entièrement résolu.

C’est sans doute pour ces raisons que la publication, le 23  avril, par le site d’information Eldiario. es et la radio Cadena SER, d’un rapport de police inédit, datant de 1965, a mis l’Espagne en ébullition. Ce document, élaboré après une requête de l’écrivaine française Marcelle Auclair – auteure du livre Enfances et mort de Garcia Lorca (Seuil, 1968) – avait été maintenu secret par le régime franquiste. Trop sensible. Il vient confirmer les thèses des principaux historiens qui ont travaillé sur Lorca : son assassinat était bien un crime politique, et non un hasard de la guerre.

Deux pages à peine résument l’affaire. Il y est écrit que le poète était  »socialiste « ,  » franc-maçon  » et  » connu pour ses pratiques d’homosexualisme – sic – , une aberration qui devint connue de tous « . S’ensuit le récit de son arrestation et de son exécution :  » surpris  » par les phalangistes à Grenade, le poète  » prit peur et se réfugia dans la demeure de ses amis les frères Rosales Camacho, d’anciens phalangistes « . Ces derniers tentèrent, en vain, d’intercéder en sa faveur.

Arrêté et emmené dans une caserne, il fut ensuite conduit à  » Viznar, près de Grenade, à proximité d’un endroit connu comme Fuente Grande – la Grande Fontaine – , avec un autre détenu, et fusillé après avoir été confessé « . Qu’a confessé Lorca ? Qu’il était socialiste, franc-maçon ou homosexuel ? Ou les trois ? Le rapport de police ne le précise pas. En revanche, le document donne des indications sur le lieu où il fut enterré,  » à fleur de terre, dans un fossé situé à environ deux kilomètres à droite de cette Fuente Grande, dans un endroit très difficile à localiser « . Le gouvernement andalou assure que les recherches pour retrouver le corps de Garcia Lorca vont reprendre, dans l’espoir d’élucider définitivement l’un des crimes les plus commentés de la guerre civile.

Sandrine Morel
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Le Monde, Jeudi 24 décembre 2015

Dans les rues de Madrid, Franco n’aura bientôt plus droit de cité

Près du parc du Retiro, à Madrid, un passage porte le nom du général Mola, cerveau du coup d’Etat militaire contre la Seconde République espagnole, en juillet  1936. Dans le quartier de Vallecas, une autre rue est baptisée du nom de l’aviateur Francisco Iglesias, responsable du bombardement de 3 000  à 5 000 réfugiés qui fuyaient Malaga.  « Arriba España » , le slogan franquiste par excellence durant la guerre civile (1936-1939), a quant à lui donné son nom à une place de la capitale. Le militaire putschiste Juan Yagüe Blanco était surnommé le « boucher de Badajoz » pour le massacre organisé dans la capitale de l’Estrémadure. Les  « Tombés de la division Azul » sont ceux qui ont lutté aux côtés de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste contre les Soviétiques durant la -seconde guerre mondiale. Tous ont une rue à leur nom à Madrid.

Quarante ans après la mort du dictateur, Franco et les militaires putschistes qui l’ont porté au pouvoir sont omniprésents dans le répertoire des rues de la capitale du royaume. Madrid n’a jamais débaptisé ces axes, ni au retour de la démocratie ni ces vingt-quatre dernières années quand le Parti populaire (PP, droite) dirigeait la ville et répétait à l’envi qu’il  « ne faut pas rouvrir les vieilles blessures « . En face, les fils et petit-fils de républicains -demandaient de   » les refermer  » .

Au second semestre 2016, trente rues qui commémorent des phalangistes et des putschistes seront finalement débaptisées. La capitale espagnole, administrée depuis juin par une plate-forme citoyenne, Ahora Madrid ( « Madrid maintenant », soutenue par le parti de la gauche anti-austérité Podemos, a approuvé cette mesure avec les voix des socialistes et de Ciudadanos, le nouveau parti centriste. Le PP s’y est opposé. Sa porte-parole, la présidente de la formation dans la région, -Esperanza Aguirre, a critiqué un « revanchisme »  qui va à l’encontre de   » l’esprit de réconciliation de la transition ».

Pour la conseillère à la culture, Celia Mayer, il s’agit au contraire de mettre fin à  « une contre-mémoire, un abandon et une impunité »  et d’appliquer, avec huit ans de retard, la loi de mémoire historique. Voté en  2007 par le gouvernement socialiste de José Luis Rodriguez -Zapatero, ce texte enjoignait aux autorités compétentes de  « retirer les insignes, plaques, mentions commémoratives d’exaltation, personnelle ou collective, de la guerre civile et de la dictature «  .

A Madrid, la liste des noms à changer a été élaborée à partir de recommandations de la chaire de Mémoire historique du XXe  siècle de l’université Complutense. Elle pourrait être amenée à s’allonger encore. La ville en profitera pour réparer des oublis, en donnant plus de noms de rue aux  « femmes, qui sont absolument invisibles dans le répertoire des rues, et aux personnes qui, sur le terrain, ont contribué à construire Madrid » , explique Celia Mayer.

Sandrine Morel

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Le Monde, Samedi 19  mars 2016

Franco a-t-il droit de cité ?

Madrid veut rebaptiser les rues et les monuments qui font encore référence à des figures de la dictature franquiste. Ce projet donne lieu à d’âpres controverses historiques

Quand la ville de Madrid, administrée par une plate-forme citoyenne proche du parti de la gauche antiaustérité Podemos, a annoncé son intention de retirer les plaques de rue et les monuments qui commémorent, encore aujourd’hui, le coup d’Etat de 1936 et la dictature franquiste qui a suivi, elle savait qu’elle n’éviterait pas un âpre débat. La droite a immédiatement dénoncé un geste de  » revanche «  allant à l’encontre de  » l’esprit de réconciliation « , tandis que la mairie a mis en avant son obligation d’appliquer, avec huit ans de retard, la loi sur la mémoire historique. Voté en 2007 par le gouvernement socialiste de José Luis Rodriguez -Zapatero, ce texte enjoignait aux autorités de  » retirer les insignes, plaques, mentions commémoratives d’exaltation, personnelle ou collective, de la guerre civile et de la dictature « .
Lorsque la démocratie est revenue, les responsables politiques qui menaient la transition démocratique ont opté pour l’oubli : au nom de la paix civile, ils ont, en 1977, adopté une loi d’amnistie des crimes franquistes qui a été critiquée par beaucoup de descendants de républicains. A l’époque, la plupart des villes, dont Madrid, ont déjà sommairement débaptisé les rues qui encensaient ce passé douloureux. Mais elles l’ont fait  » sans critère prédéfini « , précise l’historien Julian Casanova, l’un des experts de la guerre civile.  » Les passés traumatiques ont pourtant besoin de critères « , précise-t-il.
Quarante ans ont passé, et la question semble, à première vue, simple : peut-on encore tolérer que, près du parc du Retiro, un passage porte le nom du général Mola, le cerveau du soulèvement militaire contre la Seconde République espagnole, en juillet 1936 ? Ou qu’une place Arriba España, le slogan de la Phalange, demeure dans la capitale espagnole ? Le militaire putschiste Juan Yague Blanco, surnommé  » le boucher de Badajoz «  pour le massacre organisé dans la capitale de l’Estrémadure, peut-il, aujourd’hui encore, avoir une rue à son nom, tout comme les  » Tombés de la division Azul « , qui ont lutté aux côtés de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste contre les Soviétiques durant la seconde guerre mondiale ? Que dire de la place du Caudillo, le surnom donné à Francisco Franco…

Dali, peintre ou informateur du régime ?
Pour beaucoup, l’entreprise de débaptisation est nécessaire.  » Le sujet des rues est crucial, car les putschistes font encore partie de l’idéologie et de la culture de la moitié du pays « , explique le sociologue Fermin Bouza. Elle est cependant complexe.  » Une partie importante de la société a assimilé le mantra de la propagande franquiste selon lequel le silence sur le passé franquiste est bon pour soi, pour sa famille et pour le pays – et, surtout, pour que ne reviennent pas les temps de la guerre « , résume l’ex-directrice de la chaire de mémoire historique du XXe siècle de l’université Complutense, Mirta Nuñez. Pour aboutir, le mouvement doit donc s’appuyer sur une vérité admise de tous. Or la publication, en décembre 2015, d’une première liste de trente rues de Madrid établie par la chaire de mémoire historique a donné lieu à de nombreuses controverses.
La difficulté d’accéder aux archives et une certaine précipitation ont ainsi donné lieu à des erreurs : la rue Francisco Iglesias n’honorait pas un aviateur franquiste mais, sans doute, un chef d’usine local, et les biographies de deux Juan Pujol différents – un agent double qui a lutté contre le nazisme et le chef de presse du parti unique franquiste – ont été mélangées. Ces erreurs et contretemps ne sont sans doute rien en regard de ce qui attend Madrid. La disparition de la plaque d’Enrique de la Mata, membre du  » Parlement «  franquiste et directeur général de la santé durant la dictature, a ainsi provoqué une -polémique. Elle illustre la complexité du travail qui attend la capitale espagnole : si la décision a été -contestée, c’est parce que cet homme a aussi été l’un des ministres de la transition sous Adolfo Suarez et le président de la Croix-Rouge internationale.
En favorisant une continuité entre la fin du franquisme et la démocratie naissante, la transition a en effet permis que des hommes ayant soutenu la -dictature deviennent des piliers de la jeune démocratie. Difficile, dans ces conditions, de distinguer les personnages qui doivent être maintenus dans le répertoire des rues de ceux qu’il faudrait faire -sombrer dans les profondeurs de l’oubli. Que faire, en effet, de Manuel Gutierrez Mellado, connu en -Espagne comme le vieux militaire de 70 ans qui, lors de la tentative de coup d’Etat d’Antonio Tejero, le 23 février 1981, contre la jeune démocratie, s’est levé de son siège au Parlement pour faire face sans arme aux putschistes ? Avant de se transformer en  » mythe, en légende, en l’une des principales icônes de la transition pour plusieurs générations d’Espagnols « , écrit Javier Cercas dans Anatomie d’un instant (Actes Sud, 2013), il fut l’un des chefs du service d’information et de la police militaire pendant la guerre civile et les années les plus cruelles de la dictature.
Une même ambiguïté concerne Manuel Fraga, -ancien ministre de la propagande de Franco : considéré comme l’un des responsables, en tant que -ministre en charge des forces de l’ordre en 1976, du  » massacre de Vitoria « , au cours duquel cinq ouvriers en grève ont été abattus par la police, il fut également l’un des artisans de la transition, le président de la région de Galice et le fondateur et président d’Alliance populaire puis du Parti populaire (PP, droite, au pouvoir).
Pour apparaître comme légitime, le mouvement de débaptisation doit donc agir avec discer-nement.  » On ne peut pas supporter qu’une rue porte le nom d’un homme qui a appelé à la violence pour changer un gouvernement élu, explique l’historien Julian Casanova. Mais dans d’autres cas, plus -controversés, il suffirait peut-être d’ajouter la fonction pour laquelle on lui octroie une rue. «  L’idée supposerait d’aborder publiquement le rôle de chacun durant la guerre civile et la dictature – ce qui ne se ferait pas sans tensions.
La publication, dans le quotidien El Pais, d’une liste de 256 franquistes que célèbrent des rues ou des monuments de Madrid, établie par l’historien Antonio Ortiz dans le cadre de ses recherches, a donné un avant-goût des débats à venir : la polémique a été si forte que l’équipe de la chaire de -mémoire historique chargée de présenter une liste argumentée de rues à débaptiser a annoncé son retrait du projet. La liste comprenait en effet les noms de personnalités dont la gloire est étrangère à leur rôle durant le franquisme – le peintre Salvador Dali, qui fut un ambassadeur du franquisme à l’étranger, ou Santiago Bernabeu, ex-footballeur puis dirigeant du Real Madrid, qui a participé à la guerre civile du côté des franquistes.
En Espagne, peu de gens savent en effet que Salvador Dali, comme Camilo José Cela, seul Prix Nobel de littérature espagnol, étaient des informateurs du -régime.  » Durant la transition, les archives publiques ont été détruites pour que l’on ne connaisse pas l’histoire de l’Espagne sous la dictature, critique Arturo Peinado, le président du Forum de la mémoire. La transition a fonctionné comme une mafia avec un objectif : le blanchiment du passé.  »  » Il existe, en Espagne, une culture démocratique très faible et un problème d’ignorance dû à un franquisme sociologique très ancré dans le pays, souligne Emilio Silva, président de l’Association pour la récupération de la mémoire historique. Avant de discuter de ce que l’on doit faire de Dali ou de Bernabeu, il faudrait déjà rétablir la mémoire des milliers de gens qui ont risqué leur vie pour défendre la démocratie. « 
La mairie affirme vouloir tenir compte de ce problème.  » Nous n’allons pas seulement retirer les -plaques et les vestiges du franquisme, explique la conseillère municipale chargé de la culture, Celia Mayer. Nous voulons également mener des actions pédagogiques et culturelles destinées à établir une politique publique de mémoire démocratique avec le plus de consensus possible. Le plus important, ce ne sont pas les symboles, mais le récit.Cela ne s’est pas fait durant la transition pour des raisons que je ne veux pas juger. Mais, aujourd’hui, toute une génération est née sous la démocratie et veut s’y atteler. « 

Sandrine Morel