Le siècle des Lumières

Le repliement sur soi

Dans la première moitié du XVIe siècle, l’Espagne est largement ouverte aux influences extérieures. La pensée d’Érasme connaît dans la péninsule un vif succès jusqu’au milieu du XVIe siècle, en dépit des critiques que lui adressent les milieux conservateurs. Cependant, à partir de 1550, les disciples du maître de Rotterdam ont de gros ennuis avec l’Inquisition et leurs œuvres sont mises à l’Index. On reproche à Erasme le peu de cas qu’il fait des pratiques extérieures en religion et on l’accuse d’être un fourrier de Luther.

En 1555 l’Inquisition découvrit à Séville, puis à Valladolid, deux foyers philo-protestants. Il s’agissait de groupes restreints appartenant à l’élite du clergé local et de la Cour. Entre 1599 et 1562, en divers autodafés plus de soixante personnes furent brûlées. Une intense campagne de propagande, menée à ce propos par l’Inquisition et le clergé, assimila luthéranisme et ennemis de l’Espagne. Cette répression marque un tournant. Beaucoup, dans les élites, prennent conscience que l’unité religieuse du pays ne peut être préservée qu’au prix d’un filtrage soigneux des influences extérieures. En 1559, Philippe II interdit aux étudiants espagnols de fréquenter les universités étrangères, sauf Rome et Bologne. À partir de 1550, l’Inquisition et l’État mettent sur pied un système de contrôle de la production écrite qui se traduit par la publication de listes de livres interdits, les Index. D’abord réservés aux ouvrages qui attaquent directement la foi ou la morale, ces index comprennent des ouvrages scientifiques dès la fin du XVIe siècle.

C’est ainsi que l’Espagne rata la révolution scientifique du XVIIe siècle. Les nouvelles branches du savoir, mathématiques, physique, ne sont guère cultivés. L’Espagne s’enferme dans la théologie et la morale. Même dans ces domaines, sa pensée perd toute vitalité. Les auteurs s’en tiennent, avec une fidélité stérile, à la doctrine de leurs prédécesseurs, qu’ils placent sous le patronage prestigieux d’Aristote. Ils se répètent les uns les autres, de plus en plus détachés du mouvement européen.

Les Lumières

Rien n’est plus faux que de réduire le mouvement des Lumières en Espagne à ses dimensions culturelles. Il a un aspect social et politique évident. Dès la fin du XVIIe siècle, des cercles « novateurs » se réunissent dans plusieurs villes. Ils attaquent de plus en plus ouvertement « l’aristotélisme » des traditionalistes, lisent Descartes, étudient les mathématiques et la médecine. Depuis 1726, le bénédictin Benoît Feijoo, professeur à l’université d’Oviedo, publie son Théâtre critique, puis ses Lettres érudites, dans lesquels il divulgue la pensée scientifique européenne  et la méthode expérimentale, en s’inspirant surtout de Francis Bacon. Il contribue largement à faire prendre conscience aux classes éduquées espagnoles qu’une nouvelle culture est née en Europe et qu’elle ne signifie pas nécessairement l’abandon des croyances de l’Église.

Feijoo jouit de l’appui entier de l’État. Très vite, en effet, la monarchie s’engage en faveur du mouvement de rénovation culturelle. Elle favorise systématiquement une révision critique de l’histoire du pays : des érudits officiellement commissionnés par le gouvernement démontrent la fausseté d’une multitude de légendes pieuses et s’en prennent même au mythe les plus sacré : la tradition qui affirme la présence de saint Jacques en Espagne. L’État développe une nouvelle culture juridique ; il promeut de nouvelles conceptions en économie politique, fondées sur le devoir qu’ont les rois d’assurer le bonheur de leurs sujets par l’aménagement de l’espace, la mobilisation des ressources humaines et physiques mal employées. D’un même mouvement, il parle de mettre au travail les oisifs et de mettre sur le marché les biens de mainmorte sous-exploités, majorats, biens d’Église et terres municipales.

La monarchie emploie les intellectuels porteurs de cette idéologie dans l’administration, à des postes élevés. Elle favorise la création, dans tout le pays, de clubs de réflexion, les Sociétés Économiques des Amis du pays. S’y réunissent des ecclésiastiques, des fonctionnaires, des membres de la bourgeoisie et de la noblesse locale. On y débat d’aménagements possibles, de créations d’industries, de nouvelles techniques agricoles. On rédige des mémoires, on recense les ressources locales, on correspond avec les autres Sociétés. Ces groupes servent de relais aux idées nouvelles.

Les Lumières, en Espagne, se développent donc sous l’égide de l’État. Elles progressent beaucoup à la fin du XVIIIe siècle : la littérature « philosophique » circule dans le pays et la connaissance des idées modernes est infiniment supérieure à ce qu’elle était auparavant. Plusieurs milliers de personnes ont été touchées par l’esprit nouveau. Mais, si elles détiennent les postes de commandes de l’appareil d’État, de l’Eglise, elles sont loin d’avoir crée autour d’elles un mouvement de fond capable d’entraîner la société entière à leur suite, comme c’est le cas en France. Elles restent menacées. L’Inquisition a perdu beaucoup de son pouvoir et ne réussit pas à empêcher la diffusion des livres étrangers, mais elle existe encore. En 1778, elle condamne à la réclusion dans un couvent Pablo de Olavide, l’un des représentants les plus en vue de l’idéologie nouvelle. Cela ne fait que renfoncer l’engagement des intellectuels modernistes aux côtés de la Monarchie, leur seul défenseur. Or, à partir de 1789, celle-ci, inquiète des troubles qui secouent la France, prend ses distances à leur égard, les privant de leur meilleur atout.

Il est des domaines, surtout, qui de tout temps restent strictement interdits aux audaces de l’esprit. Il est évidemment exclu de mettre en question le pouvoir absolu du souverain. Rien n’est plus étranger au mouvement des Lumières espagnol que la démocratie, l’idée que le peuple pourrait avoir son mot à dire dans les grandes décisions : on s’occupe de son bonheur, mais ce n’est pas à lui d’en décider. Il est exclu également de mettre en question ces fondements de la société d’Ancien Régime que sont la noblesse et le clergé : on veut les réformer dans leur recrutement et leur comportement, les placer au service du roi, mais il reste évident pour tous que le pays ne peut être gouverné que par l’intermédiaire d’une petite élite clairement séparée du reste. Il est hors de question de toucher en quoi que ce soit au dogme catholique ni à la position éminente de cette religion. Les tensions avec la papauté, les attaques contre les ordres religieux, le souci de réforme de pratiques, ne doivent pas masquer une réalité profonde : personne n’est prêt à renoncer au monopole qu’elle exerce dans le pays. Les hommes des Lumières, les ilustrados, sont profondément catholiques.

La seigneurie

La seigneurie est pratiquement universelle dans l’Espagne moderne. On distingue traditionnellement diverses catégories de seigneurs : le roi, seigneur de domaine royal (le realengo), les institutions ecclésiastiques séculières (señorío eclesiástico), les couvents (abadengo), les ordres militaires, les seigneurs laïques (señorío lego). Des villes peuvent être seigneurs de terres fort étendues, tout en étant elles mêmes vasalles (c’est le mot qu’on emploie) d’un autre seigneur. Seule compte, dans les faits, la distinction entre domaine royal et les autres classes.

En Espagne, comme dans toute société d’Ancien Régime, il convient de différencier deux notions : la propriété foncière (possession d’une terre que l’on peut eventuellement faire exploiter par autrui) et la propriété juridictionnelle (terre sur laquelle on exerce certains droits sans pour autant en être propriétaire) Trois cas de figure sont possibles :

  • Le seigneur possède la terre, mais sans juridiction : il n’a pas le droit de rendre la justice et de désigner les magistrats locaux.
  • Il a la juridiction sur un territoire, mais pas la propriété du sol.
  • Il possède à la fois la terre et la juridiction ; c’est le cas le plus fréquent.

Un seigneur peut parfaitement ne pas être propriétaire d’un pouce de terrain sur sa seigneurie. Ce qu’il possède, c’est un ensemble de droits, variable selon les lieux : droits de justice, y compris, dans beaucoup de cas, la haute justice ; nomination des officiers municipaux, souvent de la municipalité elle-même, parfois de notaires ; droit d’usage, concurremment avec les habitants, des terres municipales (droits de pâture sur les terres communales pour entretenir des troupeaux considérables) ; droit de patronage sur l’église et un certain nombre de bénéfices ; souvent un pourcentage des dîmes ; parfois, une participation au produit des impôts royaux levés sur ses terres, notamment  de l’alcabala. Il nomme, dans tous les cas, un corregidor –sur les terres seigneuriales on l’appelle plutôt alcalde majeur-  qui préside le corps municipal et rend localement la justice en son nom. Il dispose de fait, lorsqu’il est un grand seigneur, de l’appel des affaires criminelles et civiles, bien que les juristes du roi en revendiquent le monopole pour ses chancelleries. Même si cela n’est pas essentiel à la seigneurie, il est souvent propriétaire de larges extensions de terres.

Tout cela finit par donner au seigneur un pouvoir considérable au niveau local et par représenter des sommes importantes. Le seigneur exerce sur ses terres un patronage multiforme qui lui permet de se constituer une clientèle. Il lie de fidélités par l’attribution des places qui relèvent de lui, par le recrutement de serviteurs et d’agents pour la gestion de ses biens ; procureurs, secrétaires, avocats, intendants. Souvent influent à la Cour, il met ses relations au service de la communauté pour la protéger des impositions excessives, du logement des gens de guerre ou des incursions des juges royaux. La condition seigneuriale implique un devoir de protection, d’aide et de charité, fort onéreux. On verra, au XVIIe siècle, des agglomérations seigneuriales prospérer par immigration en provenance des terres royales. Les conflits ne manquent certes  avec les « vassaux », mais il serait faux de s’imaginer un régime seigneurial unanimement haï.

La seigneurie n’est pas essentielle à la noblesse. On peut être seigneur sans être noble et noble sans être seigneur. Les deux notions sont cependant liées, et au cours de leur ascension sociale, de nombreux individus en mal d’anoblissement essayeront d’acquérir des seigneuries. A l’époque qui nous occupe, le marché était restreint, la plupart d’entre elles étaient mises en majorat. Le roi vendra de nombreuses seigneuries, taillées dans les terres de son domaine ou dans celles des ordres militaires, à des particuliers.

Le roi conserve légalement un droit d’intervention sur les terres seigneuriales. Il y lève ses impôts, sauf ceux qu’il a explicitement cédés, ses lois s’y appliquent, sauf celles auxquelles la constitution de la seigneurie a explicitement dérogé. Ce sont ses tribunaux qui jugent les conflits entre les habitants et le seigneur. Il est, enfin, en mesure d’exercer des pressions considérables sur ce dernier pour l’obliger à exécuter sa volonté. Les juristes du roi défendent la théorie selon laquelle toutes les seigneuries n’existent que par délégation contractuelle du souverain. C’est historiquement faux pour les seigneuries immémoriales, antérieures à notre époque. On justifiera cependant ainsi l’abolition du système au début du XIX e siècle : toutes les seigneuries privées redeviendront, légalement, terres du roi par révocation des contrats supposés.

Caractéristiques de l’Ancien Régime

La société

Au même titre que ses contemporaines, la société espagnole est une société d’ordres. Les penseurs, en effet, répètent qu’elle se compose de trois groupes : ceux qui se battent, ceux qui prient, ceux qui travaillent. Les Cortes de Castille, celles des royaumes de la Couronne d’Aragon, sont organisées sur la base de trois « bras », bras militaire, clergé et villes.

Mais cette tripartition, qui n’est évidemment pas propre à l’Espagne, pose des questions sur son inadéquation à la réalité sociale aux théoriciens, qui débouchent, comme en France, sur la notion de « corps » multiples, chacun avec sa fonction, chacun muni de son droit propre, qui s’agencent les uns par rapport aux autres dans un tout qui se veut harmonieux.

  • Il y a une multitude de groupes : les ordres religieux, les villes, les communautés rurales, les corps de métiers, les établissements scolaires (universités…)
  • Société de corps dans la mesure où chacun hérite de la condition de son père où cette continuité familiale n’est pas seulement une question de fait, mais aussi de principe.
  • Société de corps, puisque l’appartenance sociale implique des droits et des devoirs différents pour chacun. La personne n’a pas de droits individuels, mais elle est bénéficiaire de ceux de son groupe social.
  • Société de corps, enfin, par sa très forte hiérarchisation. Comme partout, on constate l’existence de cette « cascade de mépris » qui fait que l’aristocrate dédaigne le caballero, le caballero le financier, celui-ci le boutiquier et ce dernier le domestique ou le valet de ferme. À l’inverse, l’aspiration à s’élever, à changer de condition par tous les moyens est unanime.

La Politique

Comme tous les souverains d’Europe occidentale, le roi d’Espagne se proclame absolu : chargé par Dieu du « bien commun » de la collectivité, il est, pour  ce faire, placé au-dessus de toute autorité humaine ; responsable devant la seule divinité, il fait et défait la loi humaine au gré des circonstances, et suspend son application dans des cas particuliers. Le roi est un personnage sacré.

Comme partout cependant, le pouvoir du roi connaît des limites. Sur le plan des principes d’abord. Il ne peut désobéir le droit naturel : il ne doit pas confisquer sans motif légitime les biens de quiconque ni le priver de sa vie ou de sa liberté. Le roi doit respecter les libertés, les fors, du « royaume », les libertés de l’Église.

La religion a un rôle très important comme instance de légitimation de la politique royale. Les ecclésiastiques occupent une place capitale parmi les agents de la monarchie ; de tout temps les membres du clergé furent considérés par la monarchie comme des alliés naturels, au nom de leur objectif commun : assurer le règne de la justice parmi les hommes.

L’Economie

La prépondérance de l’agriculture, son poids déterminant dans la production. Les techniques ont peu progressé, et les productivités sont faibles. L’essentiel c’est la production des «grains», ces céréales qui sous forme de bouillies, de galettes et de pain donnent la base de l’alimentation. Que la céréale de base vienne à manquer par suite d’une série d’intempéries, et la catastrophe éclate: la disette s’étale entraînant l’augmentation du prix du pain. Mais, malgré les incertitudes de la production, malgré la médiocrité d’ensemble, la terre reste le gage le plus solide, le signe de la fortune et de la puissance.

La haute noblesse, les familles anciennes surtout, ont accumulé des propriétés immenses, réparties dans tout le pays, qui se comptent en milliers, voire en dizaines de milliers d’hectares affermés.

L’Église lève pour son entretien un impôt spécial sur les récoltes, la dîme, variable selon les évêchés, aux alentours de 10%.

Les biens inaliénables, placés en majorat ou au nom de l’Église, ou encore biens collectifs des municipalités sont dits biens de mainmorte civile ou ecclésiastique.

  • Le majorat (mayorazgo): institution, datant du Moyen Âge et codifiée en 1505 par les lois de Toro, qui permettait à tout individu de réserver à l’un de ses enfants –l’aîné, le plus souvent- la plus grande partie de son héritage et d’empêcher ainsi le morcellement de ses biens et en particulier de son patrimoine foncier. Le majorat ainsi fondé était réputé inaliénable et se transmettait intégralement de génération en génération : il était ainsi le garant de la continuité du lignage.
  • La mainmorte : procédé qui permettait aux monastères, couvents et autres communautés religieuses d’obtenir, au moyen d’achats ou de donations, des biens-fonds qui, une fois entrés dans le domaine de l’Église, ne pouvaient plus être aliénés.
  • Les terres communales : des terres municipales à usage collectif. Parmi ces espaces, on distinguait les dehesas et cotos, terrains clos destinés au pacage des bêtes, les montes, ou bois communautaires, les propios¸ biens communaux qui étaient affermés à des particuliers par les municipalités et constituaient de ce fait une source de revenus pour la commune. Malgré leur caractère inaliénable, les espaces communaux firent l’objet de multiples convoitises.

Bref, en matière économique, l’Ancien Régime est caractérisé en particulier par l’existence de propriétés inaliénables (propiedades vinculadas), par l’interventionnisme de l’État qui a le pouvoir de fixer le prix des produits et par la réglementation du travail au sein des corporations (gremios).

Absolutisme et libéralisme (1808 – 1868)

Chronologie 1808 – 1868

La crise de l’Ancien Régime

  • La guerre d’Indépendance (1808-1814)
  • Les Cortes de Cadix (1810 -1814)

Le règne de Ferdinand VII (1814-1833)

  • 1814 – 1820 : La première restauration absolutiste. Le retour du roi implique l’abolition de l’œuvre constitutionnelle et une implacable répression visant, plus encore que les afrancesados, les libéraux tenus pour des révolutionnaires et des ennemis du monarque.
  • 1820 – 1823 : Le Triennat Libéral (ou Constitutionnel). La scission entre libérauxmodérés et libéraux plus radicaux (les exaltados). L’opposition absolutiste se renforce et prend les armes contre le régime.
  • 1823 – 1833 : La deuxième restauration absolutiste (l’ignominieuse décennie, ominosa década). Abolition de l’œuvre du Triennat, déclenchement de la répression. Développement de forces ultra-absolutistes groupées autour de Don Carlos, frère du roi, qui, à la mort de celui-ci prétendra à la couronne.

Le règne d’Isabelle II(1833 – 1868)

  • 1833 – 1843 : Les régences. Marie-Christine(1833-40), le général Espartero (1840–43). La première guerre carliste. La Desamortización de Mendizábal
  • 1843 – 1854 : La première partie du règne d’Isabelle II. (la décennie modérée)
  • 1854 –1868 : La deuxième partie du règne d’Isabelle II. Le bienio progressiste (1854-56).La Desamortización de Madoz. Gouvernements modérés et d’Union libérale.
  • La Révolution de Septembre 1868 : « La Gloriosa »

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La Guerre d’indépendance espagnole

La guerre d’Independence est, tout à la fois, une guerre de libération qui ne prendra fin qu’avec le rejet de l’armée d’invasion hors des limites du territoire national, un conflit dynastique (la monarchie fernandine face à la monarchie « joséphine ), une guerre internationale (avec implication directe des Français, des Anglais et des Portugais), un conflit armé à l’ancienne (avec de grandes batailles en terrain découvert et des sièges de villes), une guerre populaire, notamment à travers la guérilla, une guerre civile (entre patriotes et afrancesados), une « croisade » conduite par l’Église pour la défense du catholicisme menacé par de nouveaux infidèles, un affrontement idéologique entre les partisans de l’Ancien Régime et les réformateurs, et, enfin, une révolution politico-institutionnelle, devant déboucher sur l’implantation du nouveau régime conçu par les libéraux.

Origines : la crise monarchique espagnole et l’occupation française

Après l’arrivée de la nouvelle dynastie au commencement du XVIII siècle la politique extérieure de l’Espagne tourne autour de la France, car pour les deux royaumes L’Angleterre représente l’ennemi principal : c’est la politique des « Pactes de Famille ».

À la suite de la Révolution française, l’Espagne rompt avec cette longue tradition diplomatique et fait alliance avec l’Angleterre, sa vieille ennemie. La guerre contre la Convention française (1793) finit par une défaite espagnole. En 1795, Godoy (Premier ministre, nommé à l’occasion prince de la Paix…) et le Directoire signent la Paix de Bâle qui met fin à la guerre. Après le traité de San Ildefonso signé 1796, L’Espagne est une fidèle alliée de la France et c’est avec elle qu’elle subit les terribles défaites de Saint-Vincent (1797) et de Trafalgar en 1805. Ce désastre lui ôtant tout espoir d’envahir l’Angleterre, Napoléon décide de la frapper en ruinant ce qui concourrait le plus à sa puissance : son commerce international. L’imposition d’un blocus continental à l’ensemble de l’Europe finirait, pensait-il, par mettre à genoux son irréductible adversaire en l’asphyxiant. La mise en œuvre de cet embargo impliquait une occupation du Portugal qui était inféodé à Londres. Lisbonne ne pouvant plus être atteinte par voie maritime, il faudrait traverser l’Espagne, et donc s’assurer de lignes logistiques et de communications sûres au travers de ce pays.

Le Traité de Fontainebleau, établi entre l’Espagne et la France (octobre 1807) prévoyait l’occupation du Portugal et sa division en trois parts : le Nord irait à la reine d’Étrurie ; le Sud pourrait être attribué à Godoy qui prendrait le titre de prince des Algarves; les provinces restantes ainsi que les territoires d’outre-mer feraient l’objecte d’une division par un futur accord.

Le faible et impopulaire roi d’Espagne Charles IV accepte que le général français Junot traverse son royaume pour châtier les Portugais. Napoléon commence alors à se mêler des affaires espagnoles. Sous prétexte d’envoyer des renforts à Junot, il fait entrer en Espagne une armée commandée par Murat. Diverses places de la Navarre et de la Catalogne sont occupées.

Le 17 mars 1808 une émeute éclate à Aranjuez. Le peuple souhaite le renvoi de Godoy à qui il reproche d’être le responsable de tous les malheurs du royaume.  Certains ont vu dans le déclenchement de cette manifestation le résultat du travail de sape que Ferdinand et ses amis avaient entrepris pour exciter le peuple contre Godoy. Cédant à la pression populaire le roi destitue le Premier ministre et lui retire tous ses titres. Mais, estimant que c’est le seul moyen qui lui reste de calmer la plèbe excitée, le roi Charles IV décide d’abdiquer en faveur de Ferdinand, qui devient Ferdinand VII. Deux jours après, la calme revenue, Charles IV se met à regretter d’avoir abandonné si hâtivement le pouvoir et commence à rechercher les moyens de revenir sur son abdication. Finalement il sollicite l’intervention de l’Empereur pour être rétabli dans ses droits.

Napoléon convoque le père et le fils à la conférence de Bayonne (avril-mai 1808). Voyant l’état de décrépitude et de décadence de la monarchie espagnole, l’Empereur croit pouvoir confisquer aisément la couronne des Bourbons de Madrid pour la remettre à son frère Joseph. Ses conseillers le poussaient : le ministre Champagny écrivait par exemple : « il est nécessaire qu’une main ferme vienne rétablir l’ordre dans son administration [celle de l’Espagne] et prévienne la ruine vers laquelle elle [l’Espagne] marche à grands pas ». Napoléon force les deux souverains à abdiquer puis offre la couronne vacante à son frère. C’était une grave erreur d’appréciation, car en exacerbant les sentiments nationalistes et xénophobes d’une population solidement encadrée par le clergé, ce coup de force déclenche un mouvement de résistance qui se manifeste d’emblée avec une rigueur inattendue.

À Madrid, des rumeurs affirmaient que la famille royale espagnole était retenue en otage par Napoléon à Bayonne. Le 2 mai 1808, après une tentative d’enlèvement d’un enfant de la famille royale par la France, la population madrilène se soulève contre les troupes françaises. Le lendemain, Murat écrase dans le sang la rébellion. Le célèbre tableau de Goya, Tres de mayo, rappelle les fusillades nées de cette répression.

La formation des juntes patriotiques

Après le 2 mai l’Espagne s’embrase. Malgré sa rapide répression, le soulèvement de Madrid inspira d’autres villes du pays : Carthagène, León, Santiago, Séville, Lérida et Saragosse. L’armée française était partout attaquée.

Dans les villes qui ne sont pas occupées par des troupes françaises se mettent en place des juntes municipales ou provinciales qui tantôt collaborent avec les autorités locales et tantôt se substituent à elles. Partout, ce sont des notables qui sont portés au pouvoir : des aristocrates dans les Asturies et à Seville ; des évêques à Saint-Jacques-de-Compostelle et à Santander ; des militaires en Galice, à Grenade, à Carthagène et à Saragosse… C’est une première indication sur le sens d’un mouvement qui, à ce stade n’a rien de révolutionnaire. C’est à la demande de la junte de Murcie que se forme, à Aranjuez, le 25 septembre 1808, une Junte centrale, composée de vingt-quatre, puis trente-quatre représentants des juntes locales, sur la base de deux délégués par junte. La Junte centrale comprend plusieurs anciens ministres –dont Floridablanca, qui la préside, et Jovellanos–, cinq Grands d’Espagne, trois marquis, quatre comtes, deux généraux et seulement deux représentants de ce qu’on pourrait appeler le tiers état. La Junte centrale se préoccupe de coordonner l’action de tous ceux qui refusent de reconnaître « le roi intrus » et d’établir progressivement son autorité sur le pays.

La majorité des Espagnols rejette le « roi intrus » et se bat contre l’envahisseur français, mais les opposants ne s’entendent pas entre eux. Les uns demandent le retour du roi légitime, Ferdinand VII, avec toutes ses prérogatives ; les autres souhaitent profiter de l’occasion pour doter l’Espagne d’une constitution moderne qui limiterait l’absolutisme.

Pour les absolutistes, l’Espagne est un État patrimonial, un agrégat dont le monarque constitue le lien. De leur point de vue, la défense de l’Espagne se confond avec celle du souverain légitime, propriétaire de son royaume, et cette Espagne ne peut être que catholique au sens le plus traditionnel de ce mot : la religion éclairée des ministres de Charles III les choque presque autant que l’impiété des philosophes français. Une partie importante des classes dirigeantes n’a pas d’autre idée politique. Cette idée, l’immense majorité du peuple la partage confusément. Le 2 mai et dans les mois qui suivent, on allait répétant : « Vive le roi Ferdinand, la patrie et la religion !», note Alcalá Galiano qui ajoute cette remarque : le second mot –patrie- était quelque chose de nouveau pour les Espagnols. En effet, la notion de nation appartient au vocabulaire et à l’idéologie des jacobins. Elle est suspecte aux yeux des absolutistes ; ils lui préfèrent celle de patrie qui évoque la terre des ancêtres, un héritage culturel, une tradition et, dans cette tradition, se retrouvent les deux autres termes : la dynastie légitime et le catholicisme.

Ferdinand VII est présenté comme une victime et un prisonnier des Français. C’est à cause des coups portés à la famille royale et à la religion que les absolutistes prennent les armes. Le patriotisme n’est pas le motif principal qui pousse les absolutistes à se dresser contre Napoléon. La preuve, c’est qu’une dizaine d’années plus tard, en 1823, ces mêmes absolutistes n’hésiteront pas à réclamer une nouvelle intervention française, cette fois pour abattre le régime libéral mis en place par les cortès de 1820.

Les libéraux voient dans l’effondrement des Bourbons, en 1808, l’occasion pour le peuple, de réassumer une souveraineté nationale que la dynastie régnante a abandonnée. Ils se battent à la fois contre les Français et contre l’Ancien Régime. Le poète Quintana, porte-parole de la junte centrale, s’exprime très clairement : il ne s’agit pas seulement de chasser l’envahisseur, mais aussi d’établir sur des bases solides « le bonheur de l’Espagne » en élaborant une constitution qui rende impossibles les « abus d’autrefois », les vices énormes et invétérés d’une dministration corrompue »

La première guerre de guérilla de l’histoire

Le 18 juillet 1808, le général Dupont et ses 20 000 hommes furent vaincus près de la petite ville andalouse de Bailén. Ce fut la première défaite retentissante de l’armée impériale en Europe continentale. En soi la défaite ne rendait pas la situation militaire des Français catastrophique mais elle eut un énorme impact psychologique pour leurs ennemis : les soldats de Napoléon pouvaient être battus. Deux jours plus tard, malgré cet échec, Joseph Bonaparte, le nouveau roi d’Espagne, parvint à entrer à Madrid. Mais il ne put y rester longtemps. Puis, le général Junot dut évacuer le Portugal face à l’offensive des Anglais du futur duc de Wellington.

La dégradation de la situation inquiétait Napoléon. L’Empereur se rendit en personne en Espagne, à la tête de 80.000 soldats qu’il avait tirés d’Allemagne. Il ne resta que quelques mois (novembre 1808-janvier 1809) en Espagne mais son intervention assura la reprise en main des villes par les Français. Madrid, menacé d’un assaut, ouvrit ses portes au conquérant. Le 4 décembre 1808, dans une proclamation qu’il adressa aux habitants, il menaça de traiter l’Espagne en pays conquis, si elle persistait à ne pas reconnaître Joseph Napoléon pour roi. À regret, les Madrilènes virent une nouvelle fois le frère de l’Empereur s’installer au palais royal.

Malgré la brillante campagne napoléonienne et les réformes mises en place (abolition des droits féodaux et de l’Inquisition), le pays était loin d’être soumis. Le contrôle des campagnes restait difficile. Les prêtres espagnols appelaient leurs fidèles à la croisade contre les Français. Les difficultés de l’occupant résidaient surtout dans la particularité du combat : les Espagnols pratiquaient la guérilla. L’historien Jean-René Aymes considère d’ailleurs cette guerre d’Espagne comme la première guerre de guérilla de l’histoire. Si les Français remportaient régulièrement des victoires sur l’armée régulière espagnole et prenaient d’assaut les villes, ils peinaient contre les petits groupes de résistants embusqués qui les harcelaient ; mais d’autres historiens soulignent que ce ne sont pas les guérilleros mais les unités régulières anglaises, portugaises et espagnoles qui ont battu une armée impériale diminuée par les ponctions d’effectifs qu’imposait la désastreuse campagne de Russie, minée par les querelles intestines des maréchaux et fragilisée par le manque de ressources logistiques de l’administration du roi Joseph.

Une guerre internationale et civile

La guérilla embourba le conflit. Les Français avaient affaire à une hydre à mille têtes. Il ne manquait pourtant pas de partisans. On les appelait les afrancesados. Pour beaucoup imprégnés des idées des Lumières, ils espéraient que l’occupation française mettra à bas la féodalité et l’absolutisme espagnols. Cette guerre d’Espagne se doublait donc d’une guerre civile. Des atrocités – saccages, viols, profanations, sadismes – furent commises par tous les camps.

La campagne de Russie obligea l’Empereur à dégarnir de troupes l’Espagne. Wellington, désigné commandant en chef des armées britanniques, espagnoles et portugaises passa à l’offensive. Les troupes alliées battirent les troupes françaises lors de la Bataille de Vitoria le 21 juin 1813. En quelques semaines, de mai à juillet 1813, Joseph et l’armée française reculèrent jusqu’aux Pyrénées.

Napoléon comprit sa défaite et accepta, par le traité de Valençay, le retour de l’ancien roi d’Espagne, Ferdinand VII, dans son royaume. Début 1814, la Catalogne était reconquise par les Espagnols. La guerre d’Espagne s’achevait ; après avoir mené une retraite dans le sud-ouest de la France, le maréchal Soult déposait les armes le 12 avril 1814 à Toulouse, une semaine après l’abdication de l’Empereur.

Les conséquences de la guerre

  • Napoléon l’avoua à l’Sainte-Hélène : « cette malheureuse guerre d’Espagne a été une véritable plaie, la cause première des malheurs de la France ». On estime que le conflit retint 300 000 soldats français. L’Espagne fut un piège et un boulet pour la politique expansionniste de l’empereur.
  • Les Espagnols gardent un fier souvenir de cette guerre. Unis malgré leurs divergences, ils ont réussi à repousser l’ogre napoléonien. La guerre est un des mythes fondateurs du nationalisme espagnol.
  • Grande animatrice de la résistance, l’Église catholique retrouva une nouvelle vigueur. Le clergé, en faisant du soldat impérial un hérétique, a obtenu des fidèles soumission et dévouement. Et comme le danger de l’hérésie libérale n’est pas exorcisé, une fois l’envahisseur repoussé, le clergé va entretenir le « militantisme » des croyants.
  • Du point de vue économique, la guerre est une véritable catastrophe, à la sortie de la même, le pays était dévasté : l’industrie textile anéantie, parfois c’étaient les combattants anglais qui détruisaient les ateliers sous prétexte de combattre les Français ; des villes dévastées et détruites par les bombardements, les sièges, les combats…, la population appauvrie par les lourdes contributions versées aux Français. L’accroissement de la mortalité par les combats mais aussi par les épidémies et la famine produit un ralentissement de la croissance démographique du XVIIIe siècle. L’Espagne rata d’ailleurs le virage de la modernisation agricole et industrielle au XIXe siècle.
  • Les afrancesados sont poursuivis, exilés, jetés en prison, exécutés. On aurait pu faire l’économie de cette tragédie humaine, car nombre de ceux qui furent exécutes étaient des hommes de valeur et de fervents nationalistes.
  • Le retour de Ferdinand VII en 1814 suppose le rétablissement de l’Ancien Régime, et la persécution des libéraux qui avec les afrancesados auraient été capables de moderniser le pays.
  • Les effets de la guérilla s’étendent au cours des années. La guérilla a introduit des bouleversements considérables au sein de l’armée du fait que des jeunes militaires, à la faveur de la guérilla, ont progressé plus vite que les militaires de carrière. Lorsque Ferdinand VII accordera sa préférence aux anciens militaires, les jeunes officiers promouvront les premiers pronunciamientos. La guérilla a habitué les Espagnols à légitimer le recours à l’action violente, les carlistes se battront contre les libéraux comme ils avaient appris à le faire contre les Français.
  • La guerre d’indépendance a favorisé le déclenchement des luttes de libération en Amérique latine. Car, en occupant l’Espagne, Napoléon isole ce pays de ses colonies américaines que Madrid administre depuis trois siècles. Or cette rupture des liens administratifs va encourager, dans une Amérique espagnole désormais livrée à elle-même, la formation de juntes patriotiques qui refusent de reconnaître les nouvelles autorités d’occupation à Madrid. Ces juntes, qui assument la charge de gouverner des territoires immensément riches et parfois vastes comme dix fois la métropole, vont bientôt s’interroger sur leur dépendance coloniale à l’égard de l’Espagne. D’autant que, depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle, les esprits s’agitent dans un monde bouleversé par le progrès des techniques et les idées des Lumières. Des esprits fascinés aussi par l’exemple des colonies britanniques d’Amérique du Nord qui ont proclamé leur indépendance dès 1776, et ont défait, sous la conduite de George Washington, la puissante Angleterre pour fonder la première démocratie moderne. Et les juntes qui se constituent en Amérique du Sud, en principe par loyauté à Madrid, vont être parfois composées de chauds partisans de l’indépendance. Au Venezuela, Simon Bolivar est précisément l’un d’eux ; il fait partie de la junte de Caracas qui, dès 1810, est la première des colonies espagnoles à réclamer l’indépendance.

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Les Cortes de Cadix et la Constitution de 1812

La réunion des Cortes

La Junte suprême centrale, constituée à Aranjuez le 25 septembre 1808 pour coordonner l’action des juntes régionales, sous la pression militaire française se replie d’abord sur Séville, puis sur Cadix. Elle se dissout finalement en janvier 1810 après avoir désigné un conseil de régence chargé d’organiser une réunion des Cortès. En principe, ces Cortès auraient dû être convoquées selon l’ancienne formule, par états (noblesse, clergé, représentants des villes), mais la Régence ne tient pas compte de ce vœu.

Pour les circonscriptions où la situation militaire a empêché le scrutin de se dérouler normalement ou encore pour les territoires américains, on décide, en attendant l’arrivée des députés régulièrement élus, de désigner des suppléants choisis parmi les ressortissants de ces circonscriptions qui résident à Cadix. Il s’agit souvent de négociants et de bourgeois, plus sensibles aux idées nouvelles que les notables traditionnels. Le courant favorable à des réformes de structure s’en trouve renforcé.

Les ecclésiastiques –une centaine- forment le tiers de l’assemblée. La plupart viennent des couches moyennes du clergé : chanoines, professeurs d’université, plutôt favorables à des réformes, eux aussi. Enfin, la force du courant libéral, aux Cortès, tient aussi à la personnalité de ses représentants. Le comte de Toreno, Argüelles, Quintana et d’autres sont des orateurs de talent qui savent se faire entendre.

Une dernière circonstance contribue à donner au courant libéral une importance qu’il n’a pas en réalité ; c’est l’atmosphère de Cadix, ville qui, par son port et son commerce international, est ouverte sur le monde extérieur. La bourgeoisie y est très présente et active –fait exceptionnel dans l’Espagne du temps- ; les nouvelles d’Europe arrivent vite et sont commentées dans les cafés, dans les cercles et dans les journaux qui s’impriment librement. Des Cortès qui se seraient tenues dans une autre ville d’Espagne auraient été soumises à de tout autres pressions idéologiques, ce qui n’aurait pas manqué d’influer sur les délibérations.

Le discours inaugural du libéral Muñoz Torrero énonce l’objectif fondamental des Cortès : la restructuration de l’État. Par-delà l’effort de guerre qu’elle doit intensifier, l’Assemblée se reconnaît le droit de légiférer. Le problème de la souveraineté divise les députés en deux champs : pour les absolutistes (serviles) la souveraineté nationale n’existe que par référence au monarque. Dans la conception des libéraux, la nation est placée au-dessus du souverain qui se borne à entériner les décisions prises par les Cortès.

Les députés réunis en congrès représentent la Nation ; celle-ci s’est légitimement constituée en Cortès Générales et Extraordinaires, et c’est en elles qui réside la souveraineté nationale. Le concept « Nation » occupe une place centrale, puisque lié aux notions de « liberté », de « droits », de « consentement libre et spontané », d’ « intérêts », de « volonté », etc. La « nation » a le pouvoir exclusif d’élaborer des lois, soit en rétablissant « les anciennes lois de la monarchie », soit en les « rénovant ». La « Nation » a ensuite le devoir de « faire observer ces lois », pour éloigner l’épouvantail de l’anarchie institutionnelle et du désordre public.

La Constitution

La constitution élaborée à Cadix s’inspire de l’idéologie libérale, malgré l’article 12 sur la religion de la nation espagnole. La Nation est définie comme l’ensemble des Espagnols des deux hémisphères, sans distinction de classes ni d’états. La constitution affirme le principe de la souveraineté nationale (article 3º) qu’elle place au-dessus du roi.

Contre Jovellanos qui préconisait un système à l’anglaise, avec un chambre haute qui aurait fait contrepoids à la chambre basse, la constitution prévoit un régime d’assemblée, avec une chambre unique qui partage avec le roi le pouvoir législatif ; cette Chambre –pour laquelle on conserve l’appellation traditionnelle de Cortès- sera élue au suffrage à trois degrés (par paroisse, par district et par province).

Les prérogatives royales sont sérieusement réduites. La Constitution lui accorde le droit d’opposer un veto suspensif valable pour deux législatures, il peut s’opposer à l’application des lois votées par les Cortès. Le roi doit solliciter des Cortès l’autorisation de se marier, de s’absenter longuement, de vendre des biens nationaux.

La liberté d’impression doit permettre la circulation de la bonne parole, les écrits serviront à « éclairer » les citoyens.

La constitution envisage la création d’une milice nationale : la force militaire permanente dont les cadres ne seront plus obligatoirement nobles.

Los fueros sont bousculés au nom du centralisme.

Certains s’inquiètent de ces institutions qui rappellent celles de la France révolutionnaire (1791). Mais les libéraux répondent en invoquant les traditions « démocratiques » de l’Espagne, étouffées par les Habsbourgs qui, après avoir écrasé les Comuneros à Villalar (1521), ont établi un régime tyrannique et ont retiré aux Cortès toute représentativité et toute intervention dans les affaires politiques. Le combat actuel pour la liberté mené par les Cortès est préfiguré par la lutte des comuneros plutôt que par les idées venues de la France.

La Constitution est promulguée le 19, fête de la Saint-Joseph ; c’est pourquoi ses adeptes l’appelleront familièrement la Pepa. Les députés se séparent dix-huit mois plus tard, le 14 septembre 1813, et se donnent rendez-vous à Madrid, pour le 15 janvier suivant. Entre-temps, Napoléon aura rendu sa couronne à Ferdinand VII, ce qui crée une situation entièrement nouvelle. À son retour, Ferdinand VII signe un décret à Valence, le 4 mai : la constitution est déclarée nulle.

Bien que la Constitution soit appelée à devenir la référence obligée des libéraux espagnols du XIXe siècle, elle, de même que les autres résolutions des Cortès, était pratiquement ignorée de la masse du peuple espagnol. Pierre Vilar souligne la séparation des députes et du peuple espagnol : « … des Cortes sont réunies à Cadix. Or c’est une représentation encore plus artificielle ; il n’y a pas eu de vraies élections ; des avocats, des intellectuels, des négociants, des « Américains » libéraux en majorité, légifèrent au nom de l’Espagne. Mais sans aucun contact, dans Cadix assiégée, avec le peuple des « guerrillas ». Dans les « guerrillas » actes sans idées, aux Cortes des idées sans actes, a un jour observé Karl Marx »

Dès 1814, les pronunciados se battent pour son rétablissement. Et après le triomphe du soulèvement de Riego (1820), le roi est obligé de prêter serment au texte qu’il abomine.

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Liberalisme (les principes et les regroupements politiques) et Contre-revolution

Le libéralisme

Le libéralisme, tant en Espagne que dans le reste de l’Europe, est tout à la fois un ensemble de concepts, de discours et de principes, une vision de l’homme, une interprétation de la société, une série d’institutions, un ensemble de pratiques collectives et une culture qui s’exprime dans la littérature, le théâtre, la presse…

  • Le libéralisme est une philosophie politique dont 1789 apparaît comme la
    consécration solennelle. Au milieu du XVIIe siècle, John Locke se faisait déjà l’ardent défenseur des droits individuels, droits dont il soulignait qu’ils plongent leurs racines dans la nature de l’homme, ce qui contraint du même coup les gouvernements à les reconnaître et à les protéger. Le libéralisme est une philosophie politique : sa vision du monde lui commande d’aménager et de garantir la liberté de ceux qui vivent dans la cité.
  • Le libéralisme est aussi une doctrine économique : celle qui se donne le marché pour seul fondement, avec pour alliées naturelles l’initiative privée et la libre concurrence. La formule célèbre « laissez faire, laissez passer » résume le libéralisme économique : le « laissez-faire » était la demande de suppression des corporations, privilèges injustifiés pour les maîtres et cause d’enchérissement des produits, le « laissez-passer » correspondait à la suppression des barrières douanières intérieures, obstacles aux échanges et à la concurrence.
  • Enfin, le libéralisme est une disposition d’esprit : il constitue une interprétation simultanée de l’homme et de la société qui fait de la liberté le point d’aboutissement d’une création continue, et non une espèce d’état de nature qu’il conviendrait de préserver intact.

Le libéralisme en Espagne à l’époque des Cortes de Cadix et du Triennat constitutionnel

C’est durant la guerre d’Indépendance et, tout spécialement, à l’occasion des débats ouverts aux Cortès de Cadix que l’usage du terme « libéral » prolifère, car celui-ci se place au centre de l’affrontement entre les partisans des réformes et les opposants à tout changement substantiel ou symbolique. Argüelles explique que « liberales » et « serviles » furent les noms par lesquels on reconnut, tant aux Cortès qu’en dehors d’elles, ceux qui se manifestèrent, les uns favorables, les autres opposés « au gouvernement représentatif, aux doctrines qui favorisent les institutions constitutionnelles et une administration éclairée et vigoureuse, mais responsable. »

La doctrine libérale comporte un noyau d’éléments constitutifs autour desquels s’ouvre la controverse : la souveraineté de la nation, la liberté de presse, la citoyenneté, la liberté, l’égalité devant la loi, la constitution, la division des pouvoirs.

Dans le camp opposé, l’union se noue autour de quelques notions moins modernes, telles que religion, tradition, attachement au passé. Parlant des « serviles », les libéraux ajoutent, avec de doses variables d’exagération, l’acceptation de la tyrannie, de l’arbitraire, des abus, des ténèbres de l’ignorance et de l’Inquisition.

Durant le Triennat une scission se produit au sein du camp libéral : libéraux modérés (les  moderados) et libéraux radicaux (les exaltados), sans aller jusqu’à se déclarer en guerre ouverte à propos de leur conception différente du libéralisme, rendent patente celle-ci dans la presse et dans les discours tenus aux Cortès. Les exaltés s’en tiennent à la stricte application de la Constitution de 1812 et ne se veulent rien d’autre que des citoyens entretenant le culte de ce texte. Ils refusent que les modérés les fassent passer pour des « jacobins » ou des champions de l’anarchie et d’une « liberté effrénée ». À son tour, ils critiquent les modérés pour leur mollesse, leurs intrigues et leur collusion avec les absolutistes.  Les libéraux modérés se méfient du peuple, qu’ils qualifient de populace et de canaille. Ils sont obsédés par le souci de maintenir l’ordre, de « jumeler l’ordre et la liberté » dit Martinez de la Rosa. Le pouvoir royal représente, malgré les provocations de Ferdinand VII, une garantie contre le désordre.

La deuxième restauration (1823-1833) : Le rapprochement entre les libéraux modérés et les partisans les moins réactionnaires de Ferdinand VII

La répression brutale et sanglante menée par Ferdinand VII a fini par faire oublier l’évolution qui s’amorce à partir de 1823. L’absolutisme doit tenir compte des réalités. L’Espagne se trouve devant une situation financière critique. Elle ne peut plus compter sur les trésors d’Amérique ni sur les produits coloniaux qui servaient de contrepartie à son commerce extérieur. Le 9 décembre 1824, la défaite d’Ayacucho met fin à la domination espagnole sur le continent américain. Réduite à ses seules ressources, l’Espagne a beaucoup de mal à rembourser une dette extérieure que l’expédition des « Cent mille fils de Saint Louis » vient encore grossir. Quand Ferdinand VII envisage de ne pas honorer les dettes du Triennat, Villèle le rappelle à l’ordre : l’Espagne doit payer. Plus que jamais, le pays à besoin de crédit et des bailleurs de fonds qui se trouvent à l’étranger et aussi en Catalogne.

Les financiers et les hommes d’affaires ne sont certainement pas des libéraux à la manière des hommes de 1820, mais ils ne sont pas disposés pour autant à soutenir un gouvernement qui semble ériger la réaction en dogme politique. Un rapprochement s’esquisse alors entre le ministre des Finances, Ballesteros, et le banquier catalan Gaspard de Remisa, entre les moins réactionnaires des partisans de Ferdinand VII et les plus modérés des libéraux. À partir de 1826, des éléments « bourgeois » investissent lentement le pouvoir à Madrid ; entre eux et le roi se conclut un accord tacite : les premiers soutiennent le second à condition qu’il atténue son absolutisme ; c’est ce que certains appellent « la liberté bien entendue ».  Ferdinand VII avait évolué dans les dernières années de sa vie ; il n’excluait plus des assouplissements qui auraient rendu le régime moins odieux et moins tyrannique.

Libéralisme et contre-révolution

Aux Apostoliques ne leur échappe pas que Ferdinand VII cherche une formule de compromis et ils dénoncent le double jeu du roi : « Ferdinand VII est le plus ignoble de tous les êtres ; c’est un lâche, une calamité pour notre malheureuse patrie » et affirment qu’ « il existe en Espagne un parti qui travaille avec obstination et habilité pour établir un gouvernement représentatif. Ce parti est dirigé par des francs-maçons et des afrancesados qui ont soutenu la cause de Napoléon. Toute sa campagne repose sur deux points : créer en Europe un courant d’opinion favorable à leurs vues et convaincre le roi que, pour assurer le trône et la continuité de la dynastie, il n’y a pas d’autre solution que de se prêter à des changements. » C’est déjà l’idéologie du carlisme qui apparaît avec sa composante essentielle : le refus de composer avec les idées modernes. En août 1827, la révolte des « Mécontents » en Catalogne, consacre la rupture entre Ferdinand VII et les Apostoliques ; les insurgés prétendent se battre pour la religion, contre les machinations qui préparent la ruine du pays, ils entendent « refouler et exterminer tous les maçons, carbonari, comuneros et autres sectes inventées par les machiavéliens ». Cette révolte précipite l’évolution : Ferdinand VII rompt définitivement avec les Apostoliques et se rapproche des anciens afrancesados, des libéraux modérés –dont certains sont autorisés à rentrer d’exil–, des banquiers et des industriels du coton de Barcelone, de certains milieux financiers de Cadix…

Les Apostoliques mettent maintenant leurs espoirs en Don Carlos, frère du roi, qui doit succéder à Ferdinand VII puisque celui-ci n’a pas d’enfant. Or, en 1829, Ferdinand VII se marie avec Marie-Christine, qui l’année suivante met au monde une fille. Intérêts politiques à long terme, intérêts familiaux et dynastiques à court terme rapprochent les libéraux de Marie-Christine. Cette solidarité joue à fond en septembre 1832, lorsque Ferdinand VII tombe malade. Le 1er octobre, les modérés obtiennent de Marie-Christine la formation d’un gouvernement de transition, présidé par Cea Bermúdez, qui proclame une amnistie, réorganise le haut commandement militaire et accepte d’ouvrir de nouveau les universités. Quand Ferdinand VII meurt, quelques mois plus tard, les libéraux modérés disposent des principaux centres de décision et de pouvoir ; les Apostoliques se retrouvent dans la pire des situations pour des légitimistes : celle des factieux, de hors-la-loi.

Don Carlos, frère de Ferdinand VII, n’accepte pas la proclamation d’Isabelle comme princesse des Asturies. Au sens propre, les carlistes sont les partisans de don Carlos. Mais en réalité la situation est plus complexe, car la querelle dynastique recouvre un conflit politique ; il s’agit de tout autre chose que d’une question de droit. Le débat porte sur l’orientation à donner à l’Espagne : doit-elle rester fidèle à la monarchie traditionnelle et à l’Ancien Régime ou bien peut-elle marcher avec son temps, s’adapter aux circonstances et accepter une évolution vers le libéralisme ? Le Carlisme est un état d’esprit antérieur à don Carlos. Il est la poursuite du combat livré par les serviles à l’époque des Cortes de Cadix, puis par les Apostoliques. Les appellations changent, mais la ligne politique reste la même. Le carlisme est, au sens strict, un mouvement réactionnaire : il s’efforce d’aller à contre-courant d’une évolution qui paraît s’imposer en Espagne comme ailleurs ; il regroupe tous ceux que scandalisent et inquiètent les atteintes portées aux prérogatives royales, à la religion catholique et les concessions à l’esprit de temps. Il faut donc situer son origine historique non pas en 1833, mais en 1808, au moment où s’effondre le système politique ancien et où apparaissent les premiers projets de réforme.

Mouvement réactionnaire au sens propre, le carlisme s’oppose aux changements qui se sont produits depuis 1789 dans les idées et dans les mœurs. Sa divise résume son idéologie : « Dieu, la patrie, le roi ». Le carlisme proclame son attachement au catholicisme traditionnel. Pour lui la religion est garante de l’ordre politique et social, fondé sur les notions de hiérarchie, des devoirs et des responsabilités plus que sur celles de droits. Sur le plan politique, le mouvement est absolutiste, mais ses théoriciens prennent soin de préciser que le régime qu’ils veulent mettre en place n’a rien de despotique : le roi est tenu de respecter les lois fondamentales, de prendre conseil en gouvernant avec des Cortès de type corporatiste, de veiller au bien commun. Les carlistes refusent tout ce qui ressemble à une monarchie constitutionnelle et au régime parlementaire. L’évolution du monde moderne –sécularisation de la vie publique et privée, individualisme…– déconcerte et inquiète les milieux traditionnels ; elle provoque des résistances dans les groupes sociaux qui se sentent menacés, en premier lieu la noblesse et le clergé, mais avec de nuances : les privilégies sont attachés à l’ordre social. Or, à partir de 1833, l’ordre social paraît garanti par le gouvernement en place. Peu nombreux sont les grands noms de l’aristocratie à se rallier ouvertement au prétendant carliste. Les hobereaux, en revanche, constituent les cadres naturels de l’armée des carlistes et de l’administration dans les territoires « libérés ». C’est la même chose pour le clergé. Le haut clergé, à quelques exceptions près, accepte le fait accompli de la succession, même quand il a des sympathies carlistes.  Les autres secteurs du clergé, en particulier les ordres religieux, soutiennent le carlisme, quelquefois en prenant eux-mêmes la tête de groupes de partisans armés.

On aurait tort, cependant, de ne voir dans le carlisme que la révolte des seules élites traditionnelles. Il a été aussi un mouvement de masse capable de capter à son profit le désarroi d’une partie des classes populaires, notamment la moyenne et la petite paysannerie, frappées par la crise agraire du début du XIXe siècle : dès 1817 s’affirme un cycle de baisse des prix de céréales d’une ampleur et d’une durée exceptionnelle qui provoque l’inquiétude et le désespoir chez eux qui en sont les victimes. Pendant le Triennat libéral, la paysannerie, appauvrie par cette crise, s’est tournée vers les absolutistes pour exprimer son refus des prélèvements fiscaux excessifs décrétés par les libéraux au pouvoir. À partir de 1835, la mise en vente des biens du clergé et des biens communaux profite essentiellement aux riches qui deviennent encore plus riches tandis que les pauvres sont réduits à la misère ; les libéraux sacrifient des institutions communautaires qui constituaient une garantie pour les plus démunies. Les chefs carlistes n’ont pas eu de peine à convaincre les couches populaires qu’ils étaient leurs défenseurs naturels contre l’individualisme des libéraux.

Le libéralisme économique

Les libéraux se proposent de réduire le rôle de l’État en matière économique, de supprimer les entraves et les monopoles royaux mises à la production industrielle et artisanale, d’étendre le marché, de mettre fin aux propriétés inaliénables pour faciliter l’accès à la propriété individuelle. Bref, exécuter des mesures concrètes répondant aux exigences des bourgeois et des propriétaires terriens. Les libéraux ne souhaitent pas que le gouvernement intervienne par des directives et des interdits pour assurer la prospérité nationale. Il faut laisser jouer librement l’agent principal des richesses qui est l’intérêt particulier. Le libre jeu des intérêts particuliers, sans immixtion de l’État, s’opérera dans les domaines de l’industrie et du commerce à travers le système du libre échange.

Ni personne ni aucun règlement ne devant porter atteinte à la propriété privée, le libéralisme s’intéresse seulement aux propriétés qui, en vertu d’un statut ou d’une réglementation jugés archaïques, ne peuvent changer de mains. Est visée, en conséquence, une partie des biens appartenant à l’Église, à l’État ou aux « Ayuntamientos ». Concrètement, deviennent l’enjeu du réformisme libéral les biens de mainmorte (manos muertas) et les biens communaux (propios). Les libéraux veulent accroître l’offre de terres pour répondre à l’appétit impatient de la bourgeoisie urbaine et de ceux qui veulent investir dans des achats de biens.

L’offensive libérale la plus nette menée contre l’Ancien Régime concerne le régime seigneurial, éminemment impopulaire dans la mesure où il signifiait, pour les villageois et les paysans, une série de contributions lourdes et archaïques. Les Cortès de Cadix décrètent l’abolition des « seigneuries juridictionnelles ”, la réduction des « seigneuries territoriales » à la qualité de propriété privée, l’interdiction faite aux « seigneurs » de parler de « vassaux » et la suppression des privilèges de chasse, pêche, droit de pâture et d’accès aux moulins et aux fours.

Les libéraux décrètent aussi :

  • la suppression des majorats (mayorazgos)
  • la liberté de négocier les fermages (arriendos)
  • la liberté de clôture au long des chemins de transhumance
  • l’abolition de la Mesta
  • la liberté de cultiver, de vendre, de transporter les produits agricoles
  • la suppression des corporations
  • la suppression des dîmes

Les progressistes et les modérés

Depuis 1833 s’affirme le rapprochement entre les plus modérés des absolutistes et les libéraux les moins avancés, déjà esquissé à la fin du règne de Ferdinand VII. L’ensemble des libéraux – les modérés et les progressistes- tombe d’accord sur un certain nombre de points : la nécessité de liquider l’Ancien Régime par la suppression du régime seigneurial et la disparition des biens de mainmorte, la liberté de la presse, la forme du régime – une monarchie constitutionnelle – et le mode de scrutin – le suffrage censitaire – ; les discussions portent sur les modalités d’application de ces principes généraux.

La question du mode de scrutin commande toutes les autres.  Pour être électeur et éligible, il faut disposer d’une fortune et de revenus relativement élevés. La constitution de 1837, plus « avancée », donne le droit de vote à six cent trente-cinq mille électeurs ; celle de 1845, plus conservatrice, élève le cens : il n’y a plus que quatre-vingt-dix-neuf mille électeurs, chiffre que remonte à cent soixante-quatre mille en 1864. C’est seulement la révolution de 1868 qui établit le suffrage universel, mais pour une courte période. Conséquence aggravante du suffrage censitaire : les électeurs sont dispensés du service militaire. Cela revient à créer deux catégories de citoyens ; une élite fortunée et une masse qui non seulement est privée des droits civiques, mais encore est astreinte à payer l’impôt du sang.

Quant au régime lui-même, la discussion porte sur la façon d’assurer un équilibre entre le pouvoir exécutif et la représentation nationale. Deux formules s’opposent : la souveraineté partagée, qui revient, en fait, à donner un rôle prépondérant au souverain, et la souveraineté nationale, avec prépondérance de l’assemblée. C’est autour de cette question que s’organise le débat politique. On a, d’un côté, les progressistes, proches des classes moyennes et volontiers anticléricaux ; ils souhaitent abaisser le cens électoral et, en même temps, donner plus de pouvoir à la représentation nationale. De l’autre côté, les modérés acceptent l’ordre nouveau –la monarchie constitutionnelle, la vente des biens du clergé et des communaux– mais ne veulent pas aller plus loin ; ils défendent les valeurs traditionnelles –notamment l’Église et la religion. Ils se méfient des idées révolutionnaires ou simplement avancées ; c’est pourquoi ils voudraient élever le cens électoral et renfoncer les prérogatives du souverain ; ils défendent le principe d’une chambre haute destinée à faire contrepoids à une assemblée qu’ils croient plus sensible aux variations de l’opinion publique ; c’est la droite conservatrice. Plus que de partis politiques organisés, il s’agit de tendances générales et de sensibilités politiques. Ces regroupements n’excluent, en effet, ni les divergences internes à l’intérieur de chaque camp ni les querelles personnelles. Pour compléter le tableau, on peut ajouter que les progressistes comptent plutôt sur l’appui de l’Angleterre tandis que les modérés s’inspirent du modèle français.

Le rôle de l’armée dans la vie politique

L’intervention des militaires dans la vie politique prend la forme du pronunciamiento. Le mot et la chose sont souvent mal compris. Un pronunciamiento n’est pas un putsch ; c’en est même le contraire. Quand les partis et les hommes politiques hésitent sur la voie à suivre, quand aucun groupe n’est assez fort pour imposer son point de vue, l’armée tranche ; elle « se prononce » en faveur de telle ou telle orientation. Les généraux Riego, Espartero, O’Donnell, Narváez, Prim, acteurs de la vie politique dans la première moitié du XIXe siècle, réagissent avant tout en hommes politiques, en chefs de parti ; ce qui les intéresse, c’est de faire triompher une cause, pas de mettre l’armée au pouvoir. Ces militaires ne sont pas de militaristes. Les choses changeront à la fin du XIXe siècle. L’armée aura alors de plus en plus tendance à réagir comme telle et à se substituer au pouvoir civil. La dictature de Primo de Rivera en 1923, celle de Franco à partir de 1936, sont de coups d’État, des putschs. Ajoutons que la plupart des pronunciamientos du XIXe siècle ont pour objet de rétablir les libertés publiques, non de les supprimer ; ils sont plutôt favorables au libéralisme.

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Les Desamortizaciones

Qu’est-ce qu’une Desamortizacion?

Une disposition de la politique fiscal : une mesure visant le désendettement de l’État.  Une mesure inspirée par le libéralisme, afin d’assurer la pleine propriété privée et d’accroître l’offre de terre.
Mais elle n ’est pas une distribution de terres aux paysans sans terre.

Les précédents

  • La Desamortización de Goyoy (1798-1808)

La crise financière due aux guerres de la fin du siècle et le vertigineux accroissement de la dette publique motivent l’opération réalisée par Godoy. Destinée à amortir la dette, elle s’applique à la vente du patrimoine d’institutions religieuses politiquement faibles (ordres religieuses de charité, ordres militaires, hospices, hôpitaux…) Ni le clergé séculier ni le pape ne s’y opposent.

  • La Desamortización de Joseph Bonaparte et des Cortès de Cadix

Pendant le règne de Joseph Bonaparte le mouvement se poursuit de manière ralentie, se fixant sur les biens des opposants au nouveau régime au profit de ses partisans, mais ces ventes seront annulées en 1813

Les mesures touchant les couvents, prises par Joseph Bonaparte, puis en 1813 par les Cortès de Cadix ont peu d’effet réel.

La Desamortización de Mendizabal

En 1836-37, Mendizabal devenu chef du gouvernement décide la reprise des ventes sur une grande échelle. Les mesures tendant à supprimer les biens de mainmorte sont plutôt destinées à désendetter l’État et à assurer le financement de la guerre carliste. L’opération concerne les biens du clergé.

Mendizabal, décide de supprimer la plupart des monastères. Plus tard, on met en vente au plus offrant les biens des communautés supprimées. Les acquéreurs peuvent payer au moyen de titres de la dette publique. Très peu de petits paysans sont capables de surenchérir. De plus, dans bien des cas, les autorités refusent de morceler les lots en parcelles, ce qui exclut d’office les petits paysans. Les bénéficiaires de l’opération sont soit des membres des classes moyennes, soit de gros propriétaires (les nobles) qui ont ainsi la possibilité d’arrondir leurs domaines.

La Desamortización de Madoz

La dernière étape, entreprise par le ministre des finances Pascual Madoz au lendemain de la révolution progressiste de 1854 décide l’aliénation des propriétés de l’État et des collectivités publiques (biens communaux). La loi de desamortización générale du 1er mai 1855 concerne tous les biens n’appartenant pas à des individus de statut privé, personnes ou entreprises.

Un caractère particulier de cette étape est l’accession aux enchères des agriculteurs locaux, absents des ventes précédents, mais la vente des biens communaux profite à ceux qui étaient déjà des possédants ; les paysans sans terre n’y gagnent rien ; pis : la transformation des communaux en propriétés privées leur fait perdre les rares avantages qu’ils en tiraient : le droit de faire paître quelques têtes de bétail, de ramasser du bois pour se chauffer…

Les effets des desamortizaciones

  • Dans une situation d’impécuniosité permanente de l’État, la perte des revenus par les institutions charitables, presque toutes d’église, se traduit par le dépérissement des hospices, hôpitaux, subsides aux miséreux, sans espoir de compensation. La vente de leurs biens a des effets identiques sur les municipalités privées de ressources tant pour l’aide publique que pour l’entretien urbain.
  • L’appauvrissement des masses rurales est l’aspect le mieux connu. L’appropriation privée des communaux et des pacages (pâturage) publics supprime le lopin légumier des brassiers et la vaine pâture (pastos libres). Les fermages à long terme, souvent tacitement reconduits et mollement perçus font place à des contrats à moyen terme, relevés et recouvrés avec rigueur. En l’absence fréquente de documents écrits, des occupants, souvent séculaires, sont expulsés, pour laisser place à des domaines regroupés, exploitables plus rationnellement. Nombreux paysans sont livrés à une classe de nouveaux riches qui se sont souvent montrés plus âpres que les anciens seigneurs féodaux.
  • Les surfaces cultivées ont bien augmenté, mais, faute de capitaux, on n’a pas cherché à introduire des innovations techniques –irrigation, engrais, etc.- pour rendre les cultures intensives. Comme la main-d’oeuvre ne manquait pas, les propriétaires ont pu réduire les salaires au minimum, donc continuer à percevoir des bénéfices substantiels et laisser une grande partie de leurs domaines à l’état de friche ou de terrain de chasse.
  • Les lois de 1836 et de 1855 ont aussi une portée politique : elles ont scellé l’alliance entre la vieille aristocratie foncière et la bourgeoisie libérale aux dépens de l’Église ; elles ont servi ainsi à consolider le régime : les bénéficiaires n’avaient pas intérêt à revenir en arrière.
  • Les lois Mendizabal et Madoz ont dressé la masse du peuple espagnol contre les nouvelles élites sociales –ancienne aristocratie et bourgeoisie désormais confondues. Ceux qui attendaient, avec la fin du régime seigneurial, une amélioration de leur condition ont été déçus. Alors ils se sont détournés du libéralisme, les uns vers le carlisme, les autres vers les idées républicaines et plus tard vers l’anarchisme.

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La première guerre carliste

Les caractères généraux:

  • La légalité est du côté des libéraux ; les absolutistes font figure de factieux et de rebelles. Les carlistes ne peuvent compter que sur des combattants volontaires, venus des régions rurales du Nord et dirigés par des hobereaux, des moines et des curés. Par contre, les libéraux peuvent mobiliser contre les carlistes toutes les ressources  de l’État : l’administration, les finances et l’armée régulière. Le gouvernement légal bénéficie aussi de la sympathie des puissances occidentales –France et Angleterre.
  • Il n’y a pas de front. Contre l’armée gouvernementale, les factieux utilisent la technique de la guérilla qui a prouvé son efficacité lors de la guerre d’Indépendance.
  • Les combats prennent souvent l’aspect d’une lutte féroce. Les actes de cruauté et de sauvagerie ne sont pas rares, de part et d’autre : représailles terribles pour impressionner ou punir les populations coupables d’avoir donné refuge à l’adversaire. Ces actions ont contribué à répandre en Europe l’image d’une Espagne barbare et cruelle, romantique et fière, dans laquelle les instincts primitifs, le goût de la mort et du sang l’emportent sur les sentiments dignes d’un pays civilisé.

La géographie du carlisme :

Le carlisme se développe de préférence dans les régions de petite et de moyenne propriété, dotées de structures sociales communautaires héritées de l’Ancien Régime et relativement protégées par des institutions à caractère autonomique.  C’est le cas des trois provinces basques et de la Navarre qui ont toujours constitué les foyers de prédilection du carlisme. En dehors du pays Basque et de la Navarre, le carlisme ne s’est guère développé que dans certaines régions de l’Aragon (notamment dans le Maestrazgo) et dans la Catalogne intérieure. Dans le reste de l’Espagne, sa présence est peu significative.

Le déroulement de la guerre

1ère phase. Les carlistes, forts dans le Nord, prennent l’initiative. Ils mettent le siège devant Bilbao, afin de conquérir une grande ville pour en faire leur capitale. La mort de Zumalacárregui, en juin 1835, marque la fin de cette première phase.

2ème phase. Des armées organisées sont maintenant opposées aux carlistes, car le ministre Mendizábal décide de mobiliser cent mille hommes et de les envoyer au combat. Les carlistes sortent de leurs bastions du Nord et cherchent à étendre la guerre dans le reste de l’Espagne, mais l’armée gouvernementale, placée sous le commandement du général Espartero, reprend l’initiative : il lève le siège de Bilbao (victoire de Luchana) et barre la route de Madrid à don Carlos qui s’était mis à la tête de ses troupes.

3ème phase. Les carlistes enregistrent encore des succès locaux, en particulier dans la région du Maestrazgo (le général Cabrera), mais l’armée gouvernementale ne cesse pas de progresser. Le général carliste Maroto, comprenant que la guerre est perdue, engage avec Espartero des négociations secrètes qui aboutissent à l’accolade de Vergara (1839), les deux adversaires tombent dans les bras l’un de l’autre. En échange de vagues garanties sur les fueros et de l’intégration dans l’armée régulière, les combattants carlistes déposent les armes. En Catalogne et dans le Maestrazgo, des combats acharnés se prolongent en 1840. Le gouvernement proclame une amnistie dont sont exclus les officiers, les cadres civils de l’État carlistes et les ecclésiastiques. Des centaines de carlistes se réfugient en France.

Le Sexennat démocratique (1868 – 1874)

On nomme « Sexenio Democrático » ou « Sexenio Revolucionario » la période de l’Histoire d’Espagne comprise entre le triomphe du soulèvement révolutionnaire qui eut lieu en septembre 1868 (« La Gloriosa ») et qui détrôna la reine Isabelle II et le pronunciamiento de décembre 1874 qui marqua le début de la Restauration bourbonienne.

Le Sexenio, caractérisé par une conflictualité sociale et politique exceptionnelle, constitue un tournant majeur de la vie politique espagnole.  C’est le dernier acte de la révolution libérale en même temps que l’échec d’une évolution démocratique de la monarchie libérale.

Dans cette période se succèdent un gouvernement provisoire, une monarchie constitutionnelle, une république d’abord fédérale, ensuite centraliste et finalement présidentialiste. Il y a aussi une guerre civile dans la péninsule et la première rébellion de Cuba.

Dans l’activité politique de ces années on remarque la participation de quatre blocs politiques (unionistes, progressistes, démocrates et républicains) et l’importance d’autres éléments tels que le mouvement ouvrier qui surgit à cette époque.

Les causes de la révolution de septembre 1868

Les dernières années du règne d’Isabelle II, l’Espagne vit une conjoncture de crise économique et politique :

La crise économique : l’année 1866 conjugue une grave crise financière, agraire et industrielle qui accroît les mécontentements.

  • La crise financière surgit quand la baisse de rentabilité du chemin de fer provoque la faillite de nombreuses banques et entreprises (sur 21 banques, 6 disparaissent). D’autre part, l’endettement de l’État oblige à augmenter la pression fiscale.
  • La crise agraire. La sécheresse et les mauvaises récoltes provoquent flambée des prix, pénurie et disette dans la population.
  • La crise industrielle. L’effondrement de l’industrie textile en Catalogne due à la montée des prix du coton, importé des États-Unis alors que ces derniers connaissaient un conflit interne, la guerre de sécession. La baisse de la demande textile en Espagne eut également son importance.

La crise politique

Les gouvernements aux mains des modérés autoritaires de Narvaez, accusés de corruption, de despotisme et d’immoralité, sont incapables de résoudre les problèmes du pays et d’accepter une alternance du pouvoir avec les progressistes. Il convient également de souligner l’impopularité de la reine Isabelle, qui s’entoure d’une Cour de personnages pittoresques et mène une vie privée scandaleuse. La reine et son gouvernement sont isolés.

  • La révolte des étudiants. La nuit de la San Daniel, avril 1865. Narvaez demande au recteur de l’université de Madrid le renvoi d’Emilio Castelar, professeur et chef du parti démocrate.  Pour ne pas appliquer cette mesure, le recteur démissionne. Les étudiants se réunissent en soutien à leur recteur. La Garde civile intervient faisant plusieurs victimes. La mort des étudiants, fils de bonnes familles, provoque l’indignation et aliène une partie des élites à Narvaez.
  • Le soulèvement des sergents de la caserne de San Gil, en juin 1866. La grande violence avec laquelle le gouvernement réprime le soulèvement – 66 sergents sont fusillés – achève d’isoler les modérés au pouvoir.
  • En août 1866, les chefs progressistes et démocrates signent le pacte d’Ostende, qui envisage le départ d’Isabelle II, la mise en place d’un gouvernement provisoire et l’élection d’une Assemblée national constituante au suffrage universel en vue d´établir, pour la première fois en Espagne, un régime démocratique.
  • A la mort d’O’Donnell en 1867 se produit un important changement : de nombreux sympathisants de l’Union Libérale, sous la direction de Francisco Serrano s’unissent aux progressistes et démocrates du pacte d’Ostende.
  • Quand Narváez meurt en avril 1868, la reine perd son défenseur le plus ferme.

La Gloriosa révolution de septembre

Dans cette situation éclate la révolution de 1868. Des militaires, dirigés par Topete, Prim et Serrano, se soulèvent contre la reine le 19 septembre. Les généraux soulevés à Cadix lancent une proclamation solennelle adressée au peuple espagnol dans laquelle ils déploraient l’état où se trouvait le pays (corruption, manque de légitimité des autorités, censure de la presse etc.) et se présentaient comme la véritable incarnation des aspirations populaires. (« ¡Vive l’Espagne dans l’honneur ! »)

Dans les villes, les Juntes révolutionnaires (formées par de démocrates et des progressistes) assument le pouvoir. Si les militaires, pour leur part, se disaient monarchistes et ne prétendaient rien d’autre que changer la Constitution et le monarque, les Juntes ne cachaient pas leur intention de réussir une révolution plus radicale, basée sur le principe de souveraineté nationale, elles envisagent la suppression des taxes à la consommation (« consumos ») et la suppression du service militaire obligatoire (« quintas ») Il convient de signaler également la participation de groupes paysans andalous, qui aspiraient à la révolution sociale.

Le mouvement commencé en Andalousie s’étendit rapidement à d’autres zones du pays, sans que les troupes du gouvernement puissent faire face à celles des insurgés. L’appui de Barcelone et de toute la zone méditerranéenne fut décisif pour le triomphe de la Révolution. Quand les troupes gouvernementales sont vaincues dans la bataille d’Alcolea, le gouvernement démissionne, et Isabelle II abandonne l’Espagne le 29 septembre et s’exile en France, d’où elle ne reviendrait jamais

Le gouvernement provisoire

Les militaires et les signataires du Pacte d’Ostende formèrent un gouvernement provisoire. Rapidement celui-ci se chargea de dissoudre les Juntes révolutionnaires et de désarmer les Volontaires de la liberté (la Milice Nationale). Serrano (unioniste) assuma la présidence du gouvernement et Juan Prim (progressiste) le Ministère de la Guerre ; les démocrates furent exclus. Le peuple est déçu.

L’élection des Cortès constituantes se fit, pour la première fois, au suffrage universel masculin réservé au plus de 25 ans. La participation s’éleva à 70%. La composition politique du Parlement fut la suivante :

  • Progressistes : 159
  • Unionistes : 69
  • Démocrates : 20
  • Républicains fédéralistes : 69
  • Républicains unitaires : 2
  • Carlistes : 18
  • Libéraux modérés (Cánovas) : 14

La Constitution de 1869

C’est la première constitution démocrate espagnole : le titre Premier qui occupe un tiers du texte est une déclaration des droits individuels : la liberté de la presse, d’association et de réunion, l’inviolabilité du domicile, la liberté d’enseignement et la liberté de culte. Le régime monarchique fondait sa légitimité sur la souveraineté nationale ; la division des pouvoirs et la décentralisation organisaient l’État. Le cœur de la vie politique se situait aux Cortès, bicamérales, élues au suffrage universel. Le contrôle parlementaire des assemblés était étroit car les Cortès étaient les seules dépositaires de la souveraineté. Par voie de conséquence, le monarque constitutionnel régnait mais ne gouvernait pas. La démocratisation politique touchait également les municipalités, les députations et les colonies.

Après la promulgation de la constitution, le général Serrano fut nommé Régent et Prim prit en charge la Présidence du gouvernement et se mit à la recherche d’un roi pour l’Espagne, avec l’opposition déclarée des républicains et des carlistes. Les républicains insurrectionnalistes choqués par la promulgation de la constitution fomentèrent une révolte générale en septembre 1869 qui mobilisa les foyers du républicanisme fédéral (Catalogne, Valence).

Prim parvint à étouffer la rébellion républicaine, mais nombreuses révoltes rurales se levaient en Andalousie. La situation économique des jornaleros andalous était déplorable et les conflits agraires redoublèrent à la faveur de l’espoir qu’avait soulevé la Gloriosa. La répression des révoltes agraires provoqua le détachement de la paysannerie pauvre de la révolution et prépara son ralliement aux idées anarchistes.   C’est aussi à ce moment que les premières formes de protestation ouvrière moderne prient corps. L’échec de la rébellion républicaine, en septembre, éloigna les ouvriers du nouveau régime et accrut une dépolitisation qui préparait dans un futur proche sa conversion à l’anarchisme.

La deuxième Guerre Carliste (1872-1876)

Les événements de 1868 facilitèrent la formation d’une amalgame contre-révolutionnaire, composée des carlistes -comme noyau central- et des néo-catholiques – groupe qui provenait de l’aile la plus à droit du modérantisme. L’ascension au trône d’Amédée apporta de nouveaux arguments à l’amalgame contre-révolutionnaire.

L’ordre de déclencher le conflit fut donné en avril 1872. Le prétendant Charles VII mobilisa 45.000 hommes armés. Le 16 juin 1872 il rétablit les fors catalans, aragonais et valenciens supprimés par Philippe V et créa un gouvernement à Estella, embryon d’un Etat carliste avec des municipalités et des députations organisées conformément au régime foral, défenseurs des langues locales et des institutions traditionnelles antérieures à 1700. L’insurrection fut un succès en Catalogne, en Navarre, au Pays Basque et dans d’autres points isolés du reste du pays. Les troupes carlistes contrôlèrent les zones rurales mais pas les villes, et la création d’un Etat carliste fort nécessitait l’occupation d’au moins une ville importante. L’armée carliste fit le siège de Bilbao, mais elle résista jusqu’à l’arrivée des troupes d’Alphonse. La défaite carliste eut lieu en 1876, une fois que les difficultés de la période révolutionnaire avaient été surmontées et qu’avait eu lieu la restauration d’une monarchie libérale gouvernée par Alphonse XII. Le nouveau régime du roi envoya une armée de 150.000 hommes pour s’affronter à 33.000 volontaires carlistes, mal armés et désorganisés. Les victoires d’Alphonse se succèdent jusqu’à la chute finale de Montejurra et la prise d’Estella le 16 février 1876 par les troupes dirigées par le général Primo de Rivera. Le prétendant Charles VII fuit en France et mit fin à la guerre carliste. Les conséquences de l’issue de la guerre furent surtout la suppression des fueros basques en 1876, ce qui créa un climat propice à la naissance peu de temps après d’un autre mouvement politique, le nationalisme basque.

La Monarchie constitutionnelle d’Amédée I

Les prétendants à la Couronne ne manquaient pas et même leur concurrence fut le prétexte de la guerre franco-prussienne, mais la recherche d’un roi approprié résulta plus que problématique pour les Cortès. Tout le monde s’accorde pour écarter le fils aîné d’Isabelle II, le futur Alphonse XII, alors âgé de onze ans. On ne veut plus entendre parler des Bourbons. Finalement le gagnant fut le candidat soutenu par Prim, Amédée I de Savoie, duc d’Aoste, fils du roi italien Victor Emmanuel II. Le fait d’être le fils de celui qui avait orchestré l’unification italienne en la basant sur une monarchie constitutionnelle avait joué en sa faveur. Il fut accepté par les Cortes le 30 novembre 1870 par cent quatre-vingt-onze voix contre soixante en faveur de la République.

Amédée occupa le trône de janvier 1871 jusqu’en février 1873, deux courtes années durant lesquelles il dut immédiatement faire face à de graves difficultés. Quatre jours avant son arrivée, son principal protecteur, Prim, fut assassiné. L’Espagne perdait ainsi celui qui avait servi d’intermédiaire entre les différentes forces politiques.

L’instabilité politique et les dissensions entre les partis au pouvoir se manifestèrent dans les élections générales et les six gouvernements différents que connut ce court règne. De plus, il existait une opposition des carlistes, qui avaient pris les armes en 1872, et des partisans d’Alphonse, le fils d’Isabelle II, dirigés par Cánovas del Castillo. Quant aux républicains, la tension entre la voie parlementaire, défendue par Pi y Margall notamment, et la base insurrectionnelle recouvrent une scission entre les dirigeants et la base du mouvement, plus sensible à l’influence du monde ouvrier. Ces derniers furent à l’origine de plusieurs insurrections armées en Andalousie, en Aragon et en Catalogne, dans lesquelles furent mêlées des revendications populaires comme la redistribution des terres et la suppression de certains impôts. Tout ceci met en évidence le manque de soutien populaire du roi.

Face à cette situation, Amédée I abdique le 10 février 1873. Le lendemain, le Congrès des députés et le Sénat réunis en assemblée nationale proclament la République à une forte majorité : deux cents cinquante-six voix contre trente-deux. La plupart des parlementaires se sont résignés : après l’échec de la monarchie constitutionnelle, ils constatent que la République est la seule formule possible, mais le mot même de République fait peur ; pour beaucoup il est devenu synonyme de subversion.

La Première République espagnole (1873-1874)

La nouveauté la plus importante dans la vie parlementaire de cette époque était l’apparition du républicanisme, dont l’idéologie dérive du libéralisme démocrate : le suffrage universel, la nécessité de réformes sociales, la séparation de l’Église et de l’État.

Il existe deux tendances principales dans le républicanisme espagnol. D’une part, les unitaires qui souhaitent pour l’Espagne une administration centraliste. Menés par Castelar, ils sont globalement plus conservateurs dans leurs idées politiques et sociales, ils veulent instaurer une République conservatrice qui rassurerait les possédants. Les fédéraux, d’autre part, conçoivent l’Espagne comme une fédération basée sur un pacte d’Etats régionaux historiques. Pour eux, la République est une promesse de libération ; elle signifie liberté syndicale, protection sociale, droits des ouvriers, cession de la terre à ceux qui la travaillent… A leur tour, ils se divisent en bénévoles et intransigeants. Les premiers, suiveurs de Pi y Margall, acceptent la légalité et refusent l’insurrection armée. Les intransigeants sont partisans de la violence et de l’insurrection pour obtenir l’Etat Fédéral. Leur leader fut José María Orense.

Les bases sociales républicaines se trouvent dans la petite bourgeoisie, les classes populaires urbaines (artisans, salariés) et une partie du mouvement ouvrier et paysan,  avant que ce dernier ait été attiré par les idées et les organisations anarchistes et socialistes.

Dès le 11 février 1873, date de la proclamation du nouveau régime, les appuis de la République étaient minoritaires en Espagne. Le régime était le fruit de circonstances tragiques et d’un ralliement paradoxal des radicaux monarchistes. Les partis républicains ont tout juste des sympathisants et des suiveurs. Les classes populaires commencent à se tourner vers les mouvements ouvriers. Les pouvoirs politiques de fait -Eglise, armée, banquiers, grandes entreprises- étaient contraires à la République et à ses idées sociales avancées.

Le premier président fut Estanislao Figueras, dont l’action de gouvernement se limita à la sauvegarde de l’ordre public que l’espoir suscité par l’avènement de la République avait mis à mal, surtout en Andalousie.

Aux élections de mai 1873, le suffrage universel donna une écrasante majorité aux républicains, mais un taux d’abstention de 60% donna des arguments aux opposants pour nier la validité du scrutin. Les Cortès constituantes, ouvertes le 1er juin 1873, choisirent la forme fédérale et confièrent le gouvernement à Francisco Pi y Margall, principal théoricien du fédéralisme républicain, dont les principes se retrouvèrent dans le projet de Constitution fédérale de 1873. Elle établissait la séparation de l’Eglise et de l’Etat. L’idée principale fut de renforcer la démocratie grâce à la structuration fédérale de l’État ; la fédération intégrait 17 États : Haute Andalousie, Basse Andalousie, Aragon, Asturies, Baléares, Canaries, Nouvelle-Castille, Vieille-Castille, Catalogne, Estrémadure, Galice, Murcie, Navarre, Valence, Pays Basque, Cuba et Porto Rico ; chaque État élaborait sa constitution, ses pouvoirs, dans le cadre de la Constitution fédérale.

Pi y Margall tenta de donner un contenu social à la jeune démocratie espagnole, notamment pour la première fois en Espagne une loi agraire, demeurée à l’état de projet. Pour les ouvriers, une loi sur la protection des mineurs de moins de 16 ans fut votée le 24 juillet. Le projet d’établissement de jurés mixtes de patrons et de travailleurs pour résoudre les conflits du travail, et celui de limitation du temps de travail n’aboutit pas.

La conflictualité sociale explosa littéralement dans l’été. Les tensions politiques et sociales se traduisirent sous la forme de grèves ouvrières -Alcoy- et d’occupation de terres par les paysans, encore renforcées par le phénomène du cantonalisme. De plus, deux conflits militaires rendaient difficile la cohabitation pacifique : l’insurrection de Cuba à partir de 1868 et la deuxième guerre carliste depuis 1872.

Le cantonalisme mêlait aspiration à l’autonomie communautaire et espoir de transformations sociales. Un peu partout dans la région de Valence, Murcie et en Andalousie, des villes, voire de simples villages proclament leur « indépendance » ou du moins leur « autonomie » au sein de l’État, créant une situation proche de l’insurrection (révolution cantonale). Le succès initial du cantonalisme s’explique aussi par l’attention que porte l’armée à la guerre carliste. Le 27 juillet, à Carthagène, se forma un gouvernement provisoire de la Fédération espagnole qui prétendait donner le signal d’envoi d’une constitution de l’État sur une nouvelle base. Le canton de Carthagène résista jusqu’au 12 janvier 1874, car c’était une forteresse militaire et une base navale, et les équipages des meilleurs navires de la marine avaient adhéré à la rébellion.

Le pouvoir central hésite devant cette situation, avant de décider un mouvement de répression. Salmerón, troisième président, lia la République au sort des armées conduites par d’anciens généraux monarchistes, il démissionna après avoir refusé de signer les condamnations à mort dictées à l’encontre de deux accusés de l’insurrection cantonale. Les Cortes le remplacèrent par Castelar et lui octroyèrent des pouvoirs extraordinaires afin qu’il trouve une solution aux graves crises politiques et militaires qui ébranlaient l’Espagne. Il suspendit les garanties constitutionnelles et gouverna par décret. « Ce qu’il nous faut, c’est de l’ordre, de l’autorité et un gouvernement qui gouverne ». L’armée prend un pouvoir grandissant.

République présidentialiste (3 janvier-29 décembre 1874)

Les pouvoirs extraordinaires de Castelar se terminaient en janvier 1874. La majorité parlementaire, dirigée par Pi y Margall, était disposée à remplacer Castelar et à revenir à des principes fédéraux. Cependant, la bourgeoisie industrielle et financière confia à l’armée le retour à l’ordre. Le 3 janvier le général Pavía, capitaine général de Madrid, fit un coup d’Etat. Au commandement d’un groupe de la Garde civile il occupa le Parlement et dissout les Cortes. Le gouvernement et la présidence de la République tombèrent dans les mains du général Serrano.

Le coup d’État ouvrait trois possibilités : une république unitaire revenant à la constitution aménagée de 1869 ; une république présidentialiste sous la férule du général Serrano, à la manière de Mac-Mahon à la même époque ; une restauration monarchique. C’est cette indétermination qui précipita la victoire de la solution alphonsine. Le général Serrano ne réussit pas en effet à la stabilisation du régime républicain. La stratégie de Cánovas del Castillo, en revanche, réunissait de nombreux secteurs élitaires grâce au soutien financier des commerçants de Cuba. Le manifeste de Sandhurst, en décembre 1874, proclamait les intentions d’Alphonse de Bourbon. Le 31, le pronunciamiento du général Martinez Campos à Sagunte exauça ses vœux.

Le système politique de la Restauration

Chronologie 1875 – 1923

1874     29 décembre. Pronunciamiento de Martinez  Campos. Retour des Bourbons.

1876     30 juin.  Constitution inspirée par Antonio Cánovas.

1879     Fondation à Madrid du premier groupe socialiste.

1880     23 mai. Création du Parti libéral fusionniste par Sagasta.

1881     10 février. Sagasta succède à Cánovas à la tête du gouvernement. Début du turno.

1885     25 novembre. Mort d’Alphonse XII. Régence de Marie Christine. Pacte du Pardo.

1888.    Création de l’UGT.

1890     26 juin. Suffrage universel masculin.

1892     8 janvier. Les journaliers agricoles marchent sur Xérès. Soulèvements anarchistes ultérieures en Andalusie.

Publication des Bases de Manresa.

1895     Fondation du Parti nationaliste basque par Sabino Arana.

1897     8 août. Assassinat  de Cánovas par un anarchiste italien.

1898.    Guerre hispano-américaine à Cuba.

1902.    17 mai. Majorité d’Alphonse XIII.

1909     21-31 juillet. « Semaine tragique » de Barcelone.

1911     Création de la CNT.

1917     Août. Vague de grèves réprimée par l’armée.

1918- 1920 « Triennat bolchevique ». Grèves et violences insurrectionnelles.

1921     Désastre militaire d’Annual, au Maroc.

1923 (13 sept.) Coup d’État de Primo de Rivera, au pouvoir jusqu’au 30 janvier 1930.

Le système politique de la Restauration

Introduction

On appelle Restauration la période de l’histoire d’Espagne qui commence avec l’avènement du fils d’Isabelle II, Alphonse XII, en 1875. Les historiens hésitent sur la date qui en marque la fin. Faut-il aller jusqu’à la proclamation de la IIe République, en 1931, ou bien s’arrêter en 1923, à la dictature du général Primo de Rivera, ou encore en 1902, lorsque commence le règne personnel d’Alphonse XIII? Quelle que soit la date choisie il faut constater l’importance de l’année 1917 : cette année-là, le système politique mis en place en 1875 se révèle incapable de faire face aux problèmes qui s’accumulent depuis le début du siècle, sans qu’on sache par quoi le remplacer.

Par contraste avec la précédente cette période se caractérise par une certaine stabilité institutionnelle, la Constitution de 1876 a fonctionné jusqu’en 1923 (bien que restant théoriquement en vigueur jusqu’en 1931) : jamais aucune autre n’avait duré aussi longtemps. Dans les vingt premières années de la Restauration, la vie politique fut assez calme. Les deux grands partis, assez proches l’un de l’autre, réalisèrent une œuvre législative importante.

La Restauration fut un régime conservateur et d’ordre, libéral sans être démocratique. Les principaux piliers du régime furent la Couronne, l’armée, la nouvelle constitution de 1876, un jeu politique fondé sur son maintien à l’écart de la foule, les trames caciquiles et, finalement, l’alternance des partis dynastiques.

À partir de 1895, les révoltes coloniales, l’assassinat de Cánovas par un anarchiste, et plus encore le désastre de 1898 mirent le point final à cette relative tranquillité et suscitèrent une vague de découragement.

La crise agraire, le retard industriel, le fonctionnement et les vices du régime, l’apparition d’un mouvement ouvrier divisé entre socialistes et anarchistes, les revendications autonomistes de la Catalogne secouent le pays et le régime entre dans une phase de décadence progressive qui aboutit à la dictature de Miguel Primo de Rivera en 1923.

Le système  canoviste

Antonio Cánovas del Castillo a été l’artisan de la restauration des Bourbons. Soucieux de faire rentrer les militaires dans le rang et d’établir la prééminence du pouvoir civil, il aurait préféré qu’Alphonse XII fût appelé par un mouvement de l’opinion publique au lieu d’être imposé par une partie de l’armée.  La majorité du pays accueille Alphonse XII sans hostilité, mais sans enthousiasme. Les classes dirigeantes l’acceptent. Cánovas appelle à la réconciliation tous ceux qui veulent la paix dans le respect de la propriété et de la religion. Son objectif est d’adapter à l’Espagne le modèle britannique d’une monarchie parlementaire dans laquelle le roi règne, mais ne gouverne pas.

Le 20 mai 1875, il réunit un groupe d’anciens sénateurs et d’anciens députés monarchistes pour préparer les grandes lignes de la future constitution. Après il signe le décret convoquant des Cortès constituantes qui, exceptionnellement, seront élues au suffrage universel. Les élections ont lieu dans l’indifférence, avec des taux d’abstention très élevés.  Ce sont ces Cortès qui adoptent le projet de constitution promulgué le 2 juillet 1876.

La Constitution de 1876 est un compromis entre celle de 1845 et celle de 1869. De la seconde, elle garde le préambule relatif aux droits et aux libertés individuelles (liberté d’expression, de réunion, d’association…  L’essentiel vient de la première, notamment le principe de la souveraineté partagée entre la Couronne et les Cortes. Le roi conserve, avec de légères modifications, les attributions que lui conférait la Constitution de 1845 : l’inviolabilité personnelle, le pouvoir législatif en union avec les Cortès, le pouvoir de sanctionner, de promulguer et de faire exécuter les lois ; Le roi est désigné comme chef suprême des armées : Cánovas y tient de façon à marquer la rupture avec l’époque précédente, quand les militaires intervenaient constamment dans le débat politique. Les Cortès sont formées de deux chambres: le Congrès des députés et le Sénat.  Le Sénat, totalement élitiste, comprend :

  • des membres de droit : les enfants du roi et de l’héritier du trône, des Grands d’Espagne, les cadres supérieurs de l’Église, de l’armée et de l’administration
  • des membres nommés à vie par le roi
  • des membres élus au suffrage restreint et indirect par les grands corps de l’État et les contribuables les plus imposés

La constitution ne dit rien du mode de scrutin pour élire les députés. On a eu d’abord le suffrage censitaire, puis -1890- le suffrage universel pour les hommes de plus de vingt-cinq ans. Le roi peut dissoudre les Cortès avant la fin du mandat de leurs membres à condition d’en réunir de nouvelles dans les trois mois.

La Constitution proclame solennellement les droits de l’individu. Mais leur régulation est de même confiée à la loi, ce qui équivaut à soumettre leur protection, ou leur restriction, à la conjoncture politique, au bon vouloir du parti au pouvoir. En ce qui concerne les relations avec l’Église, la formule ambiguë adoptée par la constitution visait à concilier le caractère confessionnel de l’État et la tolérance des cultes non catholiques.

Cette constitution ne diffère guère de celle de l’Angleterre ou de la Troisième République française : un chef de l’État, garant de l’unité nationale, deux chambres, un régime parlementaire. Cependant le fonctionnement du système espagnol obéit à des usages non écrits.

Tel que le conçoit Cánovas, le régime parlementaire postule l’existence de deux partis respectueux de la Constitution: l’un qui occupe le pouvoir, l’autre qui est dans l’opposition, mais qui a vocation à gouverner à son tour. Cette alternance –le turno– rythme la vie politique de la Restauration. En 1875, Cánovas rassemble autour de lui les anciens modérés, attachés à la défense de la propriété et de la religion, ainsi qu’à l’État centralisé et unitaire. C’est le parti libéral conservateur. L’opposition dynastique met quelques années à se constituer. En 1880, Práxedes Mateo Sagasta organise le parti libéral fusionniste avec les anciens progressistes, ceux qui avaient élaboré la constitution de 1869 et qu’avaient rejetés vers la droite les tendances révolutionnaires, la république et le cantonalisme. Sagasta finit par accepter et la monarchie d’Alphonse XII et la constitution de 1876. La différence par rapport aux conservateurs vient de ce que les libéraux ont gardé quelque chose du réformisme d’antan.

Sur le fond, rien ne sépare vraiment les conservateurs et les libéraux ; les uns et les autres représentent l’oligarchie au pouvoir. Ce qui les sépare, ce sont des nuances ; les premiers seraient plutôt de sensibilité cléricale, les seconds modérément anticléricaux : ils souhaitent limiter le rôle de l’Église dans la vie publique. Les deux sont des partis centristes qui cherchent à s’étendre sur leur droite ou sur leur gauche, les conservateurs en absorbant les moins réactionnaires des carlistes, les libéraux en ralliant les plus modérés des républicains, comme Castelar. Ce sont tous deux des partis de notables ; ils n’ont pas de militants, mais de comités locaux qui reproduisent à la base les différences de sensibilité qu’on observe au sommet et qui se retrouvent d’accord dès que l’ordre social et politique et menacé.

Le fonctionnement du système  canoviste

Dans la réalité l’alternance résulte non pas d’un changement de majorité, mais d’une entente préalable entre les chefs des partis conservateur et libéral et de négociations entre ceux-ci et certains notables locaux, les caciques, qui se chargent à leur tour de manipuler le processus électoral.

Quand le parti qui gouverne se sent atteint par l’usure du pouvoir ou qu’il rencontre des difficultés pour faire prévaloir ses points de vue, il cède la place à l’autre. Les rôles sont alors renversés. L’opposition occupe le pouvoir. Le roi ne désigne jamais un chef de gouvernement qui dispose déjà d’une majorité parlementaire ; au contraire : en même temps qu’il nomme un nouveau chef de gouvernement, le roi l’autorise à dissoudre les Cortès. Le nouveau ministère procède alors à des élections générales dont il orchestrait les résultats en accord avec les différentes forces politiques. L’accord se traduisait par un encasillado (la grille des sièges à pourvoir et des candidats à faire élire) acceptable pour tous les participants, ayant le soin de réserver un nombre raisonnable des sièges à la future opposition. L’élection proprement dite n’est plus qu’une formalité, le parti qui les organise est sûr de obtenir la majorité dont il a besoin pour gouverner, car les élections sont truquées de diverses façons : on falsifie les listes, certains électeurs votent deux fois, d’autres sont empêchés de voter, on bourre les urnes… , mais souvent il n’y a pas besoin de faire recours à ces pratiques parce que il n’y a pas de vraie concurrence.

Un personnage tout-puissant joue un rôle essentiel dans ces manipulations : le cacique. Le cacique n’occupe aucune fonction officielle, mais son pouvoir est immense. Rien ne se fait sans son accord, encore moins contre lui. En cas de conflit avec le représentant du pouvoir central –le gouverneur civil–, c’est le cacique qui a le dernier mot ; il est plus facile, en effet, de muter un fonctionnaire qu’un cacique solidement implanté. D’où vient la puissance du cacique ? De sa fortune, souvent, ou encore de l’influence qu’il tire de sa profession –médecin, notaire, curé… Dans les régions rurales d’Estrémadure et d’Andalousie, le cacique a presque un droit de vie et de mort : c’est de lui que dépend l’embauche. Le cacique intervient pour procurer un emploi, pour faire exempter un fils du service militaire, pour régler un problème avec l’administration, pour faire donner à un malade les soins appropriés. En cas de difficulté, il prête de l’argent, le sien –rarement– ou celui de l’État ; il n’est jamais pressé de se faire rembourser : sa générosité lui vaut la reconnaissance des humbles qui ne feront rien sans le consulter et qui, bien entendu, voteront suivant ses instructions. Il peut améliorer les conditions de vie dans une petite commune, quand il s’agit d’ouvrir ou réparer une route, un pont, un bâtiment public. Parce qu’il a des relations, parce qu’il connaît la loi et ceux qui sont chargés de l’appliquer, le cacique apparaît comme un intermédiaire bienveillant entre un État abstrait et lointain, des administrations publiques qui s’expriment dans un jargon incompréhensible et des populations rurales analphabètes, intimidées, désorientées.

Bref, il rend des services à une clientèle qui lui est reconnaissante. Malheur à ceux qui résistent, aux esprits forts, aux mauvaises têtes ! Le cacique les abandonnera à leur sort, en vertu du principe : pour mes ennemis, la loi ; pour mes amis, la faveur.

Le cacique espagnol ressemble fort au notable de la Troisième République française. Comme lui est un homme qui met son influence, sa compétence, sa richesse au service des ruraux et qui, en échange, exerce sur eux une autorité de fait considérable. Cette autorité se manifeste notamment à l’occasion des élections

Le caciquisme suppose la passivité et l’indifférence du corps électoral. Seule une opinion publique, sensibilisée aux problèmes politique par la presse et par des partis modernes, peut y mettre un terme. Des signes d’une telle évolution apparaissent au début du XXe siècle. C’est alors qu’on est obligé de recourir à des moyens grossiers pour  truquer les élections : bourrage des urnes et corruption ; qu’un cacique puisse offrir de l’argent en échange d’un vote favorable prouve que le système commence à s’enrayer.

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L’opposition au système canoviste

Partis politiques

Les carlistes

Après 1876, le carlisme devient une force d’opposition parmi d’autres, capable néanmoins de mobiliser des milliers d’électeurs. Beaucoup de sympathisants carlistes ont renoncé à la lutte armée et se sont intégrés dans les partis de  droite classique, sauf en Navarre où la Communion traditionaliste conserve des positions solides.

Les républicains

Après l’expérience de la Première République, les républicains ont mis de temps à sortir de leur isolement. Le cantonalisme de 1873 n’a pas seulement provoqué la réaction des militaires (Pavía, Martinez Campos) et préparé les esprits à la restauration des Bourbons ; il a aussi discrédité pour quelque temps l’idée même de république qui est apparue à beaucoup comme synonyme d’anarchie.

Les républicains étaient divisés entre les fédéralistes de Pi y Margall, les nostalgiques des pronunciamientos –R­uiz Zorrilla– et les partisans de l’action légale –Salmerón.  Marginalisés par le système politique de la Restauration qui admettait seulement les partis dynastiques, ils étaient réduits à de petits groupes sans prise sur les réalités ; certains, comme Castelar, avaient fini par se rallier au régime et rejoindre le partit libéral.

Les lois sur la liberté de la presse et sur la liberté d’association permettent aux opposants de s’exprimer au grand jour. L’introduction du suffrage universel (1890) donne aux républicains l’espoir de reconquérir une partie du terrain perdu. De fait, malgré leurs divisions, ils progressent dans les grandes villes où les caciques ont du mal à fausser les élections, mais il s’agit souvent d’un vote de protestation qui ne signifie pas forcément adhésion aux thèses républicaines. Les organisations ouvrières, enfin, se méfient des républicains dans lesquels elles voient des bourgeois ; les prolétaires doivent se battre pour changer la société, pas la forme du régime.

Vers la fin du siècle, cependant, les républicains  commencent à attirer vers eux beaucoup de ceux qui, dans les classes moyennes et parmi les intellectuels, se détournent des partis gouvernementaux, incapables de s’attaquer aux problèmes de fond et de moderniser l’Espagne. La monarchie s’identifie à un ordre social et politique corrompu et inefficace. La république redevient une promesse de renouveau. Une union républicaine hétérogène se forme sous la direction de Salmerón ; elle compte dans ses rangs des personnalités comme Azcárate, Costa, Giner de los Ríos… En 1903, cette coalition réussit à faire élire trente-quatre députés ; elle obtient la majorité dans plusieurs grandes villes : Madrid, Barcelone, Valence…

La Semaine tragique de Barcelone (1909) et la répression inquiètent les socialistes qui changent alors de tactique et acceptent de s’allier aux républicains. Aux élections générales de 1910, le bloc formé par les républicains et les socialistes fait élire quarante députés ; parmi eux, se trouve Pablo Iglesias; c’est la première fois qu’un socialiste entre au Parlement.

À ce moment-là, le Parti Radical d’Alejandro Lerroux  réussit, à Barcelone et à Valence, à ressembler des milliers d’électeurs. Son anticléricalisme sommaire et une phraséologie extrémiste excitent les couches populaires. On s’interroge encore aujourd’hui sur le secret de cette réussite. Lerroux était-il un provocateur, appointé et soutenu par le gouvernement en place pour soustraire les ouvriers à l’influence des idées anarchistes et pour détourner les petits bourgeois du mouvement nationaliste catalan ?

Les mouvements nationalistes (ou régionalistes)

Dans l’Espagne de la Restauration apparaît sur la scène politique la question des nationalités périphériques : sensible en Galice et à Valence, elle devient rapidement brûlante en Catalogne et au Pays basque.

Philippe V avait fondu les territoires de la monarchie en un corps homogène (la Nueva Planta). La guerre d’Indépendance avait été une guerre nationale contre l’envahisseur étranger. Les Cortès de Cadiz avaient proclamé la souveraineté nationale sans distinguer entre les particularités régionales. Ni le carlisme ni le fédéralisme  de Pi y Margall, tout en étant hostiles à la centralisation, ne remettent pas en cause l’unité national. Alors, comment s’expliquent ces mouvements nés dans les dernières années du XIXe siècle ? Le problème affleure dans des contextes socio-économiques divers selon les régions.

La Catalogne

Dans le cas de la Catalogne, d’après Pierre Vilar, las racines profondes du nationalisme se trouvent dans la structure de l’économie espagnole du XIXe siècle. Le nationalisme serait né du développement inégal et de la localisation géographique de l’industrie espagnole. Pendant toute la première moitié du siècle l’industrie espagnole est en fait une industrie catalane.  Les industriels catalans réclament de l’État espagnol des mesures de protection pour les produits. Mais l’État et la politique sont dirigés par les représentants de l’aristocratie terrienne, des militaires, des fonctionnaires, des spéculateurs issus d’un capitalisme encore purement marchand ou bancaire. Au protectionnisme que réclament les Catalans s’opposent les marchands de Cadix, les importateurs de produits manufacturés  et d’articles de luxe, les exportateurs de laine, de minerais, de grains, intéressés par le libre-échange pour lequel l’Angleterre fait campagne, de son côté. Plus le temps passe et plus les différences s’accusent entre la Catalogne et le reste du pays. De 1820 à 1885, les dirigeants de l’industrie catalane, qui ont conquis le marché national espagnol, aspirent, sans y parvenir, à prendre la tête de la nation espagnole. « L’Espagne est la nation ; la Catalogne est la patrie », disaient les romantiques ; à la fin du siècle, on dira, à peu près : la Catalogne est la nation ; l’Espagne est l’État. On a passé de la petite patrie à l’idée de nation et bientôt cette nation exigera d’avoir son État.

Le nationalisme catalan prend forme entre 1885 et 1917.

Une bourgeoisie industrielle aspire à disposer d’un État, et, se voyant refuser la direction de l’État espagnol lui-même, se replie sur l’exigence d’une organisation régionale politiquement autonome.

Le « Memorial de greuges » (1885)

Le premier document exprimant une revendication catalane spécifique est le « Memorial de greuges » adressé au roi Alphonse XII en 1815 par Valentí Almirall, républicain fédéraliste, et Joan Mañé y Flaqué, monarchique conservateur. Les signataires de ce document pointent du doigt l’instabilité politique de l’Espagne, la tentation toujours plus grande de centralisation inspirée par le modèle français et les orientations économiques imposées par Madrid, favorables au libre-échange et menaçant à terme l’existence des derechos protectores. Ils indiquent que les régions – au premier rang desquelles la Catalogne – peuvent mettre leur dynamisme au service de la nation espagnole et contribuer ainsi à sa consolidation. Mais cela implique quelques concessions : une réforme de l’organisation territoriale de l’État, la restitution de l’ancien système administratif  et la déclaration du caractère officiel de la langue catalane. Le memorial peut être considéré comme l’acte fondateur d’un catalanisme dont les défenseurs reconnaissent leur statut de sujets de la monarchie espagnole mais ne veulent pas être identifiés à la Castille.

Les « Bases de Manresa » (1892)

Rédigé par l’Unió Catalanista à l’occasion de sa première assemblée, ce document peut être lu comme le premier projet de constitution catalane. Traditionaliste, ce catalanisme prévoit la récupération de l’ancienne législation, la constitution d’un Parlement d’où seraient exclus les hommes sans responsabilités familiales et les femmes, et qui, au lieu de travailler de façon permanente, ne se réunirait qu’à une époque déterminée. Le maintien de l’ordre public serait, quant à lui, confié à une milice, le Somatén. Corporativiste, il envisage de structurer son Parlement autour de groupes professionnels clairement identifiés. Exclusif et discriminatoire, il ne reconnaît pas le principe de la co-officialité de langue (seule la langue catalane deviendrait officielle) et les emplois publics seraient réservés aux seuls Catalans. Ce catalanisme, promu par l’aile droite de l’intelligentsia catalane, apparaît avant tout comme un mouvement ultraconservateur et anticastillan qui semble sorti tout droit de la Catalogne médiévale.

Le désastre colonial (1898)

Avec la perte de Cuba, les Philippines et Porto Rico l’industrie catalane perd l’un des derniers débouchés protégés qui lui restaient à l’extérieur de la péninsule. Le ministre
des Finances, Raimundo Fernández Villaverde, aggrave la situation en voulant liquider la dette contractée à l’occasion de la guerre coloniale par une augmentation de la pression fiscale dans les secteurs réalisant les plus grands bénéfices. Or, il se trouve qu’à cette époque la Catalogne est la région espagnole la plus dynamique. Près de 150 corporations catalanes refusèrent de payer et provoquèrent durant trois mois le tancament de caixes (la fermeture des caisses). Ce blocage provoqua un changement radical dans les relations entre la Catalogne et l’État central car il favorisa une plus grande politisation des organisations patronales catalanes et leur rapprochement des mouvements catalanistes.

La « Lliga Regionalista (1901)

En 1901 se crée  la « Lliga Regionalista », parti politique au service du catalanisme, qui allait dominer la vie politique catalane jusqu’en 1923. La Lliga, dirigée par Enric Prat de la Riba puis par Francesc Cambó, défend un catalanisme monarchique, modéré et conservateur qui prône l’autonomie. La Lliga obtient ses premiers succès électoraux en 1901. Cambó est élu député en 1907. En 1913, les catalanistes obtiennent la création d’une sorte de fédération régionale, la Mancomunitat, organisme commun aux quatre provinces catalanes qui envisage une politique de progrès économique et culturel.

Le Pays Basque

Le nationalisme basque est, dès le début, une réponse passéiste aux changements survenus au Pays basque durant la phase de modernisation de la région à la faveur de la révolution industrielle. En une vingtaine d’années, à partir de 1880, la Biscaye devient la seconde région industrielle d’Espagne grâce à l’exploitation des mines et à l’installation de hauts fourneaux. Sa population croît au rythme de plus de 3% par an. Pour Sabino Arana, le fondateur du nationalisme basque, l’industrialisation de Biscaye constitue une menace pour la société traditionnelle.

Au Pays basque, c’est en 1894 qu’apparaît la première structure authentiquement nationaliste – Euskeldun Batzokija – et qui servira d’antichambre à la fondation, par Sabino Arana, du Parti nationaliste basque (E.A.J. Eusko Alderdi Jeltzalea) en 1895. La
pensée de Sabino Arana, dont les éléments principaux apparaissent dans l’ouvrage qu’il publie en 1892 sous le titre Bizkaya por su independencia, va connaître, jusqu’à la mort de ce leader en 1903, une évolution qui contribue, aujourd’hui encore, à structurer les diverses tendances du nationalisme basque.

Dans une première étape, Arana défend un nationalisme antiespagnol radical et violent basé sur la race, la religion et la langue. Il développe une mythologie basque autour de trois grands thèmes : le territoire et sa relation avec la Castille, la noblesse universelle, et la pureté de race ou de sang. Arana s’efforce de démontrer – bien qu’aucun document historique ne l’atteste – que les trois provinces basques – Bizcaye, Alava et Guipuzcoa – mais aussi la Navarre et Iparralde – ont toujours été indépendantes et que leur relation avec la Castille fut le fruit d’un pacte que les générations successives renouvelaient tacitement. Cette affirmation a toujours permis, depuis les premiers écrits d’Arana, de remettre en cause la légitimité du pouvoir castillano-espagnol au Pays basque et de considérer « l’Autre», qu’il distingue du « Nous », comme un occupant, un colonisateur dont rien ne justifie la présence. D’autre part, Arana défend le principe de la noblesse universelle selon lequel les Basques seraient les seuls catholiques authentiques, les seuls à n’avoir été « contaminés » ni par les Juifs ni par les Musulmans. Ce mythe, qui contient en germe ce qui sera l’une des bases d’une idéologie intégriste au plan religieux, en engendra un troisième, celui de la pureté de race ou pureté de sang. Arana affirme en effet que la noblesse du peuple basque procède de l’absence de sang étranger dans sa constitution biologique, caractéristique qui est due, selon lui, à une indépendance originelle que les Basques auraient toujours su défendre. Aux trois mythes, il ajoutera bientôt une devise  « Jaungoikua eta Lagizarrak » (« Dieu et les vieilles lois ») et un drapeau, appelé aujourd’hui Ikurriña, dont la croix blanche représente Dieu, la croix verte, le chêne (les vieilles lois et l’indépendance) sur le fond rouge de l’écu de Bizcaye.

Vers 1898, et après avoir obtenu un siège à l’assemblée provinciale (Diputación Provincial de Vizcaya), Arana adoucit ses positions puis opère une évolution espagnoliste, probablement parce qu’il prend conscience que le nationalisme intégriste, raciste et violent qu’il défend depuis le début, n’a pas d’avenir. Il s’oriente alors – et c’est à ce moment que la mort le surprend – vers un régionalisme radical qui implique le renoncement à l’indépendance. Malgré cette évolution, sa mort prématurée contribue à sa mythification. Ses successeurs n’auront de cesse de prolonger son « œuvre » et de réactualiser ses positions doctrinales. Les uns emboîteront le pas du nationaliste intégriste, raciste et violent des origines, les autres préféreront le nationaliste pragmatique des dernières années, conscient du caractère irréalisable du projet initial.

La ligne dure prétend garder intact l’héritage du premier Arana et ne rien concéder. La ligne modérée, tout en se réclamant du second Arana, souhaite démocratiser le parti national basque en respectant le cadre juridique espagnol. Ces deux tendances ne cesseront de s’opposer.

Le mouvement ouvrier

Introduction : Le mouvement ouvrier pendant le sexennat démocratique

Une nouvelle étape du mouvement ouvrier s’ouvre avec l’arrivée en Espagne de l’Association Internationale des Travailleurs (Première Internationale), pendant le sexennat démocratique : en 1868, l’Italien Fanelli, disciple de Bakounine se trouve en Espagne. Son influence est déterminante sur l’orientation de la branche espagnole de la Première Internationale, fondée au lendemain du premier congrès ouvrier de 1870. La majorité des associations  ouvrières suit Bakounine et se méfie de la politique et des politiciens, même républicains. Les régions d’élection de cette diffusion sont la Catalogne (prolétariat textile, exploité et mal payé) et l’Andalousie (paysans sans terre) et le nombre d’adhérents est rapidement supérieur à 100 000.

La déclaration d’inconstitutionnalité de l’Internationale en 1871 ne gêne pas le mouvement de façon sérieuse mais, en revanche, les divisions du mouvement ouvrier ont des répercussions rapides. Durant l’année 1872, Paul Lafargue, gendre  de Marx, se rend en Espagne où ses contacts avec des militants madrilènes, dont Pablo Iglesias, précipitent la création d’une nouvelle Fédération madrilène (marxiste), qu’ils représentent au Congrès de La Haye, en septembre 1872.

La proclamation de la République et le mouvement cantonaliste prennent place dans ce contexte. Sans l’avoir organisé, les membres de l’Internationale participent activement à cette révolte et en Andalousie des cantons sont proclamés en accompagnement de mesures de collectivisation de la terre. La force du mouvement est plus grande qu’en Catalogne où les organisations ouvrières sont restées passives devant les tentatives de grèves générales de 1873.

La révolte cantonaliste est réprimée militairement, l’Internationale est dissoute le 10 janvier 1874 et la presse ouvrière disparaît. Engels, par sa brochure critiquant le cantonalisme, formalise les objections du courant marxiste envers le courant anarchiste. Le mouvement reste cependant plus puissant et plus influent que le groupe minoritaire d’Iglesias et, en Andalousie, il se maintient sous la forme de sociétés secrètes devenues de plus en plus radicales, qui contribuent grandement au climat d’insécurité de la région a partir de 1874.

Le mouvement ouvrier à l’époque de la Restauration

Les socialistes

La répression conduit à Paris puis à Londres l’un des fondateurs de la Fédération madrilène, José Mesa. Il collabore alors avec Marx et Engels puis, à Paris, prend contact avec Jules Guesde et servira de lien entre les guesdistes et les socialistes espagnols. Il traduit des œuvres de Marx et joue un rôle déterminant dans l’organisation du Parti socialiste ouvrier espagnol, créé en 1879 autour d’un noyau d’intellectuels et d’ouvriers, fondamentalement typographes, menés par Pablo
Iglesias.

La libéralisation des droits d’association et de réunion en 1881 a permis la reprise des Congrès ouvriers et le mouvement socialiste, bien que de faible audience, développe une activité de presse, par la création d’ « El Socialista » en 1886. L’UGT fut fondée le 12 août 1888 par Pablo Iglesias. L’action syndicale qui s’était maintenue pendant la clandestinité et était le noyau de la première version du parti est indissolublement liée au mouvement socialiste espagnol. Cependant, il n’a pas à l’époque une forte implantation, le nombre des adhérents étant de 6 000 environ au tournant du siècle, principalement implantés à Madrid, en Biscaye et dans les Asturies, régions minières.

Les anarchistes

En revanche le mouvement anarchiste qui relance dès 1881 une Fédération des travailleurs de la région espagnole, dépasse rapidement, en nombre d’adhérents, les chiffres d’avant 1874. Mais il est déchiré par des conflits internes : s’y affrontent disciples de Bakunin, qui privilégient l’action syndicale, et disciples de Malatesta qui préconisent l’action individuelle et rejettent tout réformisme (« la propagande par le fait »). L’action violente prend le pas sur toute autre après la dissolution de la Fédération en 1888. Tandis que se développent une presse anarchiste importante avec notamment le journal Tierra y Libertad et de revues intellectuelles de grande valeur, la violence  se manifeste de façon privilégiée en Andalousie, par l’insurrection de Jerez en 1892 où plus de quatre mille paysans armés de fourches, s’emparent de la ville aux cris  de « Vive l’anarchie ! ». Quelques jours plus tard, à Barcelone, un anarchiste nommé Pallás lance une bombe contre le général Martinez Campos et manque sa cible ; c’est la réplique des anarchistes à la répression des événements de Jerez. Trois mois plus tard, un autre militant veut venger l’exécution de Pallás ; il lance une bombe dans le théâtre du Lycée faisant une vingtaine de morts et de nombreux blessés. C’est l’une de ces actions qui coûte la vie à Cánovas del Castillo. Cependant, de 1890 à 1900, les positions de deux mouvements anarchistes se rapprochent, notamment au cours du procès de Montjuich de 1897.

L’expansion du mouvement ouvrier au XXe siècle

Le XXe siècle s’ouvre sur une reprise des revendications salariales à laquelle s’ajoutent une demande de réduction de la journée de travail et la lutte contre le chômage. Tels sont les mobiles de la plupart des épisodes d’agitation ouvrière, à commencer par les quatre grèves générales : trois affectent des villes qui n’en avaient pas encore connue (Gijón, Seville et La Corogne en 1901) et la quatrième, Barcelone en 1902. Ultérieurement l’épicentre des conflits se déplace vers Andalousie (mouvement des journaliers agricoles), puis vers le nord (Asturies) pour revenir à Barcelone où se produit l’affrontement le plus violent de la période lors de la « semaine tragique » (août 1909).

Ces événements produisent l’expansion du mouvement ouvrier. Côté anarchiste, la propagande par le fait n’ayant pas atteint ses objectifs, une nouvelle conception du syndicalisme  apparaît : le syndicalisme révolutionnaire. C’est le cas de la France avec la création de la CGT et la apparition de la « Charte d’Amiens » (1906) qui proclame l’indépendance du syndicalisme et recommande l’action directe, c’est-à-dire sans intervention des partis politiques ni de l’État. La grève générale apparaît comme l’arme suprême qui abattra définitivement l’ordre capitaliste. L’influence française est sensible dans l’anarcho-syndicalisme espagnol. Les anarchistes se regroupent. La Solidarité ouvrière, créée à Barcelone, en 1907, s’étend à toute Catalogne. En 1910 est fondée la Confédération nationale du travail (CNT), conçue comme un organisme de lutte sociale, de caractère nettement révolutionnaire. Le nombre d’associations locales et d’affiliés augmente considérablement malgré la répression et le passage obligatoire à la clandestinité dans les années 1909-1914.

Quant au socialisme, sa progression peut être évaluée au nombre de voix obtenues par le PSOE lors des élections nationales et municipales et à celui de ses militants. Le syndicat socialiste, l’UGT qui comptait 35.000 affiliés en 1908, passait à quelque 127.000 en 1914. L’entrée dans la centrale des puissantes fédérations des mineurs et des cheminots, l’affiliation au PSOE d’intellectuels et de représentants de professions libérales, l’ascension de socialistes au Parlement illustrent ces progrès. Par ailleurs, la tendance « gradualiste » se consolide à l’intérieur du parti, s’esquissant un rapprochement avec le républicanisme qui débouche sur la formation d’une Conjunción Republicano-Socialista (1909)

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L’Institution libre d’enseignement

L’Institution libre d’enseignement est une célèbre tentative pédagogique réalisée en Espagne au XIXe siècle, qui s’inspirait de la philosophie de Karl Christian Friedrich Krause, un disciple de Kant. Julio Sanz del Río, à l’occasion de son séjour en Allemagne, trouve dans l’œuvre du Krause la cohérence d’une pensée qui débouche sur la vie : science, éthique et politique dépendent d’une vision globale du monde et d’une philosophie rationaliste. Il ramène ces idées en Espagne, ainsi que celle d’une université indépendante de l’Église et de l’État, préoccupée seulement de faire avancer la connaissance. Les krausistes ont été considérés comme les éducateurs de l’Espagne contemporaine, compte tenu du rayonnement de ce mouvement de pensée.

Parmi les disciples de Sanz del Río se trouve celui qui poursuivra son œuvre et qui fera du krausisme, dans le dernier tiers du XIXe siècle, l’instrument de la rénovation de l’Espagne : Francisco Giner de los Ríos (1839-1915), qui, dès son arrivée à Madrid, en 1863, avait été séduit par l’enseignement et la rigueur intellectuelle du Sanz del Río.

L’une des premières mesures prises au lendemain de la Restauration concerne l’université. Le gouvernement exige de nouveau des professeurs qu’ils respectent, dans leurs cours, le régime et le dogme catholique. Certains -parmi les plus brillants- refusent à se soumettre à ce qu’ils considèrent comme une atteinte à la liberté de conscience et à la liberté de la science. Ils sont exclus. L’un d’eux, Francisco Giner de los Ríos, est même incarcéré pendant quelque temps. À sa sortie de prison, Giner prend acte des contraintes qu’on veut imposer aux professeurs et, pour préserver leur liberté, fonde l’Institution libre d’enseignement (29 octobre 1876). Ainsi commence l’une des tentatives les plus originales et les plus fécondes pour réformer l’Espagne de l’intérieur au  moyen d’un travail patient d’éducation.Ce que Giner de los Ríos mettait au-dessus de tout, c’était le respect des croyances religieuses ; l’État n’avait pas à imposer un dogme officiel ; c’est pourquoi Giner et ses amis ne pouvaient  plus rester dans l’université telle que la concevaient les ministres de la Restauration.

Le problème n’est pas propre à l’Espagne ; il se pose, à peu près dans les mêmes termes, en France avec les lois de Jules Ferry sur l’école publique. Il s’agit d’assurer la neutralité de l’enseignement et de le soustraire à l’influence jugée excessive de l’Église catholique, mais, à la différence de la France, en Espagne, l’initiative vient du secteur privé et elle se heurte à l’État.  En Espagne, l’enseignement libre, c’est l’enseignement laïque. L’article 15 des statuts de l’Institution libre d’enseignement est explicite : « L’Institution est complètement étrangère à tout esprit et à tout intérêt de communauté religieuse, d’école philosophique ou de parti politique ; elle pose en principe seulement la liberté et l’inviolabilité de la science, l’indépendance qui en découle dans la recherche et dans l’exposé des résultats vis-à-vis de toute autorité que la conscience du professeur, seul responsable de son enseignement. »

L’Institution libre d’enseignement apparait comme une création originale aussi bien pour le contenu de l’enseignement que par les méthodes pédagogiques. L’Institution cherche à former des têtes bien faites plutôt que bien pleines. Giner dénonce les classes trop chargées et des méthodes qui font trop appel à la mémoire ; l’école devrait, au contraire, apprendre aux élèves à réfléchir et leur donner le goût du travail, y comprit le goût du travail manuel. L’Institution introduit en Espagne la mixité, l’enseignement artistique, la pratique du sport, les excursions, les colonies de vacances… Avant de savoir lire et écrire, les enfants apprennent « à voir, à écouter et à réfléchir ». On les emmène dans des musées où de maîtres particulièrement éminents – Manuel B. Cossío, le successeur de Giner à la tête de l’Institution, est l’un des premiers à avoir attiré l’attention sur le Greco –  commentent pour eux les chefs-d’œuvre ; on organise à leur intention des visités guidées de monuments ; on leur fait découvrir les paysages et le folklore de l’Espagne ; on leur enseigne l’histoire des religions et à respecter la force du sentiment religieux et la tolérance.

Seule une élite a pu bénéficier de ces méthodes d’enseignement. L’Institution n’a jamais eu plus de quelques centaines d’élèves, parmi lesquels le poète Antonio Machado, sans doute l’auteur le plus représentatif qu’elle ait formé. L’influence du krausisme va bien au-delà de ces effectifs. Il a proposé un modèle d’homme qui a attiré les meilleurs esprits : rigueur, honnêteté, conscience professionnelle, respect d’autrui, tolérance… On retrouve ces qualités et cette sorte de stoïcisme chez les fondateurs de la IIe République, soit qu’ils soient issu des rangs de l’Institution, soit – c’est le cas le plus fréquent- qu’ils aient été conquis par la noblesse d’un idéal et par le rayonnement des homes qui l’incarnaient. L’Espagne contemporaine doit à l’influence de l’Institution un état d’esprit et deux réussites : la rénovation des programmes et des méthodes scientifiques et la création d’un établissement singulier, la Résidence des étudiants.

Ce sont les hommes de l’Institution libre d’enseignement qui ont modernisé la recherche scientifique en Espagne. Le fait décisif est la création, en 1907, du Conseil pour le développement des études (Junta para la ampliación de estudios) à partir d’une idée de Giner de los Ríos. La Junta envoie des étudiants et des professeurs poursuivre leurs études à l’étranger ; elle invite en Espagne des spécialistes qui font connaître leurs travaux et leurs méthodes ; elle se préoccupe d’encourager et de financer la recherche par la création de laboratoires tels que l’Institut national des sciences ou le Centre d’études historiques. Grâce à ces initiatives, l’Espagne du XXe siècle peut s’enorgueillir de compter des savants dignes d’être comparés aux meilleurs esprits de leur temps.

C’est encore l’Institution libre d’enseignement qui est à l’origine de la Résidence des
étudiants, inaugurée le 1er octobre 1910. Dirigée par un krausiste, Alberto Jiménez Fraud, la Résidence s’était donné par mission de former l’élite intellectuelle et artistique de la nation. Conçue sur le modèle des collèges britanniques, elle offrait les étudiants un cadre propice a leur épanouissement : des laboratoires, une bibliothèque, des salles de réunion où l’on donnait des conférences et des récitals, où l’on jouait des pièces de théâtre, où l’on organisait des expositions. La Résidence des étudiants a été, de 1910 à 1936, dans le domaine de l’intelligence, des lettres et des arts, un centre de création et de divulgation de la culture d’une fécondité rarement égalée.

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La fin de l’empire colonial

Introduction

L’Espagne apparaît au XIXe siècle comme une puissance en déclin. La perte rapide de son empire après la proclamation des républiques en Amérique latine en 1821 l’a privé d’une grande partie de ses ressources économiques et de son influencemondiale.

Cuba, Porto Rico, les Philippines et quelques îles dans l’océan Pacifique demeurent en 1898 le symbole de cette puissance déchue et réduite comme peau de chagrin. L’île de Cuba est exploitée avec profit par l’État espagnol et fournit ses ressources considérables de canne à sucre, tabac et fer. Les Antilles sont un débouché important pour certaines productions espagnoles ; le commerce avec les colonies favorise la marine marchande. Les dernières possessions espagnoles, outre leur valeur économique, constituaient un élément important de la conscience nationale du pays. Elles étaient un des ferments de l’orgueil national : leur perte fut ressentie comme une nouvelle humiliation qui s’ajoutait à celles que le pays avait subies depuis le début du siècle.

L’empire connut deux grandes crises ; la première correspond à la première insurrection cubaine (1868–1878), dite « guerre de dix ans », écrasée après une lutte longue et coûteuse. Des insurrections, rapidement écrasées, éclatèrent à plusieurs reprises aux Philippines à la même époque. La seconde appelée « la guerre d’Indépendance » (1895–1898) fut accompagnée à partir de 1896 par l’insurrection philippine. La guerre de 1898 contre les Etats-Unis mit fin à cet empire.

Les crises

Or, fin 1868, un soulèvement a eu lieu à Cuba. Les gouvernements, aux prises avec des difficultés intérieures, n’engagent pas de réforme du système colonial. Après dix ans d’affrontements est signée la paix de Zanjón. Dès cette époque, il semblait possible de négocier avec le Parti libéral autonomiste une modification des liens entre l’Espagne et l’île, modification qui pouvait imiter l’attitude anglaise de l’époque et instaurer une forme d’autonomie. Mais le point de vue quasi unanimement partagé en Espagne, par l’opinion aux tendances nationalistes accentuées, suivant ainsi la situation européenne, et par Cánovas lui-même, est que Cuba est une partie inséparable du territoire national. Le ministre de l’outre-mer, Maura, a proposé sans succès une solution autonomiste en 1893.

Dès lors, plusieurs facteurs se sont conjugués : l’échec de la solution autonomiste a disqualifié le Parti libéral au profit du Parti révolutionnaire cubain de José Martí, dont l’objectif était l’indépendance de Cuba. Le gouvernement espagnol a tenté de restaurer une préférence pour certains produits espagnols à Cuba.  En 1895, se déclenche alors la deuxième insurrection dite du « grito de Baire ». Pour y faire face, l’Espagne nomme successivement trois commandants en chef, dotés de moyens considérables : Martínez Campos, Weyler et Blanco.  Le premier ne reste que quelques mois à Cuba, suffisamment longtemps pour prendre conscience que toute solution militaire est impossible. Son successeur, Weyler, croit impressionner l’adversaire par des méthodes qui suscitent la réprobation de l’opinion internationale : il regroupe les populations des campagnes pour isoler les combattants et les réduire. En vain. Sagasta le remplace par Blanco en même temps qu’il prépare un statut d’autonomie interne pour Cuba et pour Porto Rico, mais il est trop tard, d’autant plus qu’une insurrection analogue vient de se déclencher aux Philippines.

Cuba et les Philippines sont deux secteurs qui, par ses ressources et sa position stratégique, intéressent au plus haut point les Etats-Unis, qui s’affirment de plus en plus comme l’une des grandes puissances du monde.

Les Etats-Unis étaient déjà très présents à Cuba par leurs investissements et leur domination commerciale. Ils hésitent beaucoup à s’engager militairement, malgré les pressions en faveur d’une annexion pure et simple de l’île, et souhaitent plutôt négocier avec l’Espagne leur prépondérance économique à Cuba. Les gouvernements de la Restauration le souhaitaient aussi, ayant conscience de la faiblesse de leur pays vis-à-vis des Etats-Unis. Mais la répression des insurgés cubains menée par le général Weyler, inefficace sur le plan militaire, a été une arme de propagande pour inviter les Etats-Unis à intervenir. L’explosion du cuirassé américain Maine dans le port de La Havane et des violentes campagnes de presse dans les deux pays ont rendu la guerre inévitable.

En trois mois, l’Espagne voit détruire sa flotte de guerre aux Philippines et sur les côtes cubaines. La déroute est totale et le gouvernement espagnol n’obtient pas la paix honorable qu’il demande aux Etats-Unis. Le traité de Paris, signé le 10 décembre 1898, sanctionne la perte de Cuba,  qui passe sous protectorat atténué des Etats-Unis, de Porto Rico, des Philippines et de l’île de Guam.

Les conséquences du conflit

Dans l’historiographie espagnole, 1898 est l’année du Désastre par excellence. C’est le point de départ d’un drame qui comprend plusieurs facettes. La première, la plus durable et par conséquent la plus dramatique, est une crise morale. 1898 marque la destruction définitive d’un empire dont la construction était le résultat d’une action collective de quatre siècles. La guerre de Cuba qui débuta en 1895 fit vibrer la corde sentimentale et patriotique du pays. Il s’y précipita avec enthousiasme même si certains hommes politiques, parmi lesquels Cánovas, ne croyaient pas en la victoire et jugeaient l’indépendance inéluctable. Une partie de la presse a caché la vérité et entretenu des illusions sur l’issue du conflit. Les premiers revers face aux Américains provoquèrent la déception d’un peuple enthousiaste à partir au combat et qui, soudain, découvre une réalité cachée par la propagande et le discours officiel. Le retour des soldats, des blessés et des prisonniers accrut ce sentiment de désarroi. Le pays se trouvait ruiné, sans ressources coloniales et en situation d’infériorité au sein d’un Europe indifférente ou hostile.

Paradoxalement, cette crise morale ne se concrétisa pas par une crise politique majeure. Le régime ne fut jamais remis en cause, les républicains ne tirèrent pas profit des événements. Il n’y eut ni rébellion de l’armée, ni révolution populaire. Le gouvernement Sagasta démissionna et fut remplacé par celui de Silvela. Il s’agissait d’un gouvernement conservateur au programme d’union nationale qui développa avec succès le thème de la régénération. La crise du système politique débutera plus tard à partir du développement du syndicalisme et du régionalisme contre lequel aucun gouvernement ne sut lutter efficacement.

À l’inverse de la crise morale, la crise économique fut gérée de manière efficace surtout par le ministre Villaverde. La guerre avait ruiné le pays. Financée par emprunts successifs, elle laissait l’État à la fin 1898 dans une situation de faiblesse économique flagrante. L’action intelligente de Villaverde permit de restaurer la confiance et de favoriser l’investissement étranger. Les capitaux investis dans les colonies, à Cuba et à Porto Rico furent rapatriés. Les investissements français affluèrent entre 1901 et 1913. Cet afflux de capitaux s’accompagna de la création de banques qui connaîtront un essor remarquable durant la  Première Guerre mondiale.

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La crise de la Restauration

Le problème marocain

1906 : À la conférence d’Algésiras fut délimitée, de concert avec la France, une zone d’influence espagnole. L’exploitation des mines du Rifdéclenche l’hostilité indigène contre la présence étrangère. Le gouvernement espagnol appelle les réservistes pour réprimer la rébellion (1909) : c’est la « Semaine tragique ». D’autres crises suivront.

1917

La crise militaire

Les  militaires, mécontents de la détérioration de leur sort matériel, forment des
Juntas  de Defensa, associations
qui s’opposent à l’avancement selon les mérites de guerre et revendiquent
l’ancienneté comme seul critère d’ascension. Ces juntes auront une très
grande influence sur les gouvernements.

La crise politique

Le  régime de la Restauration se révèle incapable de faire place à la nouvelle  gauche (mouvement ouvrier, républicanisme…) et aux nationalistes.

Quelque  quatre-vingt députés forment une Assemblée  à Barcelone. Ils exigent du gouvernement la dissolution du parlement et  l’ouverture immédiate de Cortès constituantes.

La crise sociale

La  Grande Guerre produit une montée des prix (et une dégradation des salaires  réels) et une accumulation des bénéfices.

Un  accord est signé entre la UGT et la CNT pour lutter contre la vie chère  (1916). Il s’agit d’exercer une pression sur le gouvernement pour obtenir un  blocage des prix. Les syndicats sont disposés à recourir à une grève générale  à l’échelle nationale. La grève  aura lieu au mois d’août.

Vers le putsch (1918-1923)

  • L’évolution de la crise politique : dix gouvernements se succèdent à cette période, dont plusieurs de concentration.
  • Le « Triennat bolchevique » Agitation populaire. Violence en Catalogne et en Andalousie. Risque permanent de révolte paysanne.
  • 1921 : L’armée espagnole subit le terrible revers d’Annual qui coûte la vie à plusieurs milliers de soldats du contingent. Les républicains  et les socialistes exigent des responsabilités au gouvernent et même au roi. Finalement, une commission parlementaire de recherche des responsabilités est crée.
  • S’accentue la radicalisation du nationalisme catalan, avec l’apparition d’un catalanisme de gauche (Maciá, Companys) proche des républicaines. (Par  contre, la LLiga  donne préférence aux intérêts de clase surceux de la nationalité)

Le 13 septembre 1923 Miguel Primo de Rivera, Capitaine Général de la Catalogne, se proclame chef d’un Directoire militaire reconnu aussitôt par le roi, sans que personne ne songe à défendre le régime de la Restauration qui ne faisait plus que se survivre à lui-même.

La dictature de Primo de Rivera (1923 – 1930)

L’ère Primo de Rivera (1923–1930)

(María Teresa Pérez Picazo, Guy Lemeunier. L’Espagne au XXe siècle. Armand Colin, Paris, 1994. P. 30 – 37)

Introduction

Dans la nuit du 12 au 13 septembre 1923 le général Miguel Primo de Rivera soulève la garnison de Barcelone et déclare l´état de guerre et la suspension de la Constitution. Le Manifeste publié le 13 proclame une dictature militaire de trois mois pour guérir les « maux » qui affligent le pays : « le terrorisme, la propagande communiste, l’impiété, l’agitation séparatiste, le désordre financier, la corruption politique, la question marocaine… » En réalité un coup d’État se préparait depuis quelque temps déjà dans les milieux militaires au su d’Alphonse XIII, mais l’initiative de Primo de Rivera modifia le projet initial qui se limitait à un infléchissement de la politique marocaine et à des mesures d’ordre public.

Qui était le nouvel homme fort de l’Espagne ? Gaditan de 52 ans, d’une famille de propriétaires fonciers, Primo joint peut-on dire les qualités et les défauts de l’Andalou et  du militaire. Affable, ouvert, doué d’une certaine bonhomie et d’un grand courage personnel, ses bonnes intentions sont gâchées par un manque de culture et de formation politique, par le complexe de supériorité du señorito andalou doublé d’un officier et par une absence totale de sens du ridicule. Ses conceptions politiques sont simplistes, ingénues à un degré invraisemblable. De toute façon il s’attache plus aux hommes  qu’aux idées. Ses objectifs ne furent jamais clairs, ni pour les autres, ni pour lui-même.

Ce rapide portrait permet de saisir certaines particularités du régime par rapport aux autres « dictatures méditerranéennes », une catégorie en fait assez hétérogène étant donné la diversité des structures socio-économiques des pays concernés, mais aussi la personnalité accusé de leurs chefs et les caractères de leur entourage. La dictature espagnole se distingue par l’origine militaire de son leader (Salazar, Mussolini, Venizelos sont des civils) et par son idéologie. Le « primorivérisme » n’est pas un fascisme. Mussolini inspire certes au général une grande admiration. On importera d’Italie les uniformes et jusqu’à un certain point le vocabulaire, mais non l’idéologie qui procède plutôt du catholicisme social, du régénérationnisme d’un Costa et du maurisme. On schématiserait à peine l’inspiration du régime en le qualifiant de « dictature régénérationniste ». Primo de Rivera justifiait lui-même son entreprise par un désir de combattre les vices de la « vielle politique » oligarchique. Si l’on ne tient pas compte de cet aspect, on ne peut comprendre l’action du Directorio ni l’accueil d’abord favorable qui lui réserve le pays.

Cependant le régime résiste aux classifications. En tant que régénérationniste, le dictateur se situe dans la lignée du libéralisme du XIXe siècle dont l’influence se mêle étrangement en lui à l’autoritarisme. L’ensemble situe idéologiquement l’homme en deçà du fascisme qui constitue un phénomène propre au XXe siècle. A mesure que passe le temps et que croît l’opposition, la dictature penche à droite et ressort les vieux procédés répressifs. Mais au début, tant par inclination personnelle du dictateur qu’en raison de l’approbation tacite des Espagnols, le pays n’avait pas eu à souffrir la répression systématique qui accompagne ailleurs l’avènement de ce type de régime.

Ajoutons au tableau une touche plus classique : la composante populiste. Primo de Rivera entendait non seulement améliorer les conditions de vie et la culture du « peuple » mais aussi gagner son affection en multipliant les occasions de contact direct. Ainsi s’organise une liturgie composée de discours –certains désopilants–, tournées, collectes de signatures, plébiscites, tous épisodes dont la description anticipe certains pages du roman de García Marquez, L’Automne du patriarche.

Les bases sociopolitiques de la dictature

Une fois passé le premier moment de surprise et d’acceptation majoritaire du nouveau régime, l’opinion commença à perdre de son unanimité. En gros, on peut dire que l’Espagne rurale, plus ou moins contrôlée par les caciques, resta fidèle à Primo de Rivera, l’intérieur surtout –les deux Castilles–, zone d’influence de la Confederación Nacional Católica Agraria. Au contraire, les premières réactions hostiles surgirent dans les noyaux urbains, de la part d’éléments des classes moyennes (républicains, étudiants, intellectuels) et plus tard du mouvement ouvrier.

En affinant l’analyse, on observe que les anciens groupes dominants appuyèrent le coup d’État avec cependant quelques nuances. Les propriétaires fonciers et les membres de la bourgeoisie industrielle et financière, catalane en particulier, accueillirent la nouvelle avec jubilation. En termes politiques, ce seront la droite catholique et la frange autoritaire du parti conservateur (La Cierva, les mauristes) qui constitueront le soutien du nouveau régime. L’Église pour sa part adopta une attitude prudente en évitant de lier son sort à celui du dictateur malgré la multiplication des cérémonies religieuses officielles. Les seuls à garder une position nettement en retrait furent les principaux acteurs de la vie politique dans la période précédente, d’ailleurs maltraités par la rhétorique du général.

Après la phase de messianisme initial, une partie de la classe moyenne, se démarque du régime, non pas les petits et moyens propriétaires ruraux mais la population urbaine. Le signal est donné par le mouvement étudiant (le nombre d’universitaires double de 1923 à 1929) et par la critique des intellectuels (Ortega y Gasset, Unamuno, Blasco Ibáñez) qui n’avaient jamais exercé une influence aussi profonde dans la vie du pays qu’au cours de ces années. La petite bourgeoisie exprime son refus par une adhésion progressive au républicanisme et au socialisme.

En revanche la docilité du mouvement ouvrier a de quoi étonner. On peut en chercher une cause partielle dans l’efficacité de la répression antianarchiste : la CNT à bout de force en 1923 disparaît pratiquement de la scène pendant sept ans. Et une autre dans l’attitude des socialistes. Le régime se rapproche en effet du PSOE et de l’UGT en profitant des bonnes dispositions de leurs dirigeants soucieux avant tout d’assurer l’avenir du mouvement. L’entente permet aux deux associations de surclasser leurs rivales anarchistes et de participer à l’élaboration d’une nouvelle législation du travail. Il ne s’agit pas là d’une collaboration de nature politique avec la dictature mais d’une adaptation réaliste à la situation. Cette ligne sera maintenue jusqu’en 1929, date à laquelle les socialistes refusent l’invitation à élire des représentants à l’Assemblée nationales et s’écartent à leur tour de Primo de Rivera. Protégé de la destruction, le mouvement ouvrier se trouvait ainsi prêt à jouer un rôle de premier plan dans la période suivante.

L’œuvre du nouveau régime

Au cours des sept années que dura la dictature se succédèrent deux formes de gouvernement : le Directorio Militar (1923-1925) et le Directorio Civil (1925-1929), ainsi dénommés en raison de l’origine majoritaire de leurs membres. La mise en place du premier avait été accompagnée de la dissolution des Cortès, d’une suspension des garanties constitutionnelles et de la concession au dictateur de la faculté de soumettre à la signature royale des décrets-lois, à commencer par celui qui le désignait comme président.

Bien que les deux Directorios se soient succédé sans solution de continuité, il existe de l’un à l’autre des différences non négligeables. Tandis que le Directorio militar fait figure d’organisme intérimaire (« Trois mois nous suffisent »), le Directorio civil se présente comme une instance constituante, en contradiction, notons-le, avec les déclarations officielles relatives au caractère provisoire de la dictature. Si le premier est animé du désir de résoudre avant toute chose les questions pendantes et de mener à bien une série de réformes politico-administratives, avec le second dominent les préoccupations d’ordre économique. Mais tout au long des deux étapes, la vie politique souffre d’un défaut persistant : l’absence d’un programme initial, aggravée par la personnalité du dictateur. Mal préparé, impulsif, influençable comme nous le savons, celui-ci revient fréquemment  sus ses décisions, ce qui impose à l’État une démarche en zigzags. Avec le recul, la politique suivie pendant toute la période apparaît marquée au sceau du conservatisme bien que quelques mesures novatrices aient parfois permis de voir dans le régime un avatar du despotisme éclairé.

Le Directorio Militar

Son action s’exerça principalement en trois domaines : l’ordre public, la question marocaine et les reformes administratives. Le retour au calme fut facilité par la déclaration initiale de l’état de guerre sur tout le territoire et par la réduction de la CNT à la clandestinité. Le nombre de grèves chuta de 495 (avec 1 200 000 grévistes) en 1923 à 165 (529 000 grévistes) en 1924. Cependant la répression conduisit à une radicalisation de l’anarchisme (création en 1927 d’un nouveau mouvement activiste, la FAI, Federación Anarquista Ibérica) et du catalanisme.

En ce qui concerne le Maroc, la dissolution des Cortès permis de mettre un terme à l’affaire des « responsabilités ». Le régime prépara une offensive destinée à venger Annual et à en finir avec Abd-el-Krim. Le 28 juillet 1925, le haut commandement définissait avec la France un plan d’action commune qui prévoyait du côté espagnol un débarquement dans la baie d’Alhucemas. La surprise fut totale et au cours des mois suivants les deux corps expéditionnaires venaient à bout des forces du chef marocain obligé de se rendre aux Français en 1926. La succès accrut évidement la popularité du dictateur.

L’objectif fondamental des réformes intérieures que se proposait Primo de Rivera consistait à couper les racines de la « vielle politique » dans leur terreau, c’est-à-dire au niveau local. Dès son arrivée au pouvoir en 1923, le dictateur décide de dissoudre toutes les municipalités et de remplacer les conseillers par des « porte-parole associés », nommés ou désignés au suffrage corporatif. Suit une série de lois destinées à consolider l’acquis de ces mesures et à écarter définitivement les réseaux « caciquiles » des institutions locales. Le « statut municipal » (4 mars 1924) réintroduit l’élection à ce niveau, étend les compétences communales et crée les « conseillers corporatifs » qui doivent former le tiers des conseils municipaux. Ces dispositions qui manifestent l’influence du maurisme s’inspirent en même temps d’une conception organique de la société : contre l’individualisme libéral, elles renforcent les entités « naturelles », la famille, le municipe et les organisations professionnelles. Le schéma se complète avec la promulgation, un an plus tard, d’un « statut provincial » de semblable teneur et enfin par la création de Delegados gubernativos militares, représentant le gouvernement au niveau local et chargés de surveiller les nouveaux conseillers municipaux et d’empêcher le retour aux anciennes pratiques.

À l’échelle nationale, il faut signaler la formation, à la fin 1923 et au début de 1924, de l’Unión Patriótica (UP). Comme les partis politiques, dans l’acception commune du terme, apparaissaient liés à un système parlementaire voué aux oubliettes de l’Histoire, le régime imagina d’attirer à lui l’opinion publique en organisant un mouvement, l’UP, conçu comme une ligue de citoyens ouverte à tous les vrais patriotes et destinée à fournir l’élite de l’État purifié. Le Directorio lui-même ne se considérait-il  pas apolitique ? Dans la pratique cette neutralité n’était guère évidente. La prétendue spontanéité du mouvement cadrait mal avec les instructions envoyées aux gouverneurs civils pour qu’ils collaborent à la création et au développement des associations de base. Ce type d’intervention du pouvoir central, caractéristique de la « vielle politique », entrait en flagrante contradiction avec les ambitions régénérationistes de la dictature.

Le Directorio Civil

Bien qu’il ait continué à surveiller de près la vie locale, le Directorio Civil se préoccupa davantage de la modernisation de l’économie. Il se trouvait ainsi à l’unisson des « autres dictatures méditerranéennes». L’adoption de systèmes autoritaires était considérée, pour des pays retardataires tels que ceux de l’Europe du Sud, comme une des voies de développement possibles : devant les défaillances de l’initiative privée, c’était à l’État qu’il revenait de diffuser l’éducation, de compléter les équipements collectifs, d’introduire des améliorations techniques et de stimuler la production. Le programme séduisait Primo de Rivera convaincu que la régénération de l’Espagne passait par un progrès économique de base industrielle. Cependant la rhétorique officielle concernant les projets du ouvernement et leur application ne parvient pas à dissimuler le caractère d’improvisation de la politique de développement. Si la dictature laisse le souvenir d’une époque de bien-être et de croissance c’est que les initiatives passablement désordonnées du Directorio profitèrent de la conjoncture favorable des merry twenties.

Les mesures économiques édictées par les ministres civils –Aunós, Calvo Sotelo et le comte de Guadalhorce– manifestent une volonté interventionniste délibérée. L’orientation nationaliste du capitalisme espagnol, déjà notable à partir de 1891, va s’accentuer avec  la création d’un conseil supérieur du travail, du commerce et de l’industrie, qui accentue le protectionnisme (les tarifs douaniers sont relevés en 1926, 1927, 1928), et la régulation des marchés et des prix. Aucun secteur n’échappe désormais au contrôle de quelque chambre, junte ou commission, intégrées pour la plupart dans le Consejo de Economía Nacional. Ces instances qui réunissent des représentants des producteurs se montrent naturellement peu favorables à la création de nouvelles entreprises dans leur secteur ou dans les secteurs concurrents. Le renforcement de la protection douanière se combinait donc avec une restriction oligopoliste de la concurrence interne. Quant à la question de l’accès aux marchés extérieurs, elle n’est jamais abordée globalement mais à propos des encouragements qu’il convient ou non de donner à la production de telle ou telle matière première agricole ou minière.

À un moment où s’améliorait la productivité, l’affaiblissement de la pression syndicale, entraînant celle des revendications salariales, laissait aux entreprises d’amples marges bénéficiaires. Pour consolider la situation, le régime étendit son contrôle aux relations du travail.   (Le corporativisme) inspira la création d’une Organización Corporativa Nacional, coiffant une pyramide de comités paritaires de métiers (locaux, provinciaux, nationaux), chargés de réglementer les conditions de travail et de promouvoir en particulier les accords salariaux. Les corporations qui étaient essentiellement des instruments de régulation des conflits sociaux aux mains de l’État suscitèrent la défiance des ouvriers et bientôt la désaffection des patrons obligés de verser leur cotisation pour le maintien de l’organisation.

Les projets de nature proprement économique concernaient essentiellement les Travaux publics (infrastructures et réseaux d’irrigation). Reçurent ainsi une aide financière les chemins de fer et les compagnies maritimes (la Transmediterránea et la Transatlántica) tandis qu’était mis en marche un ambitieux programme d’extension et d’amélioration du réseau routier. Étant donné les énormes besoins de capitaux, on renonça rapidement au financement public au profit d’une politique d’émission de la Dette (cas des chemins de fer) et de subventions (compagnies maritimes), parfois dispensées selon des critères discutables comme celles dont bénéficia l’homme d’affaires majorquin Juan March. Dans d’autres secteurs, on eut recours à l’institution de monopoles, ainsi pour l’approvisionnement du Maroc en tabac (concédé à Juan March), pour le téléphone (à la multinationale ITT en 1924), ainsi que pour l’importation, la distribution et la vente de pétrole (à l’entreprise CAMPSA).

Dans le domaine hydraulique, les études réalisées par l’ingénieur Lorenzo Pardo sur l’Ebre  servirent de modèle appliqué par l’auteur lui-même aux autres bassins fluviaux. À l’initiative  du comte de Guadalhorce, l’ensemble de ces travaux déboucha sur la création de confédérations hydrographiques de bassins  qui visaient à promouvoir l’extension des périmètres irrigués et l’intensification de la production d’énergie électrique en harmonisant, dans la mesure du possible, les intérêts des agriculteurs et ceux des industriels traditionnellement opposés à propos de l’usage de l’eau. La réalisation de ces objectifs supposait la construction de multiples barrages de retenue, ouvrages coûteux qui ne furent que peu à peu mis en chantier. En fait la seule confédération qui remplit son programme fut celle de l’Ebre.

La réalisation de ces projets réclamait un investissement de 5 200 millions de pesetas justifié par la stimulation apportée au développement économique et particulièrement aux  secteurs de la construction et de la sidérurgie. Mais l’origine des ressources destinées à leur financement n’apparaît pas clairement dans le programme politico-économique du Directorio qui n’aborde pas non plus la question de la réforme fiscale. Dans ce dernier domaine, l’action de l’État se limita à la lutte contre la fraude et à l’assainissement des finances municipales grâce à la création du Banco de Crédito Local et à la faculté concedée aux municipalités d’émettre des emprunts

Lorsque Calvo Sotelo proposa de moderniser le système fiscal en instituant un impôt unique et progressif sur le revenu et les bénéfices industriels et commerciaux, l’opposition de l’oligarchie foncière et des bourgeoisies d’affaires, appuis essentiels du régime, parvint à faire enterrer le projet. Le déficit budgétaire n’était pas prêt d´être réduit.

Dans ces conditions le financement des projets ne pouvait provenir que de la mobilisation de l’épargne au moyen d’émissions, si critiquées, de la dette publique ainsi que d’un recours à la vieille pratique des budgets extraordinaires qui colmatent provisoirement et à grands frais les trous du budget ordinaire.

Quel fut le bilan global de ces mesures ? Aucun doute sur l’augmentation de l’investissement  (qui) s’orienta vers des réalisations d’infrastructures durables : réseau routier, barrages… Cependant les méthodes de financement retenues laissèrent un lourd passif au régime suivant, la IIe République, qui hérita des dettes de la dictature et de ses projets inachevés notamment dans le domaine hydraulique. Quant aux principaux bénéficiaires de cette politique, il ne semble pas nécessaire d’insister sur leur identité : les grands propriétaires fonciers et les hommes d’affaires au profit de qui s’est accélérée l’accumulation capitaliste.

La chute de la dictature

L’ample consensus dont bénéficia le régime de Primo de Rivera à ses débuts se prolongea quelque temps. Plusieurs des grands problèmes qui affectaient la vie de tous les Espagnols ou d’importants secteurs de la population n’avaient-ils pas été résolus : l’ordre public, l’affaire marocaine, certaines questions abordées par les réformes économiques ?… Les trois mois de suspension constitutionnelle avaient été largement dépassés mais les critiques restaient isolées. D’ailleurs la division des forces d’opposition, incapables de proposer une issue à la situation, favorisait le statu quo.

Cependant à mesure que s’évanouissaient les espérances démesurées qui avaient été déposée en elle, la dictature apparaissait comme une fausse solution. Dans l’entourage du monarque on se mit à la recherche de formules qui tout en restaurant les vieux principes constitutionnels et l’hégémonie du bloc dirigeant élargissent la base sociale du régime antérieur. Mais l’opposition tendait  désormais à se fédérer autour de revendications communes : la proclamation de la République et la convocation de Cortès constituantes. Les affrontements des années 1930 se profilaient.

Aux motifs de mécontentement plus ou moins généralisés s’en joignaient d’autres, aussi variés que les aspirations des différents groupes sociaux. Critiques générales : l’excessive durée d’un régime « provisoire », l’inapplication du système électoral prévu par les statuts municipaux et l’échec de la lutte contre le caciquisme. Critiques sectorielles : dans les milieux d’affaires, une fois éliminé le terrorisme anarchiste et mis au pas les syndicats, on supportait mal le contrôle officiel et on redoutait l’éventualité d’une réforme fiscale. D’ailleurs les tensions sociales réapparaissaient en dépit de l’organisation corporatiste. Enfin la dévaluation de la peseta en 1929 porta le coup de grâce au prestige du régime. Quant aux classes moyennes, le mouvement étudiant et les manifestes des intellectuels les incitaient à rejoindre l’Alianza Republicana dans laquelle s’étaient fondues en 1926 les différentes tendances républicaines. Enfin les mouvements victimes de la répression (mouvement ouvrier, catalanisme) retrouvaient leur dynamisme : la CNT reconstituait ses forces, le PSOE et l’UGT abandonnaient leur neutralité et faisaient campagne en faveur de la démocratie et de la république. L’armée elle-même se rangeait parmi les mécontents en raison des atteintes portées par Primo de Rivera aux privilèges d’un corps d’élite, l’artillerie.

Le régime s’usait. Le dictateur mettait son espoir dans l’achèvement du projet de Constitution auquel l’Assemblée travaillait depuis 1929 dans un esprit antilibéral et autoritaire. Mais les événements se précipitèrent : Primo de Rivera commit l’erreur de fermer les universités ; les manifestations étudiantes se développèrent ; une tentative de pronunciamiento se produisit tandis que la chute de la peseta manifestait la défiance du capital étranger et les sorties de capitaux espagnols. Le roi n’allait pas tarder à se défaire du général en saisissant l’occasion que celui-ci lui offrait : la réponse négative des cadres de l’armée à une note du 28 janvier 1930 qui leur demandait s’ils lui maintenaient leur confiance (on observera au passage l’ingénuité politique du dictateur et sa méconnaissance de la situation). Alphonse XIII lui retirant également son appui, il présenta sa démission le 30 et le général Berenguer fut chargé de former le gouvernement. En réalité l’expérience de la dictature était terminée.

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La politique économique de la Dictature de Primo de Rivera

  • La conjoncture économique est favorable : l’ensemble de l’Europe connaît alors une période de croissance et celle-ci est à son maximum en Espagne en 1926. La stabilité des prix, la diminution du chômage contribuent à détendre le climat social en diminuant les conflits et les grèves.L’Etat intervient directement pour moderniser le pays et ses infrastructures : il décide des mesures qui débouchent sur la multiplication des grands travaux en matière de communication. Le réseau routier de l’Espagne remonte pour l’essential au gouvernement de Primo de Rivera, qui l’accroît de 9 455 Km en six ans contre seulement 2 756 Km construits au cours des cinq années 1918-1923. La loi dirigiste de 1924 sur les chemins de fer permet une rénovation profonde de voies ferrées et du matériel roulant.  Jusqu’alors presque expérimental, le réseau téléphonique se développe de même à cette époque.
  • La priorité est accordée au secteur industriel pour lequel l’Etat fait œuvre de protectionnisme et de nationalisme. Protectionnisme douanier impliquant parfois la suspension totale des importations de certains produits comme le ciment  pour permettre le redressement ou le développement des industries productrices espagnoles.  Aides publiques complètent le dispositif pour les industries en difficultés. Bien que cette manne engendre la corruption et facilite les malversations, elle permet une croissance importante de la capacité productive, notamment de la production d’électricité, de ciment, de l’industrie automobile…
  • Nationalisme par l’obligation faite aux investisseurs étrangers indispensables de se joindre à des capitaux privés espagnols dans des sociétés semi-publiques à participation financière étatique. C’est ainsi qu’est organisé la Compañía telefónica nacional, avec l’apport de l’ITT. C’est le cas aussi de la création de la CAMPSA, détentrice du monopole de l’importation, du raffinage et de la distribution des produits pétroliers après la nationalisation des compagnies étrangères. Les réactions américaines ou britanniques afin d’empêcher la constitution de la CAMPSA ne sont pas suivies d’effet, même lorsque les deux pays boycottent la nouvelle société, qui se tourne alors ver l’URSS pour s’approvisionner.
  • La politique hydrographique. Le régime a la prétention de réduire le problème du sous-emploi rural, sans toucher aux structures de la propriété. Par une intensification des cultures au moyen de grands travaux hydrauliques où l’association de l’irrigation, de la production d’électricité et de l’alimentation en eau des centres industriels doit permettre de trouver les financements et d’amortir les coûts prohibitifs. Du grand projet des Confédérations syndicales hydrographiques ne survécut que celle de l’Ebre.
  • Le financement de tous les projets provient, essentiellement, de l’accroissement de la dette publique, laissant ainsi un lourd passif au régime suivant, l’IIe République.
  • Les principaux bénéficiaires de cette politique sont les grands propriétaires fonciers et les hommes d’affaires au profit de qui s’est accélérée l’accumulation.