Le système politique de la Restauration

Chronologie 1875 – 1923

1874     29 décembre. Pronunciamiento de Martinez  Campos. Retour des Bourbons.

1876     30 juin.  Constitution inspirée par Antonio Cánovas.

1879     Fondation à Madrid du premier groupe socialiste.

1880     23 mai. Création du Parti libéral fusionniste par Sagasta.

1881     10 février. Sagasta succède à Cánovas à la tête du gouvernement. Début du turno.

1885     25 novembre. Mort d’Alphonse XII. Régence de Marie Christine. Pacte du Pardo.

1888.    Création de l’UGT.

1890     26 juin. Suffrage universel masculin.

1892     8 janvier. Les journaliers agricoles marchent sur Xérès. Soulèvements anarchistes ultérieures en Andalusie.

Publication des Bases de Manresa.

1895     Fondation du Parti nationaliste basque par Sabino Arana.

1897     8 août. Assassinat  de Cánovas par un anarchiste italien.

1898.    Guerre hispano-américaine à Cuba.

1902.    17 mai. Majorité d’Alphonse XIII.

1909     21-31 juillet. « Semaine tragique » de Barcelone.

1911     Création de la CNT.

1917     Août. Vague de grèves réprimée par l’armée.

1918- 1920 « Triennat bolchevique ». Grèves et violences insurrectionnelles.

1921     Désastre militaire d’Annual, au Maroc.

1923 (13 sept.) Coup d’État de Primo de Rivera, au pouvoir jusqu’au 30 janvier 1930.

Le système politique de la Restauration

Introduction

On appelle Restauration la période de l’histoire d’Espagne qui commence avec l’avènement du fils d’Isabelle II, Alphonse XII, en 1875. Les historiens hésitent sur la date qui en marque la fin. Faut-il aller jusqu’à la proclamation de la IIe République, en 1931, ou bien s’arrêter en 1923, à la dictature du général Primo de Rivera, ou encore en 1902, lorsque commence le règne personnel d’Alphonse XIII? Quelle que soit la date choisie il faut constater l’importance de l’année 1917 : cette année-là, le système politique mis en place en 1875 se révèle incapable de faire face aux problèmes qui s’accumulent depuis le début du siècle, sans qu’on sache par quoi le remplacer.

Par contraste avec la précédente cette période se caractérise par une certaine stabilité institutionnelle, la Constitution de 1876 a fonctionné jusqu’en 1923 (bien que restant théoriquement en vigueur jusqu’en 1931) : jamais aucune autre n’avait duré aussi longtemps. Dans les vingt premières années de la Restauration, la vie politique fut assez calme. Les deux grands partis, assez proches l’un de l’autre, réalisèrent une œuvre législative importante.

La Restauration fut un régime conservateur et d’ordre, libéral sans être démocratique. Les principaux piliers du régime furent la Couronne, l’armée, la nouvelle constitution de 1876, un jeu politique fondé sur son maintien à l’écart de la foule, les trames caciquiles et, finalement, l’alternance des partis dynastiques.

À partir de 1895, les révoltes coloniales, l’assassinat de Cánovas par un anarchiste, et plus encore le désastre de 1898 mirent le point final à cette relative tranquillité et suscitèrent une vague de découragement.

La crise agraire, le retard industriel, le fonctionnement et les vices du régime, l’apparition d’un mouvement ouvrier divisé entre socialistes et anarchistes, les revendications autonomistes de la Catalogne secouent le pays et le régime entre dans une phase de décadence progressive qui aboutit à la dictature de Miguel Primo de Rivera en 1923.

Le système  canoviste

Antonio Cánovas del Castillo a été l’artisan de la restauration des Bourbons. Soucieux de faire rentrer les militaires dans le rang et d’établir la prééminence du pouvoir civil, il aurait préféré qu’Alphonse XII fût appelé par un mouvement de l’opinion publique au lieu d’être imposé par une partie de l’armée.  La majorité du pays accueille Alphonse XII sans hostilité, mais sans enthousiasme. Les classes dirigeantes l’acceptent. Cánovas appelle à la réconciliation tous ceux qui veulent la paix dans le respect de la propriété et de la religion. Son objectif est d’adapter à l’Espagne le modèle britannique d’une monarchie parlementaire dans laquelle le roi règne, mais ne gouverne pas.

Le 20 mai 1875, il réunit un groupe d’anciens sénateurs et d’anciens députés monarchistes pour préparer les grandes lignes de la future constitution. Après il signe le décret convoquant des Cortès constituantes qui, exceptionnellement, seront élues au suffrage universel. Les élections ont lieu dans l’indifférence, avec des taux d’abstention très élevés.  Ce sont ces Cortès qui adoptent le projet de constitution promulgué le 2 juillet 1876.

La Constitution de 1876 est un compromis entre celle de 1845 et celle de 1869. De la seconde, elle garde le préambule relatif aux droits et aux libertés individuelles (liberté d’expression, de réunion, d’association…  L’essentiel vient de la première, notamment le principe de la souveraineté partagée entre la Couronne et les Cortes. Le roi conserve, avec de légères modifications, les attributions que lui conférait la Constitution de 1845 : l’inviolabilité personnelle, le pouvoir législatif en union avec les Cortès, le pouvoir de sanctionner, de promulguer et de faire exécuter les lois ; Le roi est désigné comme chef suprême des armées : Cánovas y tient de façon à marquer la rupture avec l’époque précédente, quand les militaires intervenaient constamment dans le débat politique. Les Cortès sont formées de deux chambres: le Congrès des députés et le Sénat.  Le Sénat, totalement élitiste, comprend :

  • des membres de droit : les enfants du roi et de l’héritier du trône, des Grands d’Espagne, les cadres supérieurs de l’Église, de l’armée et de l’administration
  • des membres nommés à vie par le roi
  • des membres élus au suffrage restreint et indirect par les grands corps de l’État et les contribuables les plus imposés

La constitution ne dit rien du mode de scrutin pour élire les députés. On a eu d’abord le suffrage censitaire, puis -1890- le suffrage universel pour les hommes de plus de vingt-cinq ans. Le roi peut dissoudre les Cortès avant la fin du mandat de leurs membres à condition d’en réunir de nouvelles dans les trois mois.

La Constitution proclame solennellement les droits de l’individu. Mais leur régulation est de même confiée à la loi, ce qui équivaut à soumettre leur protection, ou leur restriction, à la conjoncture politique, au bon vouloir du parti au pouvoir. En ce qui concerne les relations avec l’Église, la formule ambiguë adoptée par la constitution visait à concilier le caractère confessionnel de l’État et la tolérance des cultes non catholiques.

Cette constitution ne diffère guère de celle de l’Angleterre ou de la Troisième République française : un chef de l’État, garant de l’unité nationale, deux chambres, un régime parlementaire. Cependant le fonctionnement du système espagnol obéit à des usages non écrits.

Tel que le conçoit Cánovas, le régime parlementaire postule l’existence de deux partis respectueux de la Constitution: l’un qui occupe le pouvoir, l’autre qui est dans l’opposition, mais qui a vocation à gouverner à son tour. Cette alternance –le turno– rythme la vie politique de la Restauration. En 1875, Cánovas rassemble autour de lui les anciens modérés, attachés à la défense de la propriété et de la religion, ainsi qu’à l’État centralisé et unitaire. C’est le parti libéral conservateur. L’opposition dynastique met quelques années à se constituer. En 1880, Práxedes Mateo Sagasta organise le parti libéral fusionniste avec les anciens progressistes, ceux qui avaient élaboré la constitution de 1869 et qu’avaient rejetés vers la droite les tendances révolutionnaires, la république et le cantonalisme. Sagasta finit par accepter et la monarchie d’Alphonse XII et la constitution de 1876. La différence par rapport aux conservateurs vient de ce que les libéraux ont gardé quelque chose du réformisme d’antan.

Sur le fond, rien ne sépare vraiment les conservateurs et les libéraux ; les uns et les autres représentent l’oligarchie au pouvoir. Ce qui les sépare, ce sont des nuances ; les premiers seraient plutôt de sensibilité cléricale, les seconds modérément anticléricaux : ils souhaitent limiter le rôle de l’Église dans la vie publique. Les deux sont des partis centristes qui cherchent à s’étendre sur leur droite ou sur leur gauche, les conservateurs en absorbant les moins réactionnaires des carlistes, les libéraux en ralliant les plus modérés des républicains, comme Castelar. Ce sont tous deux des partis de notables ; ils n’ont pas de militants, mais de comités locaux qui reproduisent à la base les différences de sensibilité qu’on observe au sommet et qui se retrouvent d’accord dès que l’ordre social et politique et menacé.

Le fonctionnement du système  canoviste

Dans la réalité l’alternance résulte non pas d’un changement de majorité, mais d’une entente préalable entre les chefs des partis conservateur et libéral et de négociations entre ceux-ci et certains notables locaux, les caciques, qui se chargent à leur tour de manipuler le processus électoral.

Quand le parti qui gouverne se sent atteint par l’usure du pouvoir ou qu’il rencontre des difficultés pour faire prévaloir ses points de vue, il cède la place à l’autre. Les rôles sont alors renversés. L’opposition occupe le pouvoir. Le roi ne désigne jamais un chef de gouvernement qui dispose déjà d’une majorité parlementaire ; au contraire : en même temps qu’il nomme un nouveau chef de gouvernement, le roi l’autorise à dissoudre les Cortès. Le nouveau ministère procède alors à des élections générales dont il orchestrait les résultats en accord avec les différentes forces politiques. L’accord se traduisait par un encasillado (la grille des sièges à pourvoir et des candidats à faire élire) acceptable pour tous les participants, ayant le soin de réserver un nombre raisonnable des sièges à la future opposition. L’élection proprement dite n’est plus qu’une formalité, le parti qui les organise est sûr de obtenir la majorité dont il a besoin pour gouverner, car les élections sont truquées de diverses façons : on falsifie les listes, certains électeurs votent deux fois, d’autres sont empêchés de voter, on bourre les urnes… , mais souvent il n’y a pas besoin de faire recours à ces pratiques parce que il n’y a pas de vraie concurrence.

Un personnage tout-puissant joue un rôle essentiel dans ces manipulations : le cacique. Le cacique n’occupe aucune fonction officielle, mais son pouvoir est immense. Rien ne se fait sans son accord, encore moins contre lui. En cas de conflit avec le représentant du pouvoir central –le gouverneur civil–, c’est le cacique qui a le dernier mot ; il est plus facile, en effet, de muter un fonctionnaire qu’un cacique solidement implanté. D’où vient la puissance du cacique ? De sa fortune, souvent, ou encore de l’influence qu’il tire de sa profession –médecin, notaire, curé… Dans les régions rurales d’Estrémadure et d’Andalousie, le cacique a presque un droit de vie et de mort : c’est de lui que dépend l’embauche. Le cacique intervient pour procurer un emploi, pour faire exempter un fils du service militaire, pour régler un problème avec l’administration, pour faire donner à un malade les soins appropriés. En cas de difficulté, il prête de l’argent, le sien –rarement– ou celui de l’État ; il n’est jamais pressé de se faire rembourser : sa générosité lui vaut la reconnaissance des humbles qui ne feront rien sans le consulter et qui, bien entendu, voteront suivant ses instructions. Il peut améliorer les conditions de vie dans une petite commune, quand il s’agit d’ouvrir ou réparer une route, un pont, un bâtiment public. Parce qu’il a des relations, parce qu’il connaît la loi et ceux qui sont chargés de l’appliquer, le cacique apparaît comme un intermédiaire bienveillant entre un État abstrait et lointain, des administrations publiques qui s’expriment dans un jargon incompréhensible et des populations rurales analphabètes, intimidées, désorientées.

Bref, il rend des services à une clientèle qui lui est reconnaissante. Malheur à ceux qui résistent, aux esprits forts, aux mauvaises têtes ! Le cacique les abandonnera à leur sort, en vertu du principe : pour mes ennemis, la loi ; pour mes amis, la faveur.

Le cacique espagnol ressemble fort au notable de la Troisième République française. Comme lui est un homme qui met son influence, sa compétence, sa richesse au service des ruraux et qui, en échange, exerce sur eux une autorité de fait considérable. Cette autorité se manifeste notamment à l’occasion des élections

Le caciquisme suppose la passivité et l’indifférence du corps électoral. Seule une opinion publique, sensibilisée aux problèmes politique par la presse et par des partis modernes, peut y mettre un terme. Des signes d’une telle évolution apparaissent au début du XXe siècle. C’est alors qu’on est obligé de recourir à des moyens grossiers pour  truquer les élections : bourrage des urnes et corruption ; qu’un cacique puisse offrir de l’argent en échange d’un vote favorable prouve que le système commence à s’enrayer.

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L’opposition au système canoviste

Partis politiques

Les carlistes

Après 1876, le carlisme devient une force d’opposition parmi d’autres, capable néanmoins de mobiliser des milliers d’électeurs. Beaucoup de sympathisants carlistes ont renoncé à la lutte armée et se sont intégrés dans les partis de  droite classique, sauf en Navarre où la Communion traditionaliste conserve des positions solides.

Les républicains

Après l’expérience de la Première République, les républicains ont mis de temps à sortir de leur isolement. Le cantonalisme de 1873 n’a pas seulement provoqué la réaction des militaires (Pavía, Martinez Campos) et préparé les esprits à la restauration des Bourbons ; il a aussi discrédité pour quelque temps l’idée même de république qui est apparue à beaucoup comme synonyme d’anarchie.

Les républicains étaient divisés entre les fédéralistes de Pi y Margall, les nostalgiques des pronunciamientos –R­uiz Zorrilla– et les partisans de l’action légale –Salmerón.  Marginalisés par le système politique de la Restauration qui admettait seulement les partis dynastiques, ils étaient réduits à de petits groupes sans prise sur les réalités ; certains, comme Castelar, avaient fini par se rallier au régime et rejoindre le partit libéral.

Les lois sur la liberté de la presse et sur la liberté d’association permettent aux opposants de s’exprimer au grand jour. L’introduction du suffrage universel (1890) donne aux républicains l’espoir de reconquérir une partie du terrain perdu. De fait, malgré leurs divisions, ils progressent dans les grandes villes où les caciques ont du mal à fausser les élections, mais il s’agit souvent d’un vote de protestation qui ne signifie pas forcément adhésion aux thèses républicaines. Les organisations ouvrières, enfin, se méfient des républicains dans lesquels elles voient des bourgeois ; les prolétaires doivent se battre pour changer la société, pas la forme du régime.

Vers la fin du siècle, cependant, les républicains  commencent à attirer vers eux beaucoup de ceux qui, dans les classes moyennes et parmi les intellectuels, se détournent des partis gouvernementaux, incapables de s’attaquer aux problèmes de fond et de moderniser l’Espagne. La monarchie s’identifie à un ordre social et politique corrompu et inefficace. La république redevient une promesse de renouveau. Une union républicaine hétérogène se forme sous la direction de Salmerón ; elle compte dans ses rangs des personnalités comme Azcárate, Costa, Giner de los Ríos… En 1903, cette coalition réussit à faire élire trente-quatre députés ; elle obtient la majorité dans plusieurs grandes villes : Madrid, Barcelone, Valence…

La Semaine tragique de Barcelone (1909) et la répression inquiètent les socialistes qui changent alors de tactique et acceptent de s’allier aux républicains. Aux élections générales de 1910, le bloc formé par les républicains et les socialistes fait élire quarante députés ; parmi eux, se trouve Pablo Iglesias; c’est la première fois qu’un socialiste entre au Parlement.

À ce moment-là, le Parti Radical d’Alejandro Lerroux  réussit, à Barcelone et à Valence, à ressembler des milliers d’électeurs. Son anticléricalisme sommaire et une phraséologie extrémiste excitent les couches populaires. On s’interroge encore aujourd’hui sur le secret de cette réussite. Lerroux était-il un provocateur, appointé et soutenu par le gouvernement en place pour soustraire les ouvriers à l’influence des idées anarchistes et pour détourner les petits bourgeois du mouvement nationaliste catalan ?

Les mouvements nationalistes (ou régionalistes)

Dans l’Espagne de la Restauration apparaît sur la scène politique la question des nationalités périphériques : sensible en Galice et à Valence, elle devient rapidement brûlante en Catalogne et au Pays basque.

Philippe V avait fondu les territoires de la monarchie en un corps homogène (la Nueva Planta). La guerre d’Indépendance avait été une guerre nationale contre l’envahisseur étranger. Les Cortès de Cadiz avaient proclamé la souveraineté nationale sans distinguer entre les particularités régionales. Ni le carlisme ni le fédéralisme  de Pi y Margall, tout en étant hostiles à la centralisation, ne remettent pas en cause l’unité national. Alors, comment s’expliquent ces mouvements nés dans les dernières années du XIXe siècle ? Le problème affleure dans des contextes socio-économiques divers selon les régions.

La Catalogne

Dans le cas de la Catalogne, d’après Pierre Vilar, las racines profondes du nationalisme se trouvent dans la structure de l’économie espagnole du XIXe siècle. Le nationalisme serait né du développement inégal et de la localisation géographique de l’industrie espagnole. Pendant toute la première moitié du siècle l’industrie espagnole est en fait une industrie catalane.  Les industriels catalans réclament de l’État espagnol des mesures de protection pour les produits. Mais l’État et la politique sont dirigés par les représentants de l’aristocratie terrienne, des militaires, des fonctionnaires, des spéculateurs issus d’un capitalisme encore purement marchand ou bancaire. Au protectionnisme que réclament les Catalans s’opposent les marchands de Cadix, les importateurs de produits manufacturés  et d’articles de luxe, les exportateurs de laine, de minerais, de grains, intéressés par le libre-échange pour lequel l’Angleterre fait campagne, de son côté. Plus le temps passe et plus les différences s’accusent entre la Catalogne et le reste du pays. De 1820 à 1885, les dirigeants de l’industrie catalane, qui ont conquis le marché national espagnol, aspirent, sans y parvenir, à prendre la tête de la nation espagnole. « L’Espagne est la nation ; la Catalogne est la patrie », disaient les romantiques ; à la fin du siècle, on dira, à peu près : la Catalogne est la nation ; l’Espagne est l’État. On a passé de la petite patrie à l’idée de nation et bientôt cette nation exigera d’avoir son État.

Le nationalisme catalan prend forme entre 1885 et 1917.

Une bourgeoisie industrielle aspire à disposer d’un État, et, se voyant refuser la direction de l’État espagnol lui-même, se replie sur l’exigence d’une organisation régionale politiquement autonome.

Le « Memorial de greuges » (1885)

Le premier document exprimant une revendication catalane spécifique est le « Memorial de greuges » adressé au roi Alphonse XII en 1815 par Valentí Almirall, républicain fédéraliste, et Joan Mañé y Flaqué, monarchique conservateur. Les signataires de ce document pointent du doigt l’instabilité politique de l’Espagne, la tentation toujours plus grande de centralisation inspirée par le modèle français et les orientations économiques imposées par Madrid, favorables au libre-échange et menaçant à terme l’existence des derechos protectores. Ils indiquent que les régions – au premier rang desquelles la Catalogne – peuvent mettre leur dynamisme au service de la nation espagnole et contribuer ainsi à sa consolidation. Mais cela implique quelques concessions : une réforme de l’organisation territoriale de l’État, la restitution de l’ancien système administratif  et la déclaration du caractère officiel de la langue catalane. Le memorial peut être considéré comme l’acte fondateur d’un catalanisme dont les défenseurs reconnaissent leur statut de sujets de la monarchie espagnole mais ne veulent pas être identifiés à la Castille.

Les « Bases de Manresa » (1892)

Rédigé par l’Unió Catalanista à l’occasion de sa première assemblée, ce document peut être lu comme le premier projet de constitution catalane. Traditionaliste, ce catalanisme prévoit la récupération de l’ancienne législation, la constitution d’un Parlement d’où seraient exclus les hommes sans responsabilités familiales et les femmes, et qui, au lieu de travailler de façon permanente, ne se réunirait qu’à une époque déterminée. Le maintien de l’ordre public serait, quant à lui, confié à une milice, le Somatén. Corporativiste, il envisage de structurer son Parlement autour de groupes professionnels clairement identifiés. Exclusif et discriminatoire, il ne reconnaît pas le principe de la co-officialité de langue (seule la langue catalane deviendrait officielle) et les emplois publics seraient réservés aux seuls Catalans. Ce catalanisme, promu par l’aile droite de l’intelligentsia catalane, apparaît avant tout comme un mouvement ultraconservateur et anticastillan qui semble sorti tout droit de la Catalogne médiévale.

Le désastre colonial (1898)

Avec la perte de Cuba, les Philippines et Porto Rico l’industrie catalane perd l’un des derniers débouchés protégés qui lui restaient à l’extérieur de la péninsule. Le ministre
des Finances, Raimundo Fernández Villaverde, aggrave la situation en voulant liquider la dette contractée à l’occasion de la guerre coloniale par une augmentation de la pression fiscale dans les secteurs réalisant les plus grands bénéfices. Or, il se trouve qu’à cette époque la Catalogne est la région espagnole la plus dynamique. Près de 150 corporations catalanes refusèrent de payer et provoquèrent durant trois mois le tancament de caixes (la fermeture des caisses). Ce blocage provoqua un changement radical dans les relations entre la Catalogne et l’État central car il favorisa une plus grande politisation des organisations patronales catalanes et leur rapprochement des mouvements catalanistes.

La « Lliga Regionalista (1901)

En 1901 se crée  la « Lliga Regionalista », parti politique au service du catalanisme, qui allait dominer la vie politique catalane jusqu’en 1923. La Lliga, dirigée par Enric Prat de la Riba puis par Francesc Cambó, défend un catalanisme monarchique, modéré et conservateur qui prône l’autonomie. La Lliga obtient ses premiers succès électoraux en 1901. Cambó est élu député en 1907. En 1913, les catalanistes obtiennent la création d’une sorte de fédération régionale, la Mancomunitat, organisme commun aux quatre provinces catalanes qui envisage une politique de progrès économique et culturel.

Le Pays Basque

Le nationalisme basque est, dès le début, une réponse passéiste aux changements survenus au Pays basque durant la phase de modernisation de la région à la faveur de la révolution industrielle. En une vingtaine d’années, à partir de 1880, la Biscaye devient la seconde région industrielle d’Espagne grâce à l’exploitation des mines et à l’installation de hauts fourneaux. Sa population croît au rythme de plus de 3% par an. Pour Sabino Arana, le fondateur du nationalisme basque, l’industrialisation de Biscaye constitue une menace pour la société traditionnelle.

Au Pays basque, c’est en 1894 qu’apparaît la première structure authentiquement nationaliste – Euskeldun Batzokija – et qui servira d’antichambre à la fondation, par Sabino Arana, du Parti nationaliste basque (E.A.J. Eusko Alderdi Jeltzalea) en 1895. La
pensée de Sabino Arana, dont les éléments principaux apparaissent dans l’ouvrage qu’il publie en 1892 sous le titre Bizkaya por su independencia, va connaître, jusqu’à la mort de ce leader en 1903, une évolution qui contribue, aujourd’hui encore, à structurer les diverses tendances du nationalisme basque.

Dans une première étape, Arana défend un nationalisme antiespagnol radical et violent basé sur la race, la religion et la langue. Il développe une mythologie basque autour de trois grands thèmes : le territoire et sa relation avec la Castille, la noblesse universelle, et la pureté de race ou de sang. Arana s’efforce de démontrer – bien qu’aucun document historique ne l’atteste – que les trois provinces basques – Bizcaye, Alava et Guipuzcoa – mais aussi la Navarre et Iparralde – ont toujours été indépendantes et que leur relation avec la Castille fut le fruit d’un pacte que les générations successives renouvelaient tacitement. Cette affirmation a toujours permis, depuis les premiers écrits d’Arana, de remettre en cause la légitimité du pouvoir castillano-espagnol au Pays basque et de considérer « l’Autre», qu’il distingue du « Nous », comme un occupant, un colonisateur dont rien ne justifie la présence. D’autre part, Arana défend le principe de la noblesse universelle selon lequel les Basques seraient les seuls catholiques authentiques, les seuls à n’avoir été « contaminés » ni par les Juifs ni par les Musulmans. Ce mythe, qui contient en germe ce qui sera l’une des bases d’une idéologie intégriste au plan religieux, en engendra un troisième, celui de la pureté de race ou pureté de sang. Arana affirme en effet que la noblesse du peuple basque procède de l’absence de sang étranger dans sa constitution biologique, caractéristique qui est due, selon lui, à une indépendance originelle que les Basques auraient toujours su défendre. Aux trois mythes, il ajoutera bientôt une devise  « Jaungoikua eta Lagizarrak » (« Dieu et les vieilles lois ») et un drapeau, appelé aujourd’hui Ikurriña, dont la croix blanche représente Dieu, la croix verte, le chêne (les vieilles lois et l’indépendance) sur le fond rouge de l’écu de Bizcaye.

Vers 1898, et après avoir obtenu un siège à l’assemblée provinciale (Diputación Provincial de Vizcaya), Arana adoucit ses positions puis opère une évolution espagnoliste, probablement parce qu’il prend conscience que le nationalisme intégriste, raciste et violent qu’il défend depuis le début, n’a pas d’avenir. Il s’oriente alors – et c’est à ce moment que la mort le surprend – vers un régionalisme radical qui implique le renoncement à l’indépendance. Malgré cette évolution, sa mort prématurée contribue à sa mythification. Ses successeurs n’auront de cesse de prolonger son « œuvre » et de réactualiser ses positions doctrinales. Les uns emboîteront le pas du nationaliste intégriste, raciste et violent des origines, les autres préféreront le nationaliste pragmatique des dernières années, conscient du caractère irréalisable du projet initial.

La ligne dure prétend garder intact l’héritage du premier Arana et ne rien concéder. La ligne modérée, tout en se réclamant du second Arana, souhaite démocratiser le parti national basque en respectant le cadre juridique espagnol. Ces deux tendances ne cesseront de s’opposer.

Le mouvement ouvrier

Introduction : Le mouvement ouvrier pendant le sexennat démocratique

Une nouvelle étape du mouvement ouvrier s’ouvre avec l’arrivée en Espagne de l’Association Internationale des Travailleurs (Première Internationale), pendant le sexennat démocratique : en 1868, l’Italien Fanelli, disciple de Bakounine se trouve en Espagne. Son influence est déterminante sur l’orientation de la branche espagnole de la Première Internationale, fondée au lendemain du premier congrès ouvrier de 1870. La majorité des associations  ouvrières suit Bakounine et se méfie de la politique et des politiciens, même républicains. Les régions d’élection de cette diffusion sont la Catalogne (prolétariat textile, exploité et mal payé) et l’Andalousie (paysans sans terre) et le nombre d’adhérents est rapidement supérieur à 100 000.

La déclaration d’inconstitutionnalité de l’Internationale en 1871 ne gêne pas le mouvement de façon sérieuse mais, en revanche, les divisions du mouvement ouvrier ont des répercussions rapides. Durant l’année 1872, Paul Lafargue, gendre  de Marx, se rend en Espagne où ses contacts avec des militants madrilènes, dont Pablo Iglesias, précipitent la création d’une nouvelle Fédération madrilène (marxiste), qu’ils représentent au Congrès de La Haye, en septembre 1872.

La proclamation de la République et le mouvement cantonaliste prennent place dans ce contexte. Sans l’avoir organisé, les membres de l’Internationale participent activement à cette révolte et en Andalousie des cantons sont proclamés en accompagnement de mesures de collectivisation de la terre. La force du mouvement est plus grande qu’en Catalogne où les organisations ouvrières sont restées passives devant les tentatives de grèves générales de 1873.

La révolte cantonaliste est réprimée militairement, l’Internationale est dissoute le 10 janvier 1874 et la presse ouvrière disparaît. Engels, par sa brochure critiquant le cantonalisme, formalise les objections du courant marxiste envers le courant anarchiste. Le mouvement reste cependant plus puissant et plus influent que le groupe minoritaire d’Iglesias et, en Andalousie, il se maintient sous la forme de sociétés secrètes devenues de plus en plus radicales, qui contribuent grandement au climat d’insécurité de la région a partir de 1874.

Le mouvement ouvrier à l’époque de la Restauration

Les socialistes

La répression conduit à Paris puis à Londres l’un des fondateurs de la Fédération madrilène, José Mesa. Il collabore alors avec Marx et Engels puis, à Paris, prend contact avec Jules Guesde et servira de lien entre les guesdistes et les socialistes espagnols. Il traduit des œuvres de Marx et joue un rôle déterminant dans l’organisation du Parti socialiste ouvrier espagnol, créé en 1879 autour d’un noyau d’intellectuels et d’ouvriers, fondamentalement typographes, menés par Pablo
Iglesias.

La libéralisation des droits d’association et de réunion en 1881 a permis la reprise des Congrès ouvriers et le mouvement socialiste, bien que de faible audience, développe une activité de presse, par la création d’ « El Socialista » en 1886. L’UGT fut fondée le 12 août 1888 par Pablo Iglesias. L’action syndicale qui s’était maintenue pendant la clandestinité et était le noyau de la première version du parti est indissolublement liée au mouvement socialiste espagnol. Cependant, il n’a pas à l’époque une forte implantation, le nombre des adhérents étant de 6 000 environ au tournant du siècle, principalement implantés à Madrid, en Biscaye et dans les Asturies, régions minières.

Les anarchistes

En revanche le mouvement anarchiste qui relance dès 1881 une Fédération des travailleurs de la région espagnole, dépasse rapidement, en nombre d’adhérents, les chiffres d’avant 1874. Mais il est déchiré par des conflits internes : s’y affrontent disciples de Bakunin, qui privilégient l’action syndicale, et disciples de Malatesta qui préconisent l’action individuelle et rejettent tout réformisme (« la propagande par le fait »). L’action violente prend le pas sur toute autre après la dissolution de la Fédération en 1888. Tandis que se développent une presse anarchiste importante avec notamment le journal Tierra y Libertad et de revues intellectuelles de grande valeur, la violence  se manifeste de façon privilégiée en Andalousie, par l’insurrection de Jerez en 1892 où plus de quatre mille paysans armés de fourches, s’emparent de la ville aux cris  de « Vive l’anarchie ! ». Quelques jours plus tard, à Barcelone, un anarchiste nommé Pallás lance une bombe contre le général Martinez Campos et manque sa cible ; c’est la réplique des anarchistes à la répression des événements de Jerez. Trois mois plus tard, un autre militant veut venger l’exécution de Pallás ; il lance une bombe dans le théâtre du Lycée faisant une vingtaine de morts et de nombreux blessés. C’est l’une de ces actions qui coûte la vie à Cánovas del Castillo. Cependant, de 1890 à 1900, les positions de deux mouvements anarchistes se rapprochent, notamment au cours du procès de Montjuich de 1897.

L’expansion du mouvement ouvrier au XXe siècle

Le XXe siècle s’ouvre sur une reprise des revendications salariales à laquelle s’ajoutent une demande de réduction de la journée de travail et la lutte contre le chômage. Tels sont les mobiles de la plupart des épisodes d’agitation ouvrière, à commencer par les quatre grèves générales : trois affectent des villes qui n’en avaient pas encore connue (Gijón, Seville et La Corogne en 1901) et la quatrième, Barcelone en 1902. Ultérieurement l’épicentre des conflits se déplace vers Andalousie (mouvement des journaliers agricoles), puis vers le nord (Asturies) pour revenir à Barcelone où se produit l’affrontement le plus violent de la période lors de la « semaine tragique » (août 1909).

Ces événements produisent l’expansion du mouvement ouvrier. Côté anarchiste, la propagande par le fait n’ayant pas atteint ses objectifs, une nouvelle conception du syndicalisme  apparaît : le syndicalisme révolutionnaire. C’est le cas de la France avec la création de la CGT et la apparition de la « Charte d’Amiens » (1906) qui proclame l’indépendance du syndicalisme et recommande l’action directe, c’est-à-dire sans intervention des partis politiques ni de l’État. La grève générale apparaît comme l’arme suprême qui abattra définitivement l’ordre capitaliste. L’influence française est sensible dans l’anarcho-syndicalisme espagnol. Les anarchistes se regroupent. La Solidarité ouvrière, créée à Barcelone, en 1907, s’étend à toute Catalogne. En 1910 est fondée la Confédération nationale du travail (CNT), conçue comme un organisme de lutte sociale, de caractère nettement révolutionnaire. Le nombre d’associations locales et d’affiliés augmente considérablement malgré la répression et le passage obligatoire à la clandestinité dans les années 1909-1914.

Quant au socialisme, sa progression peut être évaluée au nombre de voix obtenues par le PSOE lors des élections nationales et municipales et à celui de ses militants. Le syndicat socialiste, l’UGT qui comptait 35.000 affiliés en 1908, passait à quelque 127.000 en 1914. L’entrée dans la centrale des puissantes fédérations des mineurs et des cheminots, l’affiliation au PSOE d’intellectuels et de représentants de professions libérales, l’ascension de socialistes au Parlement illustrent ces progrès. Par ailleurs, la tendance « gradualiste » se consolide à l’intérieur du parti, s’esquissant un rapprochement avec le républicanisme qui débouche sur la formation d’une Conjunción Republicano-Socialista (1909)

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L’Institution libre d’enseignement

L’Institution libre d’enseignement est une célèbre tentative pédagogique réalisée en Espagne au XIXe siècle, qui s’inspirait de la philosophie de Karl Christian Friedrich Krause, un disciple de Kant. Julio Sanz del Río, à l’occasion de son séjour en Allemagne, trouve dans l’œuvre du Krause la cohérence d’une pensée qui débouche sur la vie : science, éthique et politique dépendent d’une vision globale du monde et d’une philosophie rationaliste. Il ramène ces idées en Espagne, ainsi que celle d’une université indépendante de l’Église et de l’État, préoccupée seulement de faire avancer la connaissance. Les krausistes ont été considérés comme les éducateurs de l’Espagne contemporaine, compte tenu du rayonnement de ce mouvement de pensée.

Parmi les disciples de Sanz del Río se trouve celui qui poursuivra son œuvre et qui fera du krausisme, dans le dernier tiers du XIXe siècle, l’instrument de la rénovation de l’Espagne : Francisco Giner de los Ríos (1839-1915), qui, dès son arrivée à Madrid, en 1863, avait été séduit par l’enseignement et la rigueur intellectuelle du Sanz del Río.

L’une des premières mesures prises au lendemain de la Restauration concerne l’université. Le gouvernement exige de nouveau des professeurs qu’ils respectent, dans leurs cours, le régime et le dogme catholique. Certains -parmi les plus brillants- refusent à se soumettre à ce qu’ils considèrent comme une atteinte à la liberté de conscience et à la liberté de la science. Ils sont exclus. L’un d’eux, Francisco Giner de los Ríos, est même incarcéré pendant quelque temps. À sa sortie de prison, Giner prend acte des contraintes qu’on veut imposer aux professeurs et, pour préserver leur liberté, fonde l’Institution libre d’enseignement (29 octobre 1876). Ainsi commence l’une des tentatives les plus originales et les plus fécondes pour réformer l’Espagne de l’intérieur au  moyen d’un travail patient d’éducation.Ce que Giner de los Ríos mettait au-dessus de tout, c’était le respect des croyances religieuses ; l’État n’avait pas à imposer un dogme officiel ; c’est pourquoi Giner et ses amis ne pouvaient  plus rester dans l’université telle que la concevaient les ministres de la Restauration.

Le problème n’est pas propre à l’Espagne ; il se pose, à peu près dans les mêmes termes, en France avec les lois de Jules Ferry sur l’école publique. Il s’agit d’assurer la neutralité de l’enseignement et de le soustraire à l’influence jugée excessive de l’Église catholique, mais, à la différence de la France, en Espagne, l’initiative vient du secteur privé et elle se heurte à l’État.  En Espagne, l’enseignement libre, c’est l’enseignement laïque. L’article 15 des statuts de l’Institution libre d’enseignement est explicite : « L’Institution est complètement étrangère à tout esprit et à tout intérêt de communauté religieuse, d’école philosophique ou de parti politique ; elle pose en principe seulement la liberté et l’inviolabilité de la science, l’indépendance qui en découle dans la recherche et dans l’exposé des résultats vis-à-vis de toute autorité que la conscience du professeur, seul responsable de son enseignement. »

L’Institution libre d’enseignement apparait comme une création originale aussi bien pour le contenu de l’enseignement que par les méthodes pédagogiques. L’Institution cherche à former des têtes bien faites plutôt que bien pleines. Giner dénonce les classes trop chargées et des méthodes qui font trop appel à la mémoire ; l’école devrait, au contraire, apprendre aux élèves à réfléchir et leur donner le goût du travail, y comprit le goût du travail manuel. L’Institution introduit en Espagne la mixité, l’enseignement artistique, la pratique du sport, les excursions, les colonies de vacances… Avant de savoir lire et écrire, les enfants apprennent « à voir, à écouter et à réfléchir ». On les emmène dans des musées où de maîtres particulièrement éminents – Manuel B. Cossío, le successeur de Giner à la tête de l’Institution, est l’un des premiers à avoir attiré l’attention sur le Greco –  commentent pour eux les chefs-d’œuvre ; on organise à leur intention des visités guidées de monuments ; on leur fait découvrir les paysages et le folklore de l’Espagne ; on leur enseigne l’histoire des religions et à respecter la force du sentiment religieux et la tolérance.

Seule une élite a pu bénéficier de ces méthodes d’enseignement. L’Institution n’a jamais eu plus de quelques centaines d’élèves, parmi lesquels le poète Antonio Machado, sans doute l’auteur le plus représentatif qu’elle ait formé. L’influence du krausisme va bien au-delà de ces effectifs. Il a proposé un modèle d’homme qui a attiré les meilleurs esprits : rigueur, honnêteté, conscience professionnelle, respect d’autrui, tolérance… On retrouve ces qualités et cette sorte de stoïcisme chez les fondateurs de la IIe République, soit qu’ils soient issu des rangs de l’Institution, soit – c’est le cas le plus fréquent- qu’ils aient été conquis par la noblesse d’un idéal et par le rayonnement des homes qui l’incarnaient. L’Espagne contemporaine doit à l’influence de l’Institution un état d’esprit et deux réussites : la rénovation des programmes et des méthodes scientifiques et la création d’un établissement singulier, la Résidence des étudiants.

Ce sont les hommes de l’Institution libre d’enseignement qui ont modernisé la recherche scientifique en Espagne. Le fait décisif est la création, en 1907, du Conseil pour le développement des études (Junta para la ampliación de estudios) à partir d’une idée de Giner de los Ríos. La Junta envoie des étudiants et des professeurs poursuivre leurs études à l’étranger ; elle invite en Espagne des spécialistes qui font connaître leurs travaux et leurs méthodes ; elle se préoccupe d’encourager et de financer la recherche par la création de laboratoires tels que l’Institut national des sciences ou le Centre d’études historiques. Grâce à ces initiatives, l’Espagne du XXe siècle peut s’enorgueillir de compter des savants dignes d’être comparés aux meilleurs esprits de leur temps.

C’est encore l’Institution libre d’enseignement qui est à l’origine de la Résidence des
étudiants, inaugurée le 1er octobre 1910. Dirigée par un krausiste, Alberto Jiménez Fraud, la Résidence s’était donné par mission de former l’élite intellectuelle et artistique de la nation. Conçue sur le modèle des collèges britanniques, elle offrait les étudiants un cadre propice a leur épanouissement : des laboratoires, une bibliothèque, des salles de réunion où l’on donnait des conférences et des récitals, où l’on jouait des pièces de théâtre, où l’on organisait des expositions. La Résidence des étudiants a été, de 1910 à 1936, dans le domaine de l’intelligence, des lettres et des arts, un centre de création et de divulgation de la culture d’une fécondité rarement égalée.

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La fin de l’empire colonial

Introduction

L’Espagne apparaît au XIXe siècle comme une puissance en déclin. La perte rapide de son empire après la proclamation des républiques en Amérique latine en 1821 l’a privé d’une grande partie de ses ressources économiques et de son influencemondiale.

Cuba, Porto Rico, les Philippines et quelques îles dans l’océan Pacifique demeurent en 1898 le symbole de cette puissance déchue et réduite comme peau de chagrin. L’île de Cuba est exploitée avec profit par l’État espagnol et fournit ses ressources considérables de canne à sucre, tabac et fer. Les Antilles sont un débouché important pour certaines productions espagnoles ; le commerce avec les colonies favorise la marine marchande. Les dernières possessions espagnoles, outre leur valeur économique, constituaient un élément important de la conscience nationale du pays. Elles étaient un des ferments de l’orgueil national : leur perte fut ressentie comme une nouvelle humiliation qui s’ajoutait à celles que le pays avait subies depuis le début du siècle.

L’empire connut deux grandes crises ; la première correspond à la première insurrection cubaine (1868–1878), dite « guerre de dix ans », écrasée après une lutte longue et coûteuse. Des insurrections, rapidement écrasées, éclatèrent à plusieurs reprises aux Philippines à la même époque. La seconde appelée « la guerre d’Indépendance » (1895–1898) fut accompagnée à partir de 1896 par l’insurrection philippine. La guerre de 1898 contre les Etats-Unis mit fin à cet empire.

Les crises

Or, fin 1868, un soulèvement a eu lieu à Cuba. Les gouvernements, aux prises avec des difficultés intérieures, n’engagent pas de réforme du système colonial. Après dix ans d’affrontements est signée la paix de Zanjón. Dès cette époque, il semblait possible de négocier avec le Parti libéral autonomiste une modification des liens entre l’Espagne et l’île, modification qui pouvait imiter l’attitude anglaise de l’époque et instaurer une forme d’autonomie. Mais le point de vue quasi unanimement partagé en Espagne, par l’opinion aux tendances nationalistes accentuées, suivant ainsi la situation européenne, et par Cánovas lui-même, est que Cuba est une partie inséparable du territoire national. Le ministre de l’outre-mer, Maura, a proposé sans succès une solution autonomiste en 1893.

Dès lors, plusieurs facteurs se sont conjugués : l’échec de la solution autonomiste a disqualifié le Parti libéral au profit du Parti révolutionnaire cubain de José Martí, dont l’objectif était l’indépendance de Cuba. Le gouvernement espagnol a tenté de restaurer une préférence pour certains produits espagnols à Cuba.  En 1895, se déclenche alors la deuxième insurrection dite du « grito de Baire ». Pour y faire face, l’Espagne nomme successivement trois commandants en chef, dotés de moyens considérables : Martínez Campos, Weyler et Blanco.  Le premier ne reste que quelques mois à Cuba, suffisamment longtemps pour prendre conscience que toute solution militaire est impossible. Son successeur, Weyler, croit impressionner l’adversaire par des méthodes qui suscitent la réprobation de l’opinion internationale : il regroupe les populations des campagnes pour isoler les combattants et les réduire. En vain. Sagasta le remplace par Blanco en même temps qu’il prépare un statut d’autonomie interne pour Cuba et pour Porto Rico, mais il est trop tard, d’autant plus qu’une insurrection analogue vient de se déclencher aux Philippines.

Cuba et les Philippines sont deux secteurs qui, par ses ressources et sa position stratégique, intéressent au plus haut point les Etats-Unis, qui s’affirment de plus en plus comme l’une des grandes puissances du monde.

Les Etats-Unis étaient déjà très présents à Cuba par leurs investissements et leur domination commerciale. Ils hésitent beaucoup à s’engager militairement, malgré les pressions en faveur d’une annexion pure et simple de l’île, et souhaitent plutôt négocier avec l’Espagne leur prépondérance économique à Cuba. Les gouvernements de la Restauration le souhaitaient aussi, ayant conscience de la faiblesse de leur pays vis-à-vis des Etats-Unis. Mais la répression des insurgés cubains menée par le général Weyler, inefficace sur le plan militaire, a été une arme de propagande pour inviter les Etats-Unis à intervenir. L’explosion du cuirassé américain Maine dans le port de La Havane et des violentes campagnes de presse dans les deux pays ont rendu la guerre inévitable.

En trois mois, l’Espagne voit détruire sa flotte de guerre aux Philippines et sur les côtes cubaines. La déroute est totale et le gouvernement espagnol n’obtient pas la paix honorable qu’il demande aux Etats-Unis. Le traité de Paris, signé le 10 décembre 1898, sanctionne la perte de Cuba,  qui passe sous protectorat atténué des Etats-Unis, de Porto Rico, des Philippines et de l’île de Guam.

Les conséquences du conflit

Dans l’historiographie espagnole, 1898 est l’année du Désastre par excellence. C’est le point de départ d’un drame qui comprend plusieurs facettes. La première, la plus durable et par conséquent la plus dramatique, est une crise morale. 1898 marque la destruction définitive d’un empire dont la construction était le résultat d’une action collective de quatre siècles. La guerre de Cuba qui débuta en 1895 fit vibrer la corde sentimentale et patriotique du pays. Il s’y précipita avec enthousiasme même si certains hommes politiques, parmi lesquels Cánovas, ne croyaient pas en la victoire et jugeaient l’indépendance inéluctable. Une partie de la presse a caché la vérité et entretenu des illusions sur l’issue du conflit. Les premiers revers face aux Américains provoquèrent la déception d’un peuple enthousiaste à partir au combat et qui, soudain, découvre une réalité cachée par la propagande et le discours officiel. Le retour des soldats, des blessés et des prisonniers accrut ce sentiment de désarroi. Le pays se trouvait ruiné, sans ressources coloniales et en situation d’infériorité au sein d’un Europe indifférente ou hostile.

Paradoxalement, cette crise morale ne se concrétisa pas par une crise politique majeure. Le régime ne fut jamais remis en cause, les républicains ne tirèrent pas profit des événements. Il n’y eut ni rébellion de l’armée, ni révolution populaire. Le gouvernement Sagasta démissionna et fut remplacé par celui de Silvela. Il s’agissait d’un gouvernement conservateur au programme d’union nationale qui développa avec succès le thème de la régénération. La crise du système politique débutera plus tard à partir du développement du syndicalisme et du régionalisme contre lequel aucun gouvernement ne sut lutter efficacement.

À l’inverse de la crise morale, la crise économique fut gérée de manière efficace surtout par le ministre Villaverde. La guerre avait ruiné le pays. Financée par emprunts successifs, elle laissait l’État à la fin 1898 dans une situation de faiblesse économique flagrante. L’action intelligente de Villaverde permit de restaurer la confiance et de favoriser l’investissement étranger. Les capitaux investis dans les colonies, à Cuba et à Porto Rico furent rapatriés. Les investissements français affluèrent entre 1901 et 1913. Cet afflux de capitaux s’accompagna de la création de banques qui connaîtront un essor remarquable durant la  Première Guerre mondiale.

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La crise de la Restauration

Le problème marocain

1906 : À la conférence d’Algésiras fut délimitée, de concert avec la France, une zone d’influence espagnole. L’exploitation des mines du Rifdéclenche l’hostilité indigène contre la présence étrangère. Le gouvernement espagnol appelle les réservistes pour réprimer la rébellion (1909) : c’est la « Semaine tragique ». D’autres crises suivront.

1917

La crise militaire

Les  militaires, mécontents de la détérioration de leur sort matériel, forment des
Juntas  de Defensa, associations
qui s’opposent à l’avancement selon les mérites de guerre et revendiquent
l’ancienneté comme seul critère d’ascension. Ces juntes auront une très
grande influence sur les gouvernements.

La crise politique

Le  régime de la Restauration se révèle incapable de faire place à la nouvelle  gauche (mouvement ouvrier, républicanisme…) et aux nationalistes.

Quelque  quatre-vingt députés forment une Assemblée  à Barcelone. Ils exigent du gouvernement la dissolution du parlement et  l’ouverture immédiate de Cortès constituantes.

La crise sociale

La  Grande Guerre produit une montée des prix (et une dégradation des salaires  réels) et une accumulation des bénéfices.

Un  accord est signé entre la UGT et la CNT pour lutter contre la vie chère  (1916). Il s’agit d’exercer une pression sur le gouvernement pour obtenir un  blocage des prix. Les syndicats sont disposés à recourir à une grève générale  à l’échelle nationale. La grève  aura lieu au mois d’août.

Vers le putsch (1918-1923)

  • L’évolution de la crise politique : dix gouvernements se succèdent à cette période, dont plusieurs de concentration.
  • Le « Triennat bolchevique » Agitation populaire. Violence en Catalogne et en Andalousie. Risque permanent de révolte paysanne.
  • 1921 : L’armée espagnole subit le terrible revers d’Annual qui coûte la vie à plusieurs milliers de soldats du contingent. Les républicains  et les socialistes exigent des responsabilités au gouvernent et même au roi. Finalement, une commission parlementaire de recherche des responsabilités est crée.
  • S’accentue la radicalisation du nationalisme catalan, avec l’apparition d’un catalanisme de gauche (Maciá, Companys) proche des républicaines. (Par  contre, la LLiga  donne préférence aux intérêts de clase surceux de la nationalité)

Le 13 septembre 1923 Miguel Primo de Rivera, Capitaine Général de la Catalogne, se proclame chef d’un Directoire militaire reconnu aussitôt par le roi, sans que personne ne songe à défendre le régime de la Restauration qui ne faisait plus que se survivre à lui-même.

La dictature de Primo de Rivera (1923 – 1930)

L’ère Primo de Rivera (1923–1930)

(María Teresa Pérez Picazo, Guy Lemeunier. L’Espagne au XXe siècle. Armand Colin, Paris, 1994. P. 30 – 37)

Introduction

Dans la nuit du 12 au 13 septembre 1923 le général Miguel Primo de Rivera soulève la garnison de Barcelone et déclare l´état de guerre et la suspension de la Constitution. Le Manifeste publié le 13 proclame une dictature militaire de trois mois pour guérir les « maux » qui affligent le pays : « le terrorisme, la propagande communiste, l’impiété, l’agitation séparatiste, le désordre financier, la corruption politique, la question marocaine… » En réalité un coup d’État se préparait depuis quelque temps déjà dans les milieux militaires au su d’Alphonse XIII, mais l’initiative de Primo de Rivera modifia le projet initial qui se limitait à un infléchissement de la politique marocaine et à des mesures d’ordre public.

Qui était le nouvel homme fort de l’Espagne ? Gaditan de 52 ans, d’une famille de propriétaires fonciers, Primo joint peut-on dire les qualités et les défauts de l’Andalou et  du militaire. Affable, ouvert, doué d’une certaine bonhomie et d’un grand courage personnel, ses bonnes intentions sont gâchées par un manque de culture et de formation politique, par le complexe de supériorité du señorito andalou doublé d’un officier et par une absence totale de sens du ridicule. Ses conceptions politiques sont simplistes, ingénues à un degré invraisemblable. De toute façon il s’attache plus aux hommes  qu’aux idées. Ses objectifs ne furent jamais clairs, ni pour les autres, ni pour lui-même.

Ce rapide portrait permet de saisir certaines particularités du régime par rapport aux autres « dictatures méditerranéennes », une catégorie en fait assez hétérogène étant donné la diversité des structures socio-économiques des pays concernés, mais aussi la personnalité accusé de leurs chefs et les caractères de leur entourage. La dictature espagnole se distingue par l’origine militaire de son leader (Salazar, Mussolini, Venizelos sont des civils) et par son idéologie. Le « primorivérisme » n’est pas un fascisme. Mussolini inspire certes au général une grande admiration. On importera d’Italie les uniformes et jusqu’à un certain point le vocabulaire, mais non l’idéologie qui procède plutôt du catholicisme social, du régénérationnisme d’un Costa et du maurisme. On schématiserait à peine l’inspiration du régime en le qualifiant de « dictature régénérationniste ». Primo de Rivera justifiait lui-même son entreprise par un désir de combattre les vices de la « vielle politique » oligarchique. Si l’on ne tient pas compte de cet aspect, on ne peut comprendre l’action du Directorio ni l’accueil d’abord favorable qui lui réserve le pays.

Cependant le régime résiste aux classifications. En tant que régénérationniste, le dictateur se situe dans la lignée du libéralisme du XIXe siècle dont l’influence se mêle étrangement en lui à l’autoritarisme. L’ensemble situe idéologiquement l’homme en deçà du fascisme qui constitue un phénomène propre au XXe siècle. A mesure que passe le temps et que croît l’opposition, la dictature penche à droite et ressort les vieux procédés répressifs. Mais au début, tant par inclination personnelle du dictateur qu’en raison de l’approbation tacite des Espagnols, le pays n’avait pas eu à souffrir la répression systématique qui accompagne ailleurs l’avènement de ce type de régime.

Ajoutons au tableau une touche plus classique : la composante populiste. Primo de Rivera entendait non seulement améliorer les conditions de vie et la culture du « peuple » mais aussi gagner son affection en multipliant les occasions de contact direct. Ainsi s’organise une liturgie composée de discours –certains désopilants–, tournées, collectes de signatures, plébiscites, tous épisodes dont la description anticipe certains pages du roman de García Marquez, L’Automne du patriarche.

Les bases sociopolitiques de la dictature

Une fois passé le premier moment de surprise et d’acceptation majoritaire du nouveau régime, l’opinion commença à perdre de son unanimité. En gros, on peut dire que l’Espagne rurale, plus ou moins contrôlée par les caciques, resta fidèle à Primo de Rivera, l’intérieur surtout –les deux Castilles–, zone d’influence de la Confederación Nacional Católica Agraria. Au contraire, les premières réactions hostiles surgirent dans les noyaux urbains, de la part d’éléments des classes moyennes (républicains, étudiants, intellectuels) et plus tard du mouvement ouvrier.

En affinant l’analyse, on observe que les anciens groupes dominants appuyèrent le coup d’État avec cependant quelques nuances. Les propriétaires fonciers et les membres de la bourgeoisie industrielle et financière, catalane en particulier, accueillirent la nouvelle avec jubilation. En termes politiques, ce seront la droite catholique et la frange autoritaire du parti conservateur (La Cierva, les mauristes) qui constitueront le soutien du nouveau régime. L’Église pour sa part adopta une attitude prudente en évitant de lier son sort à celui du dictateur malgré la multiplication des cérémonies religieuses officielles. Les seuls à garder une position nettement en retrait furent les principaux acteurs de la vie politique dans la période précédente, d’ailleurs maltraités par la rhétorique du général.

Après la phase de messianisme initial, une partie de la classe moyenne, se démarque du régime, non pas les petits et moyens propriétaires ruraux mais la population urbaine. Le signal est donné par le mouvement étudiant (le nombre d’universitaires double de 1923 à 1929) et par la critique des intellectuels (Ortega y Gasset, Unamuno, Blasco Ibáñez) qui n’avaient jamais exercé une influence aussi profonde dans la vie du pays qu’au cours de ces années. La petite bourgeoisie exprime son refus par une adhésion progressive au républicanisme et au socialisme.

En revanche la docilité du mouvement ouvrier a de quoi étonner. On peut en chercher une cause partielle dans l’efficacité de la répression antianarchiste : la CNT à bout de force en 1923 disparaît pratiquement de la scène pendant sept ans. Et une autre dans l’attitude des socialistes. Le régime se rapproche en effet du PSOE et de l’UGT en profitant des bonnes dispositions de leurs dirigeants soucieux avant tout d’assurer l’avenir du mouvement. L’entente permet aux deux associations de surclasser leurs rivales anarchistes et de participer à l’élaboration d’une nouvelle législation du travail. Il ne s’agit pas là d’une collaboration de nature politique avec la dictature mais d’une adaptation réaliste à la situation. Cette ligne sera maintenue jusqu’en 1929, date à laquelle les socialistes refusent l’invitation à élire des représentants à l’Assemblée nationales et s’écartent à leur tour de Primo de Rivera. Protégé de la destruction, le mouvement ouvrier se trouvait ainsi prêt à jouer un rôle de premier plan dans la période suivante.

L’œuvre du nouveau régime

Au cours des sept années que dura la dictature se succédèrent deux formes de gouvernement : le Directorio Militar (1923-1925) et le Directorio Civil (1925-1929), ainsi dénommés en raison de l’origine majoritaire de leurs membres. La mise en place du premier avait été accompagnée de la dissolution des Cortès, d’une suspension des garanties constitutionnelles et de la concession au dictateur de la faculté de soumettre à la signature royale des décrets-lois, à commencer par celui qui le désignait comme président.

Bien que les deux Directorios se soient succédé sans solution de continuité, il existe de l’un à l’autre des différences non négligeables. Tandis que le Directorio militar fait figure d’organisme intérimaire (« Trois mois nous suffisent »), le Directorio civil se présente comme une instance constituante, en contradiction, notons-le, avec les déclarations officielles relatives au caractère provisoire de la dictature. Si le premier est animé du désir de résoudre avant toute chose les questions pendantes et de mener à bien une série de réformes politico-administratives, avec le second dominent les préoccupations d’ordre économique. Mais tout au long des deux étapes, la vie politique souffre d’un défaut persistant : l’absence d’un programme initial, aggravée par la personnalité du dictateur. Mal préparé, impulsif, influençable comme nous le savons, celui-ci revient fréquemment  sus ses décisions, ce qui impose à l’État une démarche en zigzags. Avec le recul, la politique suivie pendant toute la période apparaît marquée au sceau du conservatisme bien que quelques mesures novatrices aient parfois permis de voir dans le régime un avatar du despotisme éclairé.

Le Directorio Militar

Son action s’exerça principalement en trois domaines : l’ordre public, la question marocaine et les reformes administratives. Le retour au calme fut facilité par la déclaration initiale de l’état de guerre sur tout le territoire et par la réduction de la CNT à la clandestinité. Le nombre de grèves chuta de 495 (avec 1 200 000 grévistes) en 1923 à 165 (529 000 grévistes) en 1924. Cependant la répression conduisit à une radicalisation de l’anarchisme (création en 1927 d’un nouveau mouvement activiste, la FAI, Federación Anarquista Ibérica) et du catalanisme.

En ce qui concerne le Maroc, la dissolution des Cortès permis de mettre un terme à l’affaire des « responsabilités ». Le régime prépara une offensive destinée à venger Annual et à en finir avec Abd-el-Krim. Le 28 juillet 1925, le haut commandement définissait avec la France un plan d’action commune qui prévoyait du côté espagnol un débarquement dans la baie d’Alhucemas. La surprise fut totale et au cours des mois suivants les deux corps expéditionnaires venaient à bout des forces du chef marocain obligé de se rendre aux Français en 1926. La succès accrut évidement la popularité du dictateur.

L’objectif fondamental des réformes intérieures que se proposait Primo de Rivera consistait à couper les racines de la « vielle politique » dans leur terreau, c’est-à-dire au niveau local. Dès son arrivée au pouvoir en 1923, le dictateur décide de dissoudre toutes les municipalités et de remplacer les conseillers par des « porte-parole associés », nommés ou désignés au suffrage corporatif. Suit une série de lois destinées à consolider l’acquis de ces mesures et à écarter définitivement les réseaux « caciquiles » des institutions locales. Le « statut municipal » (4 mars 1924) réintroduit l’élection à ce niveau, étend les compétences communales et crée les « conseillers corporatifs » qui doivent former le tiers des conseils municipaux. Ces dispositions qui manifestent l’influence du maurisme s’inspirent en même temps d’une conception organique de la société : contre l’individualisme libéral, elles renforcent les entités « naturelles », la famille, le municipe et les organisations professionnelles. Le schéma se complète avec la promulgation, un an plus tard, d’un « statut provincial » de semblable teneur et enfin par la création de Delegados gubernativos militares, représentant le gouvernement au niveau local et chargés de surveiller les nouveaux conseillers municipaux et d’empêcher le retour aux anciennes pratiques.

À l’échelle nationale, il faut signaler la formation, à la fin 1923 et au début de 1924, de l’Unión Patriótica (UP). Comme les partis politiques, dans l’acception commune du terme, apparaissaient liés à un système parlementaire voué aux oubliettes de l’Histoire, le régime imagina d’attirer à lui l’opinion publique en organisant un mouvement, l’UP, conçu comme une ligue de citoyens ouverte à tous les vrais patriotes et destinée à fournir l’élite de l’État purifié. Le Directorio lui-même ne se considérait-il  pas apolitique ? Dans la pratique cette neutralité n’était guère évidente. La prétendue spontanéité du mouvement cadrait mal avec les instructions envoyées aux gouverneurs civils pour qu’ils collaborent à la création et au développement des associations de base. Ce type d’intervention du pouvoir central, caractéristique de la « vielle politique », entrait en flagrante contradiction avec les ambitions régénérationistes de la dictature.

Le Directorio Civil

Bien qu’il ait continué à surveiller de près la vie locale, le Directorio Civil se préoccupa davantage de la modernisation de l’économie. Il se trouvait ainsi à l’unisson des « autres dictatures méditerranéennes». L’adoption de systèmes autoritaires était considérée, pour des pays retardataires tels que ceux de l’Europe du Sud, comme une des voies de développement possibles : devant les défaillances de l’initiative privée, c’était à l’État qu’il revenait de diffuser l’éducation, de compléter les équipements collectifs, d’introduire des améliorations techniques et de stimuler la production. Le programme séduisait Primo de Rivera convaincu que la régénération de l’Espagne passait par un progrès économique de base industrielle. Cependant la rhétorique officielle concernant les projets du ouvernement et leur application ne parvient pas à dissimuler le caractère d’improvisation de la politique de développement. Si la dictature laisse le souvenir d’une époque de bien-être et de croissance c’est que les initiatives passablement désordonnées du Directorio profitèrent de la conjoncture favorable des merry twenties.

Les mesures économiques édictées par les ministres civils –Aunós, Calvo Sotelo et le comte de Guadalhorce– manifestent une volonté interventionniste délibérée. L’orientation nationaliste du capitalisme espagnol, déjà notable à partir de 1891, va s’accentuer avec  la création d’un conseil supérieur du travail, du commerce et de l’industrie, qui accentue le protectionnisme (les tarifs douaniers sont relevés en 1926, 1927, 1928), et la régulation des marchés et des prix. Aucun secteur n’échappe désormais au contrôle de quelque chambre, junte ou commission, intégrées pour la plupart dans le Consejo de Economía Nacional. Ces instances qui réunissent des représentants des producteurs se montrent naturellement peu favorables à la création de nouvelles entreprises dans leur secteur ou dans les secteurs concurrents. Le renforcement de la protection douanière se combinait donc avec une restriction oligopoliste de la concurrence interne. Quant à la question de l’accès aux marchés extérieurs, elle n’est jamais abordée globalement mais à propos des encouragements qu’il convient ou non de donner à la production de telle ou telle matière première agricole ou minière.

À un moment où s’améliorait la productivité, l’affaiblissement de la pression syndicale, entraînant celle des revendications salariales, laissait aux entreprises d’amples marges bénéficiaires. Pour consolider la situation, le régime étendit son contrôle aux relations du travail.   (Le corporativisme) inspira la création d’une Organización Corporativa Nacional, coiffant une pyramide de comités paritaires de métiers (locaux, provinciaux, nationaux), chargés de réglementer les conditions de travail et de promouvoir en particulier les accords salariaux. Les corporations qui étaient essentiellement des instruments de régulation des conflits sociaux aux mains de l’État suscitèrent la défiance des ouvriers et bientôt la désaffection des patrons obligés de verser leur cotisation pour le maintien de l’organisation.

Les projets de nature proprement économique concernaient essentiellement les Travaux publics (infrastructures et réseaux d’irrigation). Reçurent ainsi une aide financière les chemins de fer et les compagnies maritimes (la Transmediterránea et la Transatlántica) tandis qu’était mis en marche un ambitieux programme d’extension et d’amélioration du réseau routier. Étant donné les énormes besoins de capitaux, on renonça rapidement au financement public au profit d’une politique d’émission de la Dette (cas des chemins de fer) et de subventions (compagnies maritimes), parfois dispensées selon des critères discutables comme celles dont bénéficia l’homme d’affaires majorquin Juan March. Dans d’autres secteurs, on eut recours à l’institution de monopoles, ainsi pour l’approvisionnement du Maroc en tabac (concédé à Juan March), pour le téléphone (à la multinationale ITT en 1924), ainsi que pour l’importation, la distribution et la vente de pétrole (à l’entreprise CAMPSA).

Dans le domaine hydraulique, les études réalisées par l’ingénieur Lorenzo Pardo sur l’Ebre  servirent de modèle appliqué par l’auteur lui-même aux autres bassins fluviaux. À l’initiative  du comte de Guadalhorce, l’ensemble de ces travaux déboucha sur la création de confédérations hydrographiques de bassins  qui visaient à promouvoir l’extension des périmètres irrigués et l’intensification de la production d’énergie électrique en harmonisant, dans la mesure du possible, les intérêts des agriculteurs et ceux des industriels traditionnellement opposés à propos de l’usage de l’eau. La réalisation de ces objectifs supposait la construction de multiples barrages de retenue, ouvrages coûteux qui ne furent que peu à peu mis en chantier. En fait la seule confédération qui remplit son programme fut celle de l’Ebre.

La réalisation de ces projets réclamait un investissement de 5 200 millions de pesetas justifié par la stimulation apportée au développement économique et particulièrement aux  secteurs de la construction et de la sidérurgie. Mais l’origine des ressources destinées à leur financement n’apparaît pas clairement dans le programme politico-économique du Directorio qui n’aborde pas non plus la question de la réforme fiscale. Dans ce dernier domaine, l’action de l’État se limita à la lutte contre la fraude et à l’assainissement des finances municipales grâce à la création du Banco de Crédito Local et à la faculté concedée aux municipalités d’émettre des emprunts

Lorsque Calvo Sotelo proposa de moderniser le système fiscal en instituant un impôt unique et progressif sur le revenu et les bénéfices industriels et commerciaux, l’opposition de l’oligarchie foncière et des bourgeoisies d’affaires, appuis essentiels du régime, parvint à faire enterrer le projet. Le déficit budgétaire n’était pas prêt d´être réduit.

Dans ces conditions le financement des projets ne pouvait provenir que de la mobilisation de l’épargne au moyen d’émissions, si critiquées, de la dette publique ainsi que d’un recours à la vieille pratique des budgets extraordinaires qui colmatent provisoirement et à grands frais les trous du budget ordinaire.

Quel fut le bilan global de ces mesures ? Aucun doute sur l’augmentation de l’investissement  (qui) s’orienta vers des réalisations d’infrastructures durables : réseau routier, barrages… Cependant les méthodes de financement retenues laissèrent un lourd passif au régime suivant, la IIe République, qui hérita des dettes de la dictature et de ses projets inachevés notamment dans le domaine hydraulique. Quant aux principaux bénéficiaires de cette politique, il ne semble pas nécessaire d’insister sur leur identité : les grands propriétaires fonciers et les hommes d’affaires au profit de qui s’est accélérée l’accumulation capitaliste.

La chute de la dictature

L’ample consensus dont bénéficia le régime de Primo de Rivera à ses débuts se prolongea quelque temps. Plusieurs des grands problèmes qui affectaient la vie de tous les Espagnols ou d’importants secteurs de la population n’avaient-ils pas été résolus : l’ordre public, l’affaire marocaine, certaines questions abordées par les réformes économiques ?… Les trois mois de suspension constitutionnelle avaient été largement dépassés mais les critiques restaient isolées. D’ailleurs la division des forces d’opposition, incapables de proposer une issue à la situation, favorisait le statu quo.

Cependant à mesure que s’évanouissaient les espérances démesurées qui avaient été déposée en elle, la dictature apparaissait comme une fausse solution. Dans l’entourage du monarque on se mit à la recherche de formules qui tout en restaurant les vieux principes constitutionnels et l’hégémonie du bloc dirigeant élargissent la base sociale du régime antérieur. Mais l’opposition tendait  désormais à se fédérer autour de revendications communes : la proclamation de la République et la convocation de Cortès constituantes. Les affrontements des années 1930 se profilaient.

Aux motifs de mécontentement plus ou moins généralisés s’en joignaient d’autres, aussi variés que les aspirations des différents groupes sociaux. Critiques générales : l’excessive durée d’un régime « provisoire », l’inapplication du système électoral prévu par les statuts municipaux et l’échec de la lutte contre le caciquisme. Critiques sectorielles : dans les milieux d’affaires, une fois éliminé le terrorisme anarchiste et mis au pas les syndicats, on supportait mal le contrôle officiel et on redoutait l’éventualité d’une réforme fiscale. D’ailleurs les tensions sociales réapparaissaient en dépit de l’organisation corporatiste. Enfin la dévaluation de la peseta en 1929 porta le coup de grâce au prestige du régime. Quant aux classes moyennes, le mouvement étudiant et les manifestes des intellectuels les incitaient à rejoindre l’Alianza Republicana dans laquelle s’étaient fondues en 1926 les différentes tendances républicaines. Enfin les mouvements victimes de la répression (mouvement ouvrier, catalanisme) retrouvaient leur dynamisme : la CNT reconstituait ses forces, le PSOE et l’UGT abandonnaient leur neutralité et faisaient campagne en faveur de la démocratie et de la république. L’armée elle-même se rangeait parmi les mécontents en raison des atteintes portées par Primo de Rivera aux privilèges d’un corps d’élite, l’artillerie.

Le régime s’usait. Le dictateur mettait son espoir dans l’achèvement du projet de Constitution auquel l’Assemblée travaillait depuis 1929 dans un esprit antilibéral et autoritaire. Mais les événements se précipitèrent : Primo de Rivera commit l’erreur de fermer les universités ; les manifestations étudiantes se développèrent ; une tentative de pronunciamiento se produisit tandis que la chute de la peseta manifestait la défiance du capital étranger et les sorties de capitaux espagnols. Le roi n’allait pas tarder à se défaire du général en saisissant l’occasion que celui-ci lui offrait : la réponse négative des cadres de l’armée à une note du 28 janvier 1930 qui leur demandait s’ils lui maintenaient leur confiance (on observera au passage l’ingénuité politique du dictateur et sa méconnaissance de la situation). Alphonse XIII lui retirant également son appui, il présenta sa démission le 30 et le général Berenguer fut chargé de former le gouvernement. En réalité l’expérience de la dictature était terminée.

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La politique économique de la Dictature de Primo de Rivera

  • La conjoncture économique est favorable : l’ensemble de l’Europe connaît alors une période de croissance et celle-ci est à son maximum en Espagne en 1926. La stabilité des prix, la diminution du chômage contribuent à détendre le climat social en diminuant les conflits et les grèves.L’Etat intervient directement pour moderniser le pays et ses infrastructures : il décide des mesures qui débouchent sur la multiplication des grands travaux en matière de communication. Le réseau routier de l’Espagne remonte pour l’essential au gouvernement de Primo de Rivera, qui l’accroît de 9 455 Km en six ans contre seulement 2 756 Km construits au cours des cinq années 1918-1923. La loi dirigiste de 1924 sur les chemins de fer permet une rénovation profonde de voies ferrées et du matériel roulant.  Jusqu’alors presque expérimental, le réseau téléphonique se développe de même à cette époque.
  • La priorité est accordée au secteur industriel pour lequel l’Etat fait œuvre de protectionnisme et de nationalisme. Protectionnisme douanier impliquant parfois la suspension totale des importations de certains produits comme le ciment  pour permettre le redressement ou le développement des industries productrices espagnoles.  Aides publiques complètent le dispositif pour les industries en difficultés. Bien que cette manne engendre la corruption et facilite les malversations, elle permet une croissance importante de la capacité productive, notamment de la production d’électricité, de ciment, de l’industrie automobile…
  • Nationalisme par l’obligation faite aux investisseurs étrangers indispensables de se joindre à des capitaux privés espagnols dans des sociétés semi-publiques à participation financière étatique. C’est ainsi qu’est organisé la Compañía telefónica nacional, avec l’apport de l’ITT. C’est le cas aussi de la création de la CAMPSA, détentrice du monopole de l’importation, du raffinage et de la distribution des produits pétroliers après la nationalisation des compagnies étrangères. Les réactions américaines ou britanniques afin d’empêcher la constitution de la CAMPSA ne sont pas suivies d’effet, même lorsque les deux pays boycottent la nouvelle société, qui se tourne alors ver l’URSS pour s’approvisionner.
  • La politique hydrographique. Le régime a la prétention de réduire le problème du sous-emploi rural, sans toucher aux structures de la propriété. Par une intensification des cultures au moyen de grands travaux hydrauliques où l’association de l’irrigation, de la production d’électricité et de l’alimentation en eau des centres industriels doit permettre de trouver les financements et d’amortir les coûts prohibitifs. Du grand projet des Confédérations syndicales hydrographiques ne survécut que celle de l’Ebre.
  • Le financement de tous les projets provient, essentiellement, de l’accroissement de la dette publique, laissant ainsi un lourd passif au régime suivant, l’IIe République.
  • Les principaux bénéficiaires de cette politique sont les grands propriétaires fonciers et les hommes d’affaires au profit de qui s’est accélérée l’accumulation.

La seconde République

Introduction

L’arrivée de la République en Espagne représente l’aboutissement d’un processus historique de démocratisation et de modernisation politique ; le régime républicain dut affronter des défis considérables  dans un contexte particulièrement compliqué.

Or, le climat européen et même mondial n’aida point à la stabilité du nouveau régime. D’une part, la République est proclamée en pleine récession économique mondiale. D’autre part, au moment même où l’Espagne se dotait d’un régime démocratique, une bonne partie des États européens sombrait dans des dictatures plus ou moins fascistes. Ce climat économique et politique délétère allait peser lourdement dans l’avenir de la jeune République.

Mais les difficultés les plus graves allaient venir de l’intérieur. La modernité politique et sociale allait entrer violemment en contradiction avec les intérêts des oligarchies traditionnelles ainsi qu’avec les inerties d’une société traditionnelle très fortement influencée par l’Église. Enfin, l’impatience révolutionnaire du mouvement ouvrier, notamment des anarcho-syndicalistes, qui accusèrent rapidement la République de servir les seuls intérêts de la bourgeoisie, sera un important élément de la déstabilisation politique et du malaise social dont les secteurs conservateurs allaient responsabiliser le régime républicain lui-même.

Vers la République

Du 30 janvier 1930 au 14 avril 1931 la monarchie tente en vain de se maintenir. Après le départ de Primo de Rivera, le roi Alphonse XIII charge un autre général, Berenguer, de liquider la dictature et de revenir à la constitution telle qu’elle fonctionnait jusqu’en 1923. Mais une trop longue collaboration avec la dictature avait plongé la monarchie dans le discrédit, faisant avancer les idées républicaines parmi certaines couches de la population. Le philosophe Ortega y Gasset, dans les pages du journal El Sol, parla de « l’erreur Berenguer » : croire qu’on pouvait refermer la parenthèse ouverte par le coup d’État de Primo de Rivera et recommencer comme avant.

Par contre, les conspirations républicaines allaient bon train et attiraient d´éminents intellectuels, des hommes politiques et des militaires. En août 1930 un comité se réunit à Saint-Sébastien pour préparer le changement de régime ; il regroupe les républicains de toutes les tendances –Alcalá Zamora, Lerroux, Azaña…– et il obtient l’adhésion des nationalistes catalans, de l’UGT et du parti socialiste –Largo Caballero, Prieto… ; même les anarcho-syndicalistes de la CNT acceptent de s’entendre  avec les républicains. Pour faire pression sur le gouvernement, le comité de Saint-Sébastien compte sur des militaires, mais la garnison de Jaca se soulève le 12 décembre, plus tôt que prévu ; le soulèvement est rapidement écrasé et les capitaines Fermín Galán et Angel García Hernandez sont arrêtés et fusillés à Huesca. La monarchie ne devait pas s’effondrer dans la violence, mais à la suite de simples élections municipales.

Berenguer présenta sa démission le 14 février et fut remplacé par l’amiral Aznar. En vue du retour à la normalité constitutionnelle, des élections municipales sont convoquées pour le 12 avril.

Le 12 avril la moitié des villages élisent des caciques sans concurrent. Mais dans les villes les républicains triomphent. Le 14, Eibar, Barcelone, Saint-Sébastien proclament la République. À Madrid, le chef de la Garde civile, Sanjurjo, ne garantit plus la monarchie. Romanones négocie avec Alcalá Zamora la passation des pouvoirs. Le roi doit se résigner au départ. La journée prend un visage d’apothéose. Vieux républicains, intellectuels, devant cette révolution sans une goutte de sang, croient l’Espagne au plus haut degré de la maturité politique. Les ouvriers, que le mot de liberté enivre traditionnellement, se livrent à un grand espoir.

Le Comité exécutif, issu du pacte de Saint-Sébastien, devient gouvernement provisoire, sous la présidence d’un ancien ministre de la monarchie, Alcalá Zamora. Il réunissait des opinions très diverses : républicains conservateurs (Miguel Maura), radicaux (Alejandro Lerroux), radicaux-socialistes et Action républicaine (Manuel Azaña), socialistes modérés (Indalecio Prieto) ou avancés (Largo Caballero), catalanistes et autonomistes galiciens (Casares Quíroga).

Les phases de la République

  • Le « bienio » réformateur. De 1931 à 1933, l’alliance des républicains de centre gauche et des socialistes permet de faire voter une constitution démocratique et laïque, de donner satisfaction aux revendications des régionalistes et d’adopter une réforme agraire encore timide, mais les anarcho-syndicalistes s’impatientent et l’opposition de droite s’organise.
  • Le « bienio » rectificateur. Les élections de 1933 dégagent une majorité parlementaire décidée à revenir sur les réformes précédentes. Pour faire échec à ce qu’ils considèrent comme une marche vers le fascisme, socialistes et anarcho-syndicalistes cherchent à déclencher une révolution.
  • Le Front populaire. La répression qui suit incite les républicains et les socialistes à s’unir de nouveau pour demander une amnistie et pour préparer leur retour au pouvoir. C’est chose faite en février 1936. Battue par le suffrage universel, la droite autoritaire ne voit alors de salut que dans un soulèvement  armé.

Le « bienio » réformateur (avril 1931-novembre 1933)

Les Cortès constituantes, élues en juin 1931, présentaient une majorité républicaine et socialiste : l’orientation réformatrice semblait assurée. Azaña, qui forma un gouvernement en novembre 1931, resta au pouvoir jusqu’à l’été de 1933 et entreprit une œuvre de grande envergure qui visait non seulement à l’instauration d’un nouveau régime, mais encore à des transformations profondes de la société, car la République héritait des régimes précédents les grands facteurs de clivage de toute l’histoire contemporaine espagnole : les problèmes agraire, militaire, religieux, éducatif, nationaliste…

La Constitution

La Constitution prit modèle sur celle de Weimar, la plus démocratique en Europe. Elle se veut sociale et unitaire tout en laissant aux régions la possibilité d’évoluer vers l’autonomie. L’Espagne fut proclamée « République démocratique de travailleurs de toute nature, organisée sous le régime de la Liberté et de la Justice». Le parlementarisme pur triompha : chambre unique, ministère à tout instant responsable devant l’assemblée, suffrage universel étendue aux femmes. Pourtant, l’idée de « pouvoir modérateur » joua un grand rôle. Le président de la République pouvait dissoudre deux fois la Chambre, quitte à justifier ensuite sa décision : le premier président, Alcalá Zamora, allait donner une importance de premier plan à ce rôle de balancier politique. Un Tribunal de garanties constitutionnelles jugeait de toute irrégularité constitutionnelle. Enfin l’Espagne renonçait à la guerre, et adhérait organiquement à la S.D.N.

L’enseignement

L’Institution libre d’enseignement devint le modèle de l’Université et des “Instituts” secondaires. Mais l’école primaire fut plus difficile à édifier. Pour en faire une école laïque à la manière française, il eût fallu 27 000 écoles nouvelles ; les crédits ne permirent qu’une tranche de 7 ou 8 000. On manquait de maîtres. Enfin, disputer aux Congrégations religieuses leurs 400 000 élèves posait, auprès de difficiles problèmes pratiques, le plus délicate des questions : celle de la religion. L’Église n’entend pas renoncer à la position dominante qui est la sienne depuis longtemps dans ce secteur.

Les rapports de l’Église et de l’État

Passer d’une Église d’ancien régime au système laïque français était un grand saut. Les catholiques libéraux, représentés au pouvoir, eussent accepté une « séparation» laissant l’Église libre, sans lui ôter rien de sa force acquise. Mais les républicains voyaient dans cette force un danger. L’article 26 de la Constitution prévoit la séparation de l’Église et de l’État, l’extinction du budget des cultes, la dissolution des Jésuites, et la soumission des confessions religieuses à une loi à venir sur les associations de culte. Le 11 mai 1931, une tradition séculaire avait été renouée : les incendies de couvents, œuvre de petits groupes, mais que la foule couvrit de son indifférence ironique. Cimetières laïcisés, crucifix ôtés des écoles : victoires pour les uns, atteintes « insupportables » à « la liberté » pour les autres.

La question de la force armée

En 1931, l’armée espagnole est à la fois pléthorique et inadaptée à ses missions. Elle compte près de deux cents généraux en activité et dix-sept mille officiers pour des effectifs qui dépassent à peine cent mille hommes. Azaña se propose de ramener les effectifs à des proportions plus raisonnables, et de moderniser le matériel et l’armement. Un décret d’Azaña offre de quitter l’armée en conservant leur solde aux officiers ayant des scrupules à servir le nouveau régime, se sentant liés par leur serment de fidélité au roi ; en revanche, ceux qui restent s’engagent à se montrer loyaux à l’égard de la République. Près de dix mille officiers demandent à bénéficier des dispositions du décret ; ce n’étaient pas toujours les plus dangereux pour le régime et beaucoup de ceux qui restent ne tarderont pas à conspirer. Azaña annule toutes les promotions pour faits de guerre décidées sous la dictature. Le nombre de divisions est ramené de dix-huit à huit. Les capitaines généraux sont supprimés, ainsi que l’Académie militaire de Saragosse, dont Franco était le directeur.

Le problème régional

Le pacte de Saint-Sébastien avait prévu de faire droit aux revendications régionalistes, mais sans entrer dans les détails et sans fixer de calendrier. Mais le 14 avril, Macià avait proclamé la République catalane, ce qui excédait le pacte. Une transaction ressuscita le vieux terme de Generalitat (qui désignait, sous les Habsbourgs, les institutions autonomes de la Catalogne) en attendant le vote de la constitution. Le 2 août 1931 la Catalogne vota son Statut à la quasi-unanimité. Le débat aux Cortès a lieu en mai 1932. La discussion fut assez  pénible. Azaña entraîna la décision par un solide discours.Le Statut d’autonomie, sorte de constitution au niveau régional, proclamait la Catalogne comme étant une région autonome au sein d’un État espagnol unitaire et ne reconnaissait pas d’autre souveraineté au peuple catalan que celle accordée au peuple espagnol dans son ensemble dans la Constitution de 1931. Mais il consacrait des institutions catalanes propres, avec un gouvernement, la Generalitat, et un Parlement qui récupéraient des compétences assez larges en matière juridique, administrative, de travaux publiques ou de santé. Par contre, les compétences étaient très limitées en matière fiscale et éducative ; le catalan est promu au rang de langue officielle au même titre que le castillan.

Puisque les députes nationalistes basques n’ont pas voté la constitution, les Cortès appliquent un traitement différent au pays Basque. Le projet de statut élaboré en 1931 par une assemblée de maires basques et navarrais contient  des dispositions inquiétantes pour la gauche ; il donne au futur gouvernement basque compétence pour définir ses rapports avec l’Église. La gauche, majoritaire aux Cortès de 1931, ne montre aucun empressement à faire avancer l’autonomie du pays Basque. Les Cortès de 1933, majorité de droite, non plus.

Les réformes sociales

Au ministère du Travail, Largo Caballero, qui avait une expérience importante dans ce domaine, acquise notamment pendant la dictature de Primo de Rivera, fit d’importantes avancées. Grâce à plusieurs lois : fixation d’un salaire minimum, journée de huit heures, assurance accidents, assurance maladie, il obtient en quelques mois des Cortes une amélioration sensible de la condition ouvrière. Il fit approuver l’établissement d’une commission mixte d’arbitrage des conflits du travail, avec, une représentation ouvrière satisfaisante, sous le contrôle d’inspecteurs du travail nommés par le ministre.

La réforme agraire

La réforme agraire est, à juste titre, une autre priorité du gouvernement. La loi de septembre de 1932, après de longues discussions, prévoit la confiscation pure et simple des terres de quelques grands d’Espagne et la expropriation partielle ou totale, moyennant indemnisation , de différentes catégories de sols. La loi s’appliquait aux seules régions du « latifundio ». L’exploitant bénéficiant ensuite, moyennant une rente minime payée à l’État, d’un usufruit inaliénable. Or la durée de l’inventaire des terres expropriables et la faible dotation budgétaire assignée à sa réalisation conduisent la réforme à n’avoir pratiquement aucun effet fin 1933. Les paysans sans terre sont déçus et leur impatience est de plus en plus grande d’autant qu’ils sont conduits, par la propagande anarchiste, à occuper des terres. Les moyens propriétaires, déjà inquiétés par les termes de la loi qui semblent menaçants pour eux, le sont plus encore par les insurrections andalouses de janvier 1933. Mais ces mouvements de protestation furent réprimés par les forces de l’ordre avec leur brutalité habituelle, comme à Casas Viejas où la répression tourna au massacre.

L’échec d’Azaña

Au cours de l’année 1933, Azaña, qui se bat sur deux fronts, est attaqué de toutes parts. À droite, on l’accuse d´être prisonnier des socialistes et on le presse de gouverner sans eux ; un homme se donnait comme seul capable de gouverner au centre : Lerroux, « républicain historique », antisocialiste, démagogue depuis longtemps repenti qu’adoptait toute une partie prudente de l’opinion. De son coté, les socialistes sont de plus en plus réticents à soutenir un gouvernement qui les déçoit.

La conjonction des oppositions contre Azaña trouve un prétexte avec Casas Viejas. En avril 1933, des élections partiels lui furent défavorables ; puis également en septembre les élections au Tribunal des Garanties constitutionnelles. Alcalá Zamora l’obligea alors à la retraite. Un ministère Lerroux ne réussit pas. En octobre 1933, Martínez Barrio fut enfin chargé d’un cabinet de liquidation ; les Cortes constituantes étaient dissoutes.

Le « bienio » rectificateur ou « bienio negro » (novembre 1933- février 1936)

La droite, qui avait été prise de court par la chute de la monarchie, se ressaisit et s’organise en 1933, quand José María Gil Robles  parvint à rassembler dans la CEDA (Confederación Española de Derechas Autónomas), autour de l’Acción Española, plusieurs autres formations (droite régionale valencienne, agrariens, parti républicain conservateur, etc.).

Le retrait des socialistes du gouvernement Azaña et la non-participation aux cabinets de transition formés à l’appel du président de la République porteront un coup fatal à la gauche républicaine. La première dissolution des Cortes, en octobre 1933, fut en effet suivie d’une large victoire de la droite aux élections du 19 novembre, amplifiée par l’effet de la loi électorale.

Les consignes d’abstentions des anarchistes, tenant de la politique du pire au motif qu’un gouvernement « réactionnaire » rendrait plus facile l’appel à la révolution, avaient aussi exercé une influence notable.

La droite obtient 204 sièges dont 115 pour la CEDA devenu le premier parti des Cortes. Le centre obtient 168 sièges dont 104 pour les radicaux de Lerroux. La gauche n’en avait plus que 94, dont 58 pour le PSOE, cinq pour L’Acción Republicana d’Azaña, le parti communiste espagnol obtenait son premier député.

Le pouvoir revint aux radicaux, soutenus par la CEDA. Les mesures adoptées par le nouveau gouvernement visaient surtout à freiner les réformes du premier gouvernement républicain, voire à les laisser sans effet. Ce fut le cas de la Loi de Congrégations Religieuses, ou de celle de Términos Municipales (« limites communales »

D’autres signes inquiétants étaient perceptibles. Plusieurs formations d’extrême droite de création récente affirmaient leur volonté de renverser la République par la violence ; le plus important fut la fusion entre le groupe de Ledesma Ramos et celui d’Onésimo Redondo qui donna naissance aux JONS (Juntes offensives national-syndicalistes), dont l’influence demeure cependant limitée à la Vieille-Castille et à Madrid. Enfin surtout, le 29 octobre 1933, au théâtre de la Comédie, à Madrid José Antonio Primo de Rivera définit les aspirations de la Phalange espagnole, mouvement qu’il venait fonder, et qui fusionne avec les JONS en février 1934 pour former le FE-JONS. Le fils du dictateur prônait la suppression des partis politiques et, sous l’influence du fascisme italien, l’établissement d’un régime corporatiste. La Phalange, qui chercha d’emblée à pénétrer le monde du travail et l’Université, était à l’évidence un mouvement antirépublicain.

En 1934, le rapprochement entre Lerroux et Gil Robles se traduisit par l’entrée de trois ministres « cédistes » au gouvernement. Les partis de gauche recoururent alors à l’insurrection. À Barcelone, où Companys, successeur du colonel Maciá, proclama l’État catalan, elle n’eut aucun succès. Mais, dans les Asturies, où socialistes et anarchistes avaient formé une « Alliance ouvrière », elle tint pendant une quinzaine de jours la région minière, et il fallut une intervention de l’armée, dirigée depuis Madrid par le général Franco, pour la réduire. Les combats, ainsi que la répression qui s’ensuivit, furent très durs. La gauche sortit des événements d’octobre complètement détruite et déstructurée : les réseaux associatifs défaits, les dirigeants emprisonnés ou exilés.

Octobre 1934 rendit également impossible un recentrage de la République, un souhait souvent exprimé par son président Alcalá Zamora. Dès lors, los positionnements politiques se polarisèrent et la droite et la gauche se constituèrent en blocs antagoniques, de plus en plus irréconciliables.

Un scandale financier ruina la popularité de Lerroux. En janvier 1936, quand José María Gil-Robles, le chef du parti majoritaire, CEDA, demande au Président de la République de l’appeler pour former un nouveau gouvernement, le président Niceto Alcalá Zamora préfère dissoudre les Cortès.

Du Front populaire au coup d’État (février – juillet 1936)

Des élections, convoquées pour le 16 février, le président de la République espère donc, en jouant sur le système majoritaire, dégager une majorité de centre droit. Les conditions dans lesquelles va se dérouler le scrutin vont au contraire favoriser la gauche. Celle-ci a été battue en 1933 parce qu’elle était divisée, et que les voix libertaires lui ont manqué. La montée des fascismes, la renonciation de l’Internationale communiste à une stricte application du principe de la lutte des classes favorisent partout en Europe un regroupement des gauches.

En Espagne comme en France, l’année 1935 est marquée par un rapprochement des forces «antifascistes». Le 20 octobre 1935 est formé un Front populaire, qui regroupe les socialistes, les communistes et les groupes républicains de centre gauche (Gauche républicaine et Union républicaine) ; c’est une coalition quelque peu hétéroclite, mais dont les dirigeants acceptent également de jouer le jeu «démocratique». Le rogramme ainsi annoncé le 15 janvier 1936, est réformiste plutôt que révolutionnaire : il s’agissait avant tout de renouer avec la politique du premier bienio et de continuer la tâche interrompue par les deux années radicale-cédistes. Mais il introduit en toute priorité des mesures de réparation à l’égard des victimes de la répression, amnistie des délits politiques, réintégration dans leurs postes de fonctionnaires «épurés» à la suite de l’insurrection d’octobre, indemnisations accordées aux familles des victimes. Ces mesures de circonstance sont importantes. Le programme réformiste du Front populaire était peu fait pour attirer les foules ; les promesses d’amnistie ne peuvent laisser indifférente une population sensibilisée à l’extrême par les affrontements de 1934.

Les anarchistes ne peuvent faire abstraction de ces engagements, et, quelles que soient leurs réserves à l’égard de la coalition de gauche, ils vont lever leur consigne d’abstention. Même des libertaires aussi intransigeants que Durruti préconisent ouvertement la participation aux élections. On peut tout de même admettre que les abstentions (33 %) diminuent considérablement par rapport aux chiffres de 1933.

La droite ne semble pas avoir conscience du danger qui la menace. La CEDA s’est sans doute crue trop forte, et son expérience récente montre les difficultés qu’elle a encore à imposer sa politique dans un contexte qui lui est pourtant favorable. Il y a certes des alliances à droite comme à gauche, mais ces coalitions du premier moment ne sont pas toujours convaincantes, et cachent mal l’opposition qui existe entre les partisans d’une solution parlementaire et d’un régime autoritaire, monarchie ou dictature. Gil Robles ne cachait pas son projet de réforme de la constitution pour lui donner une orientation autoritaire et corporatiste, alors que Calvo Sotelo voulait carrément l’abolir.

Le résultat des élections du 16 février assure la victoire au Front populaire, qui dispose de 263 sièges sur 473 aux Cortès (le PSOE obtient 89, la Gauche républicaine 84, l’Union républicaine 37, la Gauche catalane 36, le PCE 17), majorité confortable qui donnait à ses détenteurs l’impression trompeuse d’être maîtres du pays. À droite (156 sièges), la CEDA restait la force principale avec 88 députés, et la Phalange de José Antonio, n’ayant recueilli que 40 000 voix, n’obtenait pas un seul siège. Le Centre, fut réduit à 54 députés partagés entre radicaux, progressistes, PNV, Lliga, centristes et divers centre.

Dès le 19 février, Manuel Azaña, tenu à nouveau pour l’homme indispensable, forma le nouveau gouvernement. Cette fois encore, le PSOE, parti de la majorité arrivé en tête, ne participe pas au cabinet.  Manuel Azaña avait tiré, au moins pour une part, les leçons de son échec précédent. À peine en place, il prit un décret d’amnistie au bénéfice des condamnés de 1934, puis rétablit le statut de la Catalogne et donna un coup d’accélérateur à la réforme agraire.

En mai, Azaña remplaça Alcalá Zamora à la présidence de la République. Il avait pensé d’abord au socialiste Prieto comme chef de gouvernement mais il dut y renoncer à cause des divisions internes du Parti socialiste. Finalement il chargea Casares Quiroga de former le nouveau gouvernement

Au printemps, la conflictualité sociale monte d’un cran : dans les campagnes les journaliers exigent une prompte

application de la réforme agraire, y compris moyennant des occupations illégales de terrains. Le nombre de grèves augmente, l’ordre public est troublé, des églises sont brûlées, des rencontres sanglantes opposent militants d’extrême gauche et phalangistes.

Aux Cortes, les chefs de l’opposition, Gil Robles et Calvo Sotelo, dénoncèrent l’incapacité du gouvernement dans une atmosphère passionnée. Le 13 juillet, Calvo Sotelo était assassiné, en représailles du meurtre d’un lieutenant de gardes d’assaut.

La Guerre civile

Introduction

La guerre d’Espagne, est un conflit qui opposa le camp des « nationalistes » à celui des « républicains ». Elle se déroula de juillet 1936 à avril 1939 et s’acheva par la défaite des républicains et l’établissement de la dictature de Francisco Franco, qui conserva le pouvoir absolu jusqu’à sa mort en 1975.

Le camp « nationaliste » se fédéra par l’union des républicains conservateurs, des monarchistes –carlistes et alphonsines– et des phalangistes de José Antonio Primo de Rivera, plus proche du fascisme. Ils se dénommaient eux-mêmes nacionales (« nationaux »), tandis que leurs opposants les appelaient fascistas (fascistes) ou facciosos (« factieux ») ; quand le général Franco prit leur tête, on se mit à les désigner également sous le nom de « franquistes ».

Le camp républicain se composait quant à lui de différentes forces unies contre le front nationaliste. De nombreux militants, issus de tendances diverses (républicains laïcs et plutôt socialement conservateurs, anarchistes, communistes, socialistes, etc.), surnommés rojos (les « rouges ») par leurs ennemis, s’engagèrent aux côtés des forces armées loyales envers la République espagnole, certains pour défendre la démocratie parlementaire et d’autres pour tenter de constituer des formes alternatives de gouvernement.

Causes de la guerre civile

On a recherché les causes lointaines de cette crise d’une ampleur inaccoutumée dans les déséquilibres profonds, hérités du XIXe siècle, dont souffrait la société espagnole :

  • déséquilibres sociaux : la répartition très inégale de la propriété, surtout dans le Sud ; les dures conditions de vie subies par la population ouvrière.
  • déséquilibres régionaux : un développement inégal oppose, mentalement et, matériellement, au sein de l’État, d’anciennes formations historiques. On comprendrait mal la guerre dans ses origines et son déroulement, si l’on ignorait la vigueur des sentiments de groupe des nationalismes périphériques.
  • déséquilibres spirituels : l’Église catholique garde une prétention dominatrice, à quoi répond un anticléricalisme militant, politico-idéologique dans une certaine bourgeoisie, passionnel dans les masses populaires anarchisantes.

Ajoutons qu’à cette époque de grandes luttes idéologiques entre communisme, fascisme et libéralisme se déroulent en Europe et que l’écho en a retenti en Espagne. De même pour les conséquences de la crise économique mondiale qui débute en 1929. Elle a stoppé l’émigration, augmenté la pression démographique et amené un effondrement du commerce extérieur, qui est descendu au tiers de ce qu’il était sous Primo de Rivera. La production minière et sidérurgique a subi un recul. Le nombre des chômeurs atteignit un niveau inquiétant.

Pendant la IIe République, l’exaspération de tous les conflits, entre possédants et prolétaires, entre catholiques et anticléricaux, entre centralistes et régionalistes rendait problématique le fonctionnement d’une véritable démocratie faute d’une base solide et, par contre, ouvrait la voie soit d’une révolution soit d’une  dictature militaire. Et cela d’autant plus que, de part et d’autre, on n’écartait nullement le recours à la force. Dans l’armée revivait l’ancienne tradition des pronunciamientos. Du côté des masses ouvrières et chez les paysans les plus misérables dominait l’esprit révolutionnaire. Nulle part l’anarcho-syndicalisme, groupé dans la C.N.T. et poussé par les éléments beaucoup plus actifs de la F.A.I. (Federación anarquista ibérica), n’était aussi puissant. Et si le communisme ne comptait que peu de militants, toute une fraction du parti socialiste et de l’U.G.T., menée par Largo Caballero, n’était plus disposée à se contenter de simples réformes. La constitution, en 1933, d’un nouveau parti réunissant la Phalange de José Antonio Primo de Rivera, fils du dictateur, et les Juntes offensives national-syndicalistes (J.O.N.S.) augmentait encore le nombre des partisans de la manière forte. C’est ainsi qu’on en arriva au terrible affrontement de 1936.

Préparé de longue date, le soulèvement militaire et civil du camp franquiste éclata le 17 juillet 1936, mais sa mise en échec partielle contraignit les deux camps à se livrer une guerre totale imprévue, longue et meurtrière. Car c’est dans la mesure où le pronunciamiento échoue dans les parties vitales de la nation, qu’il va signifier révolution et guerre civile.

En effet le coup d´État réussit, en ce sens qu’il prive la République d’à peu près tous les cadres des forces armées ; au XIXe siècle jamais gouvernement n’a résisté dans ce cas. Mais le coup d’État échoue, en ce sens que l’armée ne reconstitue les pouvoirs que sur une partie restreinte du territoire ; ailleurs la population la désarme, et le gouvernement ne s’avoue pas vaincu, malgré la destruction de l’instrument militaire. C´est ici qui jouent les grands changements. Le pronunciamiento n’a été capable de s’imposer contre la masse. L’armée, pour la première fois, c’est aussi les soldats. Le peuple, d’autre part, ce n’est plus une foule vague : partis, syndicats font des cadres aux combattants populaires dès que le pouvoir accepte de s’appuyer sur eux. Désormais la force des chefs militaires a un contrepoids.

El « pronunciamiento »

Le complot militaire

L’échec électoral de la CEDA aux élections de février 1936 a discrédité Gil Robles au bénéfice des partisans du coup d’État et dès le lendemain des élections des complots militaires se forment. Le ministre de la Guerre déplace les généraux soupçonnés de conspiration : Emilio Mola est muté à Pampelune, Franco aux îles Canaries et Goded, aux îles Baléares. Toutefois, les premiers gouvernements de Front populaire (gouvernement Azaña puis Casarés Quiroga) sont plus modérés que ceux du premier exercice biennal et n’incluent pas de ministres socialistes.

Le général Mola, sous le pseudonyme de Director, prend en charge la préparation du putsch et étend son réseau aux garnisons, avec l’aide de l’Union Militaire Espagnole (UME), une société militaire. Finalement, la conspiration réussit à rallier non seulement des militaires mécontents et ennemis du régime, mais aussi une paire de généraux républicains : Gonzalo Queipo de Llano et Miguel Cabanellas, se rallient aux opposants au nouveau régime.

En revanche, Mola ne parvient pas à convaincre Franco ; toutefois, tous les conjurés espèrent le persuader de les rejoindre. Juan March finance la location d’un avion britannique (Dragon Rapide) que Luis Bolín, correspondant d’ABC à Londres, fait envoyer aux îles Canaries. Dans l’hypothèse du ralliement de Franco à la conspiration, l’appareil devait servir à le transporter au Maroc.

L’assassinat de Calvo Sotelo, le 13 juillet 1936, par les gardes d’assaut qui vengeaient leur camarade, le lieutenant José Castillo, officier de gauche abattu par des phalangistes, détermine à la fois la date du soulèvement et l’engagement de Franco. Il avise Mola par télégramme de sa participation prépare son départ clandestin pour le Maroc.et  en met le feu aux poudres. La date choisie pour le golpe, le 18 juillet allait entrer dans l’Histoire.

Le coup d’État raté et l’enlisement

Le coup d’État, ou pronunciamiento, débute le 17 juillet au Maroc espagnol où Franco prend le commandement des troupes, après être arrivé en avion des îles Canaries via le Maroc français, mettant sa femme et sa fille en lieu sûr à Casablanca. Le putsch touche l’ensemble de la métropole dès le lendemain.

Quand l’insurrection éclate, le gouvernement républicain se trouve paralysé. Ses premiers communiqués, au bout de 24 heures, se veulent rassurants, reconnaissant seulement qu’une partie de l’armée s’est soulevée au Maroc. À Séville, des travailleurs désarmés tentent en vain de s’opposer au soulèvement, dirigé par Queipo de Llano ; le gouvernement refuse de donner des armes aux travailleurs qui en réclament, menaçant de faire fusiller ceux qui leur en fourniraient.

Le gouvernement républicain tente une conciliation avec les militaires. Le président Manuel Azaña propose la mise en place d’un gouvernement de compromis à la place du Frente popular : le 18 juillet, il nomme Diego Martínez Barrio chef du gouvernement, mais doit rapidement constater l’échec de ses efforts. Ni du côté nationaliste avec Mola, ni du côté républicain avec le socialiste Francisco Largo Caballero, on ne veut de compromis. L’issue guerrière est inévitable, et dès le lendemain de sa nomination, Martinez Barrio démissionne, remplacé par José Giral.

Le 17 juillet, à Barcelone, les militants de la CNT commencent à s’armer, dans les arsenaux et les chantiers navals. Leur détermination fait basculer de leur côté la Garde civile et la Garde d’Assaut, obligeant les militaires à capituler dans cette ville qui est la deuxième du pays. Quand le gouvernement décide de donner des armes à la population, celle-ci est, de fait, déjà armée.

À Madrid, des armes sont finalement distribuées, là aussi, aux ouvriers, mais dépourvues de culasses. La population lance cependant un assaut, le 20 juillet, contre la caserne de la Montana, et s’en empare.

Si certaines régions tombent rapidement (Navarre, Castille-et-León, Galice, Andalousie occidentale, grandes villes d’Aragon), le reste du pays reste fidèle à la République. Madrid, Valence et Barcelone, malgré le soulèvement de la garnison locale, restent aux mains des républicains, grâce notamment aux milices ouvrières très vite mobilisées. Au bout d’une semaine, le pays est coupé en deux zones à peu près égales : d’un côté les nationalistes, de l’autre les républicains qui conservent les régions les plus riches et les plus industrielles.

Le rapport de forces

Les forces en présence sont équilibrées au commencement du conflit. Il semble qu’au début de 1937, chaque camp dispose d’environ 500 000 hommes. L’armée espagnole, avant la guerre, est plutôt médiocre, avec un matériel hors d’âge et des tactiques d’un autre temps.

La livraison d’armes allemandes et italiennes permet une nette amélioration de l’armement de l’armée nationaliste. Les avions italiens se révèlent décisifs lors des premiers jours du conflit, en permettant aux troupes franquistes de franchir le détroit de Gibraltar. Des firmes étrangères telles que Ford et Texaco fourniront également, à crédit, camions et carburant en quantités importantes. De plus, les nationalistes disposent des troupes les plus aguerries : les Maures et les « Tercios » de la Bandéra (Légion étrangère espagnole). Stationnées au Maroc espagnol, elles sont commandées par des officiers qui ont l’expérience des guerres coloniales.

Les républicains sont quant à eux progressivement équipés d’armes soviétiques, mais l’approvisionnement pose problème en raison du blocus maritime des puissances européennes, plus relâché du côté nationaliste. Moscou enverra aussi des conseillers militaires, essentiellement utilisés pour faire fonctionner les avions et les chars, ainsi que des commissaires politiques du Komintern, essentiellement pour assurer la répression au sein des forces communistes dissidentes, tels que les trotskistes et les militants du POUM.

Les problèmes majeurs, pour les républicains, se posent du côté de l’organisation. En effet, il s’agit d’une armée populaire créée de toutes pièces, et n’obéissant pas au gouvernement, car basée sur l’idée d’une défense populaire assurée par chaque citoyen, sans commandement centralisé. Devant l’échec de cette organisation, le gouvernement a tenté de créer une armée populaire sous la forme d’un corps national (en place au printemps 1937), avec une discipline et un commandement communs. Ces hésitations reflètent l’opposition entre communistes, tenants d’une armée organisée, et anarchistes, partisans d’une défense populaire.

En règle générale, l’armée républicaine souffre d’une carence en officiers d’active qui ont pour beaucoup choisi de rejoindre le camp nationaliste. La plupart des bâtiments de la Marine sont restés aux mains de la République, mais les marins, sans leurs officiers, ne sont pas capables d’en faire un bon usage.

L’internationalisation du conflit

L’aide apportée aux nationalistes

Les militaires insurgés, dès lors qu’ils n’ont pas remporté une victoire immédiate, et surtout qu’ils se heurtent à une résistance plus forte, ont absolument besoin d’une aide extérieure. Ils vont la recevoir très vite, en particulier du Portugal, d’Italie et d’Allemagne.

L’aide italienne au camp nationaliste, limitée au début du conflit à l’envoi d’une douzaine de bombardiers, devient massive dès la fin de l’année 1936 après l’échec de Franco devant Madrid. Elle se matérialise par des livraisons importantes de matériel (près de 700 avions et 950 chars) mais surtout par l’envoi de nombreux soldats. Le corps des volontaires italiens (CTV) atteint jusqu’à 50 000 hommes.

Pour Mussolini la guerre en Espagne est l’occasion d’effectuer une propagande d’ampleur internationale. Mussolini a aussi des intérêts économiques (des armes italiennes sont vendues aux nationalistes) et stratégiques (utopie d’une mainmise sur la Méditerranée, qui passerait notamment par l’annexion des îles Baléares espagnoles).

Dès le 22 juillet 1936, Franco adresse une demande d’aide en matériel, en avions et en experts à Hitler. La demande est transmise au Führer qui répond avec empressement en donnant son accord pour l’envoi des premiers junkers. En octobre 1936, l’amiral Canaris propose à Franco la création d’une unité aérienne spéciale, c’est ainsi qu’est créée la Légion Condor. Il s’agit d’une force d’élite, essentiellement composée d’aviateurs, d’artilleurs et, en petit nombre, de tankistes. L’effectif présent sur le terrain ne dépasse jamais 10 000 hommes et il reste strictement sous commandement allemand.  La Légion Condor dispose d’un armement très moderne, servi par des spécialistes, qui viennent effectuer une « période » en Espagne. Pour les militaires allemands, le champ de bataille espagnol est seulement un terrain de manœuvre.  Hitler s’assure aussi le contrôle des minerais espagnols dont l’Allemagne a un urgent besoin pour développer son industrie d’armement.

Les nationalistes ont également obtenu l’aide du Portugal de Salazar qui enverra une légion de 20 000 hommes (appelés Viriatos).  On peut noter aussi le renfort plus anecdotique des 600 Irlandais de la Légion Saint-Patrick ou des français de la « Bandera Jeanne d’Arc ».

L’armée franquiste était dépendante du pétrole fourni par des compagnies pétrolières américaines. Les États-Unis ont donc joué un rôle indirect mais décisif dans le déroulement du conflit.

La non-intervention de la France et du Royaume-Uni

La non-intervention est le nom donné à la politique de la France et du Royaume-Uni pendant la Guerre d’Espagne.

Le Gouvernement Giral, le 20 juillet 1936, demande à la France l’envoi  immédiat d’un armement dont la République espagnole a un besoin urgent.  Le chef du gouvernement français, le socialiste Léon Blum de tout cœur avec les Républicains, répond d’abord positivement : un accord se fait sur la livraison du matériel demandé. Mais l’attaché militaire à l’ambassade d’Espagne en France révèle le projet d’envoyer vingt-cinq avions, ce qui déclenche une très violente campagne de presse, animée notamment par L’Écho de Paris et L’Action française. Alors Léon Blum doit faire marche arrière devant l’opposition de la droite, des radicaux (Édouard Herriot), du président modéré Albert Lebrun. La position du Royaume-Uni fut déterminante : celui-ci aurait affirmé qu’en cas d’intervention française en Espagne, la France ne pourrait plus compter sur l’aide des britanniques face à l’Allemagne. Enfin, il ne faut pas négliger le fort pacifisme de l’opinion
publique, lié au traumatisme vis-à-vis du conflit de la Première Guerre mondiale. C’est pourquoi, le choix est fait d’appliquer une politique de « non-intervention », seule solution permettant d’associer les Britanniques au règlement du conflit.

Côté britannique, le gouvernement de Neville Chamberlain et les élites voient l’Espagne comme un pays en pleine révolution « communiste ». De plus, tout est fait pour éviter un conflit avec les puissances totalitaires : on pense qu’en étant conciliant avec l’Allemagne, on peut arriver à s’entendre avec Hitler sur ses ambitions expansionnistes.

C’est dans ce contexte que Léon Blum propose le pacte de non-intervention, signé par la quasi-totalité des pays européens. Un comité est créé à Londres pour en définir les modalités. Chaque pays se voit chargé d’empêcher la livraison d’armes en Espagne : les Britanniques doivent assurer le respect d’un embargo sur les armes dans l’Atlantique, la France dans les Pyrénées, et l’Italie sur la côte méditerranéenne. Cependant, ce pacte est une énorme hypocrisie. À l’exception des Britanniques qui font respecter l’embargo avec grand soin sur l’Atlantique, l’Allemagne nazie et le gouvernement de l’Italien Mussolini commencent rapidement leurs livraisons aux nationalistes. Dès septembre 1936, l’Union soviétique dénonce la situation et entame à son tour des livraisons d’armes aux Républicains.

Léon Blum choisit dès lors la « non-intervention relâchée » (l’expression est de lui) : si officiellement, l’embargo est respecté, les autorités françaises ferment les yeux sur le trafic d’armes qui s’organise autour de la frontière catalane et à Barcelone, tandis que Pierre Cot et Jules Moch, ministres du Front populaire, organisent une aide clandestine, principalement via des contrats fictifs avec le Mexique et la Lituanie, qui n’avaient pas signé le pacte de non-intervention et rétrocédaient les armes livrées à l’Espagne républicaine. 124 avions civils et militaires furent livrés au cours du second semestre 1936. Jean Moulin prend une part active à cette assistance.

La participation de l’Union soviétique

La décision prise par Staline d’expédier des armes russes en Espagne n’a pas été immédiate. Le Gouvernement soviétique ne se sent pas, au départ, concerné au premier chef par la Révolution espagnole. Le moment serait d’ailleurs mal choisi pour se lancer dans une aventure de cette importance. Incontestablement préoccupé par la menace allemande à proximité des frontières russes, Staline cherche plutôt à conclure des alliances militaires avec la France et le Royaume-Uni, cette préoccupation primant sur un soutien à une révolution prolétarienne internationale qui risquerait de lui aliéner ces pays.

L’aide russe commence à arriver en Espagne à la fin du mois d’octobre 1936, suite à une demande pressante du nouveau chef du gouvernement de Madrid, Largo Caballero. L’envoi des armes soviétiques va permettre au gouvernement républicain d’équiper véritablement son armée et d’arrêter les nationalistes devant Madrid. Blindés, camions, avions, artillerie sont acheminés à partir des ports russes de la Mer Noire et deviennent un élément irremplaçable pour les chefs militaires espagnols. L’essentiel de l’aviation républicaine se trouve constitué très vite par les avions d’origine russe.

A aucun moment cependant l’appui fourni par Staline n’a pris un caractère désintéressé. L’État soviétique  entend faire payer les fournitures militaires. Une part importante de l’or de la Banque d’Espagne, transportée en Union Soviétique, sert à régler les ventes d’armes effectuées en Russie.

Après les accords de Munich (septembre 1938), l’aide soviétique décroît rapidement.

Les Brigades internationales

Aux côtés des républicains, des volontaires venus du monde entier, souvent des communistes, des marxistes, des socialistes ou des anarchistes, mais aussi des antifascistes plus modérés, se sont engagés dans des groupes qui ont pris le nom de Brigades internationales. Les effectifs estimés seraient de 30.000 à 35.000 hommes. C’est la Komintern qui se charge du recrutement des volontaires et de son acheminement ver l’Espagne. La  XIe Brigade, la première à être engagé, arrive à Madrid le 7 novembre.

Les opérations militaires

Sur le plan militaire, la guerre d’Espagne présente les caractéristiques suivantes. Il s’agit tout d’abord d’une guerre qui, sauf dans sa dernière phase, se déroule sur plusieurs fronts à la fois. La guerre comporte sur ces différents fronts une succession de phases de mouvement et de longues phases de guerre de position avec utilisation de tranchées. Les républicains, par tactique ou par obligation, sont souvent sur la défensive, en résistant d’ailleurs souvent bien. Leurs offensives sont presque toujours de faible ampleur, mal conçues, rapidement stoppées voire contrées, et se traduisent souvent par des pertes (humaines et matérielles) importantes. Cette situation contribue à affaiblir progressivement le camp républicain.

Quand la guerre proprement dite commence, fin juillet 1936, tout semble bloqué mais l’aide extérieure de l’Allemagne et de l’Italie, futures puissances de l’Axe, permet aux troupes du Maroc (les plus compétentes et les mieux entraînées) emmenées par Franco de passer le détroit de Gibraltar le 5 août et de rejoindre le reste de l’armée et 15 000 carlistes emmenés par Mola. Au total, 62 000 troupes du Maroc servirent dans les forces nationalistes dont 37 000 sont engagées au printemps 1937. Les troupes marocaines progressent vers le nord, en attaquant durement les villes et villages rencontrés. Simultanément, dans le nord du pays, des combats opposent les républicains aux requêtes carlistes, en particulier au Pays basque et à proximité de la frontière française. Dans les zones contrôlées par la République, des mouvements de contre-offensive se lancent. Trois colonnes se forment pour essayer de reconquérir du terrain sur les territoires nationalistes ; la plus célèbre est sans doute la « colonne Durruti », du nom de son commandant, Buenaventura Durruti. Par ailleurs, les républicains ont reconquis Minorque mais échoué à prendre le contrôle du reste des Baléares.

En octobre, Franco doit faire un choix stratégique : aux portes de la capitale, il préfère détourner ses troupes au sud, vers Tolède pour aller sauver les insurgés assiégés dans l’Alcazar. Ceci laisse le temps aux Madrilènes d’organiser la défense. Lorsque les nationalistes atteignent Madrid en novembre 1936, la défense est acharnée : chaque rue est défendue (avec le célèbre slogan de La Pasionaria, « ¡No pasarán! »). Autour de la capitale, plusieurs opérations ont lieu en février et mars 1937, en particulier la bataille du Jarama et la bataille de Guadalajara. Malgré des pertes très lourdes, la ville tient bon et en mars 1937, les nationalistes doivent se rendre à l’évidence : la prise de Madrid a échoué.

  • Réduction des fronts encerclés : l’offensive au Nord

Ils décident donc de s’occuper d’abord des poches de résistances républicaines que sont le Pays basque et les Asturies. Une première campagne se déroule autour de Bilbao, que les républicains ont entourée d’une « ceinture de fer » qui n’a guère contribué à ralentir les nationalistes, qui parviennent à prendre la ville le 19 juin et à contrôler le reste de la province dans les jours suivants. En août, les combats se portent dans la région de Santander, qui tombe le 26 août. Les Asturies restent alors seules dans le nord de l’Espagne à rester sous contrôle de la République. Cette petite zone résiste longtemps mais doit capituler le 17 octobre, laissant ainsi les forces nationalistes entièrement maîtresses de la côte atlantique.

Entre temps, les républicains se lancent dans d’autres offensives, en particulier à Brunete et à Belchite, pour obliger le commandement franquiste à distraire des troupes du Nord, procurant ainsi un répit a son armée, mais ces combats meurtriers ne leur permettent qu’une progression limitée.

  • La bataille de Teruel

Dans les derniers jours de l’année 1937, les troupes républicaines engagent le combat pour Teruel qu’elles parviennent à prendre lors de combats qui se déroulent dans des conditions très rudes pour les deux camps, notamment en raison du grand froid qui règne à Teruel cet hiver-là. Cette opération est toutefois contrecarrée et la ville est reprise par les nationalistes après moins d’un mois. Après la reprise de Teruel, l’armée nationaliste poursuit l’offensive et parvient à gagner la côte, le 6 avril, coupant ainsi en deux le territoire contrôlé par les républicains.

  • La bataille de l’Ebre et la chute de la Catalogne. La fin de la guerre

Ceux-ci essaient encore d’attaquer lors de la bataille de l’Èbre (à partir du 25 juillet 1938) mais c’est un nouvel échec : les républicains sont contraints de repasser l’Èbre au prix de pertes importantes. Dès lors, le sort du conflit est scellé : la Catalogne est conquise sans grande résistance en février 1939. Dans la capitale, le coup d’État anti-communiste de Casado démobilise la résistance : Madrid est tombé avec peu de combats. Le reste de l’Espagne est enlevé dans le mois, les derniers combats ayant eu lieu à Alicante. Le 1er avril 1939, Franco peut annoncer que « la guerre est finie ».

L’évolution politique

Zone républicaine : de l’éclatement de la révolution … au rétablissement de
l’autorité de l’État

En tentant le coup d’État de juillet 1936, les militaires ont en fait déclenché la révolution sociale dans certains territoires restés sous contrôle républicain. Le processus de collectivisation, prôné par les anarchistes et freiné par les communistes qui subordonnaient tout à la conduite de la guerre, atteignit son maximum, à la campagne en Aragon, dans les usines en Catalogne

Le gouvernement Giral, ne disposant plus d’aucune force de police, d’armée ou de justice, se trouve débordé par les comités populaires qui se mettent en place à l’initiative des syndicats et des partis de gauche. Ces organes d’un nouveau pouvoir, organisent des milices pour combattre les nationalistes, réorganisent les transports, l’approvisionnement des villes, transformant des usines pour les besoins de la guerre.

Les autorités légales ont perdu tout pouvoir et se révèlentincapables de mener à bien les deux tâches préalables à toute offensive : rétablir l’autorité de l’État et diriger les opérations militaires d’une manière efficace par la constitution d’une armée.

Le 4 septembre 1936, Giral cède la présidence du gouvernement à Largo Caballero, chef de la gauche socialiste, qui forme un gouvernement plus conforme à la composition des forces antifascistes, avec la participation de ministres républicaines, socialistes, communistes et, finalement en novembre, anarchistes. On commence à organiser une armée à partir des milices populaires, mais sous le contrôle de commissaires politiques. Tout de même la coalition manquait de solidité ; le désaccord était patent entre communistes et anarchistes. Un débat politique faisait rage : il fallait poursuivre la révolution sociale commencée ou bien gagner d’abord la guerre rassemblant tous ceux qui refusaient le fascisme ? Tandis que les anarchistes de la CNT et les communistes non staliniens du POUM soutenaient que la guerre ne pouvait être gagnée qu’en poursuivant la révolution qui avait été déclenchée par la rébellion des militaires soulevés en juillet, les communistes du PCE et d’autres partis politiques modérés tentaient de contenir, voire d’éradiquer, la force révolutionnaire. Ils craignaient que l’appel de l’extrême gauche à l’expropriation ne dresse contre eux à la fois les classes moyennes et les investisseurs étrangers : il fallait faire la guerre uniquement pour sauver la République. En mai 1937, les deux camps s’opposèrent violemment à Barcelone. Après une semaine de batailles de rues et des centaines de morts, la Généralité impose son autorité, avec l’aide du gouvernement central qui achemine aussitôt de troupes vers Barcelone. La CNT doit renoncer à sa position dominante et le POUM est mis hors la loi.

Le 17 mai 1937, Juan Negrín succéda à Largo Caballero à la tête d’un gouvernement, qui orienta sa politique en trois directions :

  • sur le plan intérieur, il s’efforce de rétablir l’autorité de l’État et d’ajourner les mesures révolutionnaires. Après la remise en ordre en Catalogne, le Conseil d’Aragon, dominé par les anarchistes, est dissous en août 1937. Les anarchistes ne participèrent plus au gouvernement, et, jusqu’aux derniers jours de la guerre, l’influence communiste fut prépondérante, en raison de la nécessité absolue du soutien soviétique.
  • sur le plan militaire, une série d’offensives vise à redonner l’initiative à l’armée républicaine, une armée reconstituée avec un commandement unifié.
  • sur le plan diplomatique, il s’agit de convaincre les démocraties occidentales que le combat de l’Espagne républicaine est aussi le leur et que sa défaite sera le prélude de sa propre défaite.  Il mit son espoir dans l’imminence d’une guerre européenne opposant les démocraties libérales à l’Axe ; pour prolonger la lutte jusque-là, il se rapprocha du Parti communiste, le seul qui fût organisé, influent et résolu.

Mais l’avance rapide de l’armée nationaliste l’obligea à quitter Barcelone (où il avait transféré le siège du gouvernement auparavant à Valence) pour gagner Toulouse (févr. 1939).   Rentré à Alicante, il se heurta, en mars 1939, à une conjuration de militaires, d’anarchistes et de modérés, dirigée à Madrid par le colonel Casado.

Zone franquiste : l’ascension au pouvoir de Franco

En principe, dans la zone « soulevée », la généralisation de « l’état de guerre » (28 juillet) mettait l’Ordre et la Justice aux mains de l’Armée. Comme il fallait disposer rapidement d’un organe  diplomatiquement et administrativement responsable, les militaires soulevés créèrent une « Junte de  défense » présidée, à Burgos, par le général Cabanellas.

Quelques jours après la délivrance de l’Alcazar de Tolède, la Junte de Burgos décide nommer « Généralissime » le général Franco et le 1er octobre il fut proclamé aussi « Chef du gouvernement de l’État ».

Dans la zone nationaliste, c’était également une coalition qui soutenait les généraux. Elle comprenait les monarchistes alphonsistes et les amis de Gil Robles, mais les éléments les plus actifs étaient les carlistes et les phalangistes, ceux-ci privés de leur chef, José Antonio Primo de Rivera, emprisonné puis exécuté à Alicante. Ils sont divisés sur la nature du régime politique à instaurer après la victoire. Les conjurés de juillet n’étaient d’accord que sur un point : il fallait supprimer le régime parlementaire. Franco tirera profit de ces divisions pour établir son pouvoir personnel.

En avril 1937, Franco réussit à associer carlistes et phalangistes dans un parti unique –Phalange espagnole traditionnaliste et des Juntes d’offensive national-syndicaliste (FET de las JONS)–, dont lui-même prend la présidence. Cette cohésion fut un des facteurs essentiels du succès.

Le 30 janvier 1938, Franco forme son premier gouvernement. Il réunit tous les pouvoirs : il est à la fois chef de l’État, chef du gouvernement, chef des armées, chef du parti unique.

Violences et exécutions

La guerre d’Espagne a été particulièrement violente, surtout lors des grandes batailles (Teruel, mais surtout bataille de l’Èbre). Mais la guerre a également été marquée par des tueries en dehors des combats à proprement parler. Il y a eu des exécutions, parfois sommaires, parfois organisées et même précédées de jugements hâtifs.

En zone nationaliste

Les militaires fidèles au gouvernement sont les premières victimes partout où les rebelles prennent le pouvoir (hors de tout combat). Il s’ensuit le massacre des militants et sympathisants des syndicats et organisations de gauche à partir de listes établies à l’avance. Au fur et à mesure de la progression des troupes rebelles et de la prise des villes et villages au tout début de la guerre, les militants et sympathisants de la République sont systématiquement arrêtés, emprisonnés ou fusillés. Ce seront ainsi des dizaines de milliers de victimes qui seront exécutées sommairement.

Un des plus grands massacres collectifs a lieu les 14 et 15 août 1936 à Badajoz, en Extremadure, où de nombreux miliciens désarmés sont sommairement fusillés, lorsque les nationalistes, principalement des unités de la Légion, s’emparent de la ville. Ce massacre a été révélé pour la première fois par deux journalistes français et un journaliste portugais.La fin de la guerre n’a pas signifié pour autant le retour à la paix. Les exécutions se poursuivront au cours des années suivantes, manifestant la soif de vengeance des vainqueurs caractérisant le régime dictatorial pendant de longues années et la misère et la terreur pour les vaincus.

En zone républicaine

Les massacres des opposants commencent dès le début de la rébellion. L’appartenance sociale ou politique suffit la plupart du temps dans l’acte d’accusation pour justifier une exécution. Ce fut le cas par exemple pour les officiers de la garnison de Lérida, les officiers de la base navale de Minorque et ceux de Carthagène. Ce fut aussi le cas pour les députés de droite pourchassés en zone républicaine et dont 24 sont exécutés.

Les prêtres et les religieuses sont parmi les autres principales victimes de ces massacres, notamment en Catalogne. Selon les études consacrées à la fureur qui a saisi l’Espagne en 1936, plus de 7 000 religieux dont 13 évêques, 4 184 prêtres, 2 365 moines et 283 religieuses ont été assassinés durant cette période. Soit 88 % du clergé dans le seul diocèse de Barbastro (Aragon), dont l’évêque, Mgr Asensio Barroso. Neuf diocèses perdirent ainsi plus de la moitié de leur clergé, la seule appartenance à ce dernier étant justiciable d’une exécution sommaire. Ceux qui ont pu y échapper se trouvaient en zone nationaliste, ou avaient pu fuir, se cacher ou bénéficier de protections. À ces tueries s’ajoutèrent les incendies d’églises et de couvents, les profanations d’autels et de sépultures. En septembre 1936, devant des réfugiés espagnols, le pape Pie XI dénonçait ce qu’il désignait comme une « haine de Dieu satanique professée par les républicains ». . La conséquence immédiate sera le ralliement de nombreux centristes catholiques aux militaires insurgés.

À partir du 23 août, des tribunaux populaires donnent un formalisme juridique aux exécutions. Des commissions d’épuration sont mises en place afin de recenser les suspects à partir de leurs antécédents sociopolitiques. En Asturies par exemple, elles dressent les listes des sympathisants des partis de droite dont les « plus chanceux » sont victimes d’expropriation.

À Madrid, des exécutions sommaires massives ont lieu à partir notamment du 22 août 1936, et coûtent la vie à plusieurs anciens ministres de la République comme José Martínez de Velasco, Manuel Rico, Ramón Álvarez ainsi qu’à Melquíades Álvarez, chef du parti libéral-républicain et Fernando Primo de Rivera, frère du fondateur de la Phalange.

Du 2 au 6 novembre 1936, cinq mille personnes sont fusillées à Paracuellos et Torrejón de Ardoz, et enterrées dans des fosses communes. Les victimes sont à la fois des détenus madrilènes évacués de la ville, des étudiants d’un collège catholique et les membres de familles aisées de la ville.

Bilan de la Guerre civile

Particulièrement violente, et durablement traumatisante, la guerre d’Espagne est tristement célèbre comme théâtre de multiples exactions. Elle vit en particulier les premiers bombardements militaires sur les civils, perpétrés par l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, alliés de Franco, l’élimination du POUM antistalinien par le NKVD et l’assassinat de plusieurs responsables POUMistes et anarchistes par le Parti communiste espagnol, des massacres spontanés de suspects, d’hommes d’Église ou de membres des classes moyennes et dirigeantes par des anarchistes et des communistes dans les mois qui suivirent la sédition militaire, tandis que le nouvel État nationaliste se construisait à travers la terreur et l’épuration systématiques. En particulier, les franquistes refusèrent toutes les propositions adverses de compromis et poursuivirent, après leur victoire, une répression incessante et de très grande ampleur.

Cette guerre civile fut également le théâtre des prémices de la Seconde Guerre mondiale, les futurs belligérants européens commençant à s’y affronter plus ou moins directement : l’Allemagne d’Hitler et l’Italie de Mussolini apportèrent leur soutien à Franco, tandis que l’Union soviétique de Staline vendit des armes aux républicains (tout en cherchant la prise de pouvoir au sein de la République). La France et le Royaume-Uni choisirent la non-intervention et le blocus des exportations d’armes, mais laissèrent les Brigades internationales s’engager aux côtés des républicains.

La guerre d’Espagne divisa et passionna les opinions publiques du monde entier. L’engagement de nombreux intellectuels et artistes auprès des combattants, en particulier dans les Brigades internationales, a contribué à lui faire acquérir très vite une dimension légendaire qui perdure encore.

Victimes

Le chiffre des victimes reste difficile à quantifier. Les sources manquent parfois, soit qu’elles n’aient pas été constituées, soient qu’elles aient disparu. Quand elles existent, elles sont souvent manipulées ou accusées de l’être, et font donc encore parfois l’objet de controverse. Dans les deux camps, on a pu parler d’un million de morts (chiffre énorme pour un pays de 26 millions d’habitants), mais ce chiffre est largement considéré comme exagéré. Actuellement, les estimations les plus sérieuses varient entre 380 000 et 451 000 morts des conséquences directes de la guerre.

Les chiffres suivants sont donc des estimations à prendre avec précautions :

  • 100 000 à 285 000 soldats morts au combat (pertes militaires directes)
  • 10 000 à 150 000 civils morts des bombardements
  • 40 000 à 200 000 exécutions en zone nationaliste
  • 20 000 à 86 000 exécutions en zone républicaine
  • 30 000 à 200 000 exécutions par le gouvernement franquiste entre 1939 et 1943

La seule bataille de l’Èbre aurait fait près de 60 000 victimes.

Il faut ajouter à ces chiffres la surmortalité due à la famine ou aux épidémies mais le chiffre de ces victimes (estimé à 330 000) reste difficile à établir.

Réfugiés et exilés

La guerre a entraîné d’importants mouvements de population, souvent décidés dans la précipitation sans projet précis pour les personnes déplacées. Si certains de ces déplacements se sont faits à l’intérieur de l’Espagne, la guerre a surtout conduit des Espagnols à quitter leur pays, souvent de manière provisoire, parfois de manière définitive.

Les premiers mois, voire les premiers jours de la guerre voient le début de l’exode : depuis le Pays basque, des républicains quittent le pays pour la France ; en Catalogne, ce sont des personnes méfiantes voire hostiles envers les républicains qui partent, par bateau, vers Marseille ou vers l’Algérie.

Par la suite, de nombreuses personnes, républicaines pour la plupart, ont quitté l’Espagne. Les destinations ont été variées, mais c’est la France qui a été la plus choisie, les trois autres grands pays d’exil ou de refuge étant le Royaume-Uni, le Mexique et l’URSS.

L’accueil des arrivants a été très différent d’un endroit à l’autre : tantôt ils étaient bien reçus et faisaient même l’objet d’actions de solidarité, tantôt ils étaient regardés avec méfiance voire hostilité dans une France en crise marquée par certaines formes de
xénophobie.

Chronologie

1936

  • 16 février : Victoire électorale du Frente Popular.
  • 17 juillet et 18 juillet
    • Putsch militaire, mené par Franco, Mola et Queipo de Llano ; ils contrôlent l’armée d’Afrique au Marocespagnol, Séville, Cadix, Cordoue, Algésiras, Pampelune, Valladolid, Burgos.
    • Le Premier ministre Santiago Casares Quiroga démissionne.
  • 19 juillet
    • Les putschistes sont rejoints par les garnisons de Salamanque, Ségovie, Cáceres, Oviedo, Saragosse et de la Galice.
    • Formation du gouvernement de José Giral, avec des représentants de la gauche modérée.
  • 20 juillet
    • Échec du soulèvement nationaliste à Madrid et à Barcelone.
    • Mort dans un accident d’avion du général José Sanjurjo, organisateur du putsch.
  • 23 juillet : Installation de la junte nationaliste espagnole à Burgos.
  • 24 juillet : Début de l’aide de la France aux Républicains espagnols.
  • 30 juillet : Arrivée en Espagne des premiers avions italiens et allemands qui participeront au transport des troupes nationalistes au-dessus du détroit de Gibraltar depuis le Maroc.
  • 1er août : Léon Blum propose la non-intervention en Espagne.
  • 4 août : Avance de l’armée d’Afrique partie de Séville.
  • 8 août : La France ferme ses frontières avec l’Espagne.
  • 14 août : Le colonel Juan Yagüe prend Badajoz, opérant ainsi la jonction entre les zones nationalistes du Nord et duSud.
  • 18 – 19 août : Federico Garcia Lorca est fusillé par des antirépublicains, à Grenade. Il avait 38 ans.
  • 4 septembre : Prise d’Irún par les nationalistes.
  • 5 septembre : LargoCaballero Premier ministre.
  • 9 septembre : Conférence de Londres sur la non-intervention en Espagne.
  • 27 septembre : L’armée nationaliste atteint Tolède et met fin au siège de l’Alcazar par les républicains où le colonel José Moscardó s’était retranché depuis le 22 juillet.
  • En septembre : Le Komintern approuve la création des Brigades internationales en Espagne.
  • 1eroctobre
    • Le général FranciscoFranco est nommé par la junte de Burgos, chef du
      gouvernement national.
    • Le Pays basque vote son autonomie.
  • 22 octobre : Autorisation par le gouvernement républicain de la création des Brigades internationales.
  • 4 novembre entrée de la CNT dans le gouvernement Caballero.
  • 6 novembre : Début de l’offensive nationaliste sur Madrid.
  • 18 novembre : Reconnaissance officielle du gouvernement nationaliste par l’Italie et l’Allemagne.
  • 23 novembre : Fin de la bataille de Madrid, Franco renonce à attaquer Madrid de front, l’offensive nationaliste a échoué.
  • 17 décembre : La Pravda annonce qu’en Catalogne, le « nettoyage des trotskystes et des anarcho-syndicalistes adéjà commencé » Les agents de Staline effectueront ces purges.

1937

  • 6 février-28 février : Échec d’une nouvelle offensivefranquiste sur Madrid (bataille du Jarama).
  • 8 février : Prise de Malaga par le corps expéditionnaire italien.
  • 8 mars : Bataille deGuadalajara, défense desforces italiennes dans le secteur de Madrid (8-18 mars).
  • 18 mars : Les nationalistes encerclés à Guadalajara.
  • 19 mars : Le général Mola déclenche son offensive dans leNord.
  • 19 avril : Décret transformant la Phalange en parti unique dans la zone nationale.
  • 26 avril : Bombardement de Guernica, au Pays basque espagnol, par l’aviation allemande de la légion Condor, 1 500 civils tués.
  • 3 mai : Écrasement des insurgés anarchistes et marxistesde Barcelone par l’État républicain, le Komintern et le Parti communiste espagnol, opposés à toute révolution prolétarienne au nom du front populaire antifasciste. Passivité et collaboration des anarchistes du gouvernement, défaitisme des dirigeants du POUM.
  • 17 mai : Formation du gouvernement Negrín en zone républicaine.
  • 3 juin : Mort du général nationaliste Emilio Mola dans un accident d’avion.
  • 16 juin-17 juin : Mise hors-la-loi du POUM en zone républicaine et arrestation de ses principaux dirigeants.
  • 19 juin : Chute de Bilbao devant l’armée nationaliste.
  • 5 juillet-26 juillet : L’armée républicaine tente une opération de diversion lors de la bataillede Brunete, près de Madrid.
  • En août, des unités militaires communistes mettent fin à la collectivisation des terres en Aragon.
  • 24 août-27 septembre : Seconde opération de diversion desrépublicains lors de la bataillede Belchite en Aragon.
  • 21 octobre : Les franquistes achèvent la conquêtedes enclaves républicaines de la zone atlantique. Chute de Gijon et fin de la guerre dans le Nord.
  • 28 octobre : Le gouvernement républicain esttransféré à Barcelone.
  • 15 décembre : Offensive républicaine à Teruel.

1938

  • 8 janvier : Prise de Teruel par les républicains.
  • 1er février : Franco forme son premiergouvernement.
  • 22 février : Reprise de Teruel par lesfranquistes.
  • 13 mars : La France rouvre ses frontières au transit d’armes vers la zone républicaine.
  • 17 mars-19 mars : Les Italiens bombardent Barcelone, fief des républicains espagnols.
  • 5 avril : Le ministre socialiste Indalecio Prieto quitte le ministère de la défense sans avoirpu endiguer l’influence communiste et soviétique dans l’armée.
  • 15 avril : Les forces franquistes atteignent la Méditerranée et coupent l’Espagne républicaine en deux.
  • En juin, la France ferme à nouveau ses frontières avec l’Espagne républicaine.
  • 24 juillet : Dernière grande offensiverépublicaine sur l’Ebre.
  • Août : Nouvelle crise politique républicaine: le troisième gouvernement Negrin.
  • Octobre :Retrait des Brigades Internationales
  • 30 octobre : Contre-offensive franquiste surl’Ebre.
  • 16 novembre : Les républicains repoussés surl’autre rive de l’Ebre.
  • 23 décembre : Début de la campagne franquiste en Catalogne.

1939

  • 15 janvier : La France autorise à nouveau le transit d’armes vers la république espagnole.
  • 26 janvier : Chute de Barcelone, la Catalogne tombe aux mains des troupes franquistes, 450 000réfugiés espagnols parviennent en France où ils seront internés dans des camps.
  • 5 février : Achèvement de l’occupation de la Catalogne parles franquistes (5-10 février).
  • 27 février : La France et le Royaume-Uni reconnaissent Franco.
  • 28février : Démission d’Azaña.
  • 5 mars : Putsch intra-républicain du colonel Casado à Madrid (5-10 mars).
  • 6 mars : Fuite du président Negrin et des principaux dirigeants communistes espagnols.
  • 26 mars : Début de la reddition de l’armée républicaine.
  • 26 mars : Avance finale des troupes franquistes :reddition des armées républicaines, chute de Madrid.
  • 1er avril : Franco fait diffuser depuis Burgos l’« último parte », communiqué de victoire déclarant queles armées nationalistes ont atteint tous leurs objectifs militaires et que laguerre est terminée.

Le franquisme

La guerre civile allait déboucher sur une dictature de près de quarante ans qui commença en octobre 1936 au moment même où Franco fut investi de tous les pouvoirs civiles et militaires dans la zone rebelle. En effet, depuis octobre 1936 le général Franco réunissait les titres de chef de l’État, chef de gouvernement, Généralissime des armées et, à partir 1937, chef du Parti unique.

Mais Franco ne fut pas le seul artisan du franquisme. Il jouit de l’appui des deux institutions les plus importantes dans l’évolution historique de l’Espagne contemporaine, l’Armée et l’Église, ainsi que de celui du Parti unique, le « Mouvement national » assemblé par Franco lui-même à partir de la Phalange, le parti fasciste,  et le traditionalisme carliste.

Franco était entouré de la coalition réactionnaire des forces politiques qui avaient appuyé le soulèvement contre la République. Les composants de cette coalition donneraient lieu sous le franquisme à des « familles politiques » (phalangistes, catholiques, monarchistes…), dont les membres accédaient au pouvoir ou en étaient déchus au gré de la volonté du Caudillo. En effet, Franco sut habilement manipuler les rivalités et les oppositions de ces factions pour qu’aucune d’entre elles ne réussisse jamais à porter de l’ombre à son pouvoir personnel.

L’idéologie franquiste exaltait une Espagne traditionaliste et antimoderniste, fondée notamment sur la religion catholique et le corporatisme. Elle doit beaucoup au départ à la Phalange fondée en 1933 par José Antonio Primo de Rivera dans la mouvance du fascisme italien. Elle se présentait comme une relecture de la pensée traditionaliste qui avait séduit la classe dirigeante après la Restauration bourbonienne de la fin du XIXe siècle. D’autres apports complèteront cette « idéologie franquiste » tels l’évocation mythique d’un passé glorieux (l’esprit de croisade reconquérante des Rois Catholiques), le réflexe antilibéral hérité de l’absolutisme de Ferdinand VII ou encore l’hostilité viscérale qu’inspirent au Caudillo le marxisme, la libre pensée et la franc-maçonnerie.

La propagande franquiste met l’accent sur les valeurs traditionnelles nationalistes et religieuses, dont le sommet est le terme de « Croisade » qui en est le leitmotiv. Le slogan franquiste « España una, grande y libre » insiste sur l’unité, la grandeur et l’indépendance de l’Espagne.

Caractéristiques du régime franquiste

  • Nationalisme espagnol à outrance et abomination du séparatisme. Refus de tout droit politique, linguistique ou culturel aux régions (Catalogne, Galice et Pays
    basque en particulier).
  • Rejet du libéralisme. Restriction des libertés politiques : d’association,  de réunion,  d’opinion…
  • Anticommunisme. Négation de la lutte de classes.
  • National-catholicisme : L’Église qui légitime la dictature est incorporée à la construction de l’État.
  • Régime de parti unique: le seul parti autorisé est le Movimiento Nacional.
  • Substitution de la démocratie parlementaire par le système corporatiste dit de la démocratie organique.
  • Concentration de pouvoirs dans la seule personne du Caudillo (« adhesión inquebrantable »). État autoritaire.
  • La définition de la nature de l’État né de la victoire de 1939 a donné lieu à d’âpres polémiques parmi les historiens espagnols : régime autoritaire pour certains, totalitaire pour d’autres, voire carrément fasciste. Quoi qu’il en soit, ce qui ne fait pas de doute est le caractère dictatorial, antidémocratique et répressif du régime du début jusqu’à la fin, ainsi que les caractéristiques fascisantes de la dictature
    jusqu’au moins 1943, voir au-delà.

Les bases du “Nouvel État”

Le Parti unique, l’Armée et l’Église sont les trois piliers sur lesquelles allait s’appuyer le Caudillo pour assoir son pouvoir. Ces institutions fourniront  l’essentiel du personnel politique de la dictature : des militaires, des phalangistes, des catholiques seront présents dans tous les gouvernements à des proportions variables.

Le Parti unique

Déjà pendant la guerre, en 1937, Franco lançait la création d’un Parti unique né du mariage quelque contre-nature –et effectué sans consentement des parties intéressées– entre le fascisme phalangiste et le traditionalisme carliste. Il s’agit de Phalange espagnole traditionaliste et des juntes offensives national-syndicalistes (FET et des JONS) ou, plus simplement « le Mouvement », appelé à devenir une monstrueuse bureaucratie qui embrasserait tous les aspects de la vie des Espagnols à travers ses différentes organisations : l’Organisation syndicale espagnole pour encadrer les « producteurs », la Section  féminine orientée à la mise au pas des femmes, le Syndicat espagnol universitaire (SEU) pour les étudiants, le Front des jeunesses pour les enfants. Car plutôt qu’au contrôle de l’État, cette complexe structure bureaucratique était destinée par Franco à la construction de la cohésion sociale de son régime.

L’Armée

En dépit de quelques voix non conformes sur l’influence croissante des phalangistes, Franco put en général toujours compter sur la fidélité sans bornes de son armée. Une armée qu’il avait conduite à une écrasante victoire en 1939 et qui constituait l’un des éléments les plus importants de légitimation de son pouvoir : c’est d’ailleurs ce contrôle absolu du Généralissime sur l’armée qui faisait son autorité si indiscutable. En contrepartie de cette fidélité, Franco destina à l’armée des ressources et des compétences considérables. Franco  se servait ainsi de l’armée comme du principal instrument pour le maintien de l’ordre et la lutte contre l’ « ennemi intérieur ».

L’Église

L’Église donna une légitimation supplémentaire au pouvoir du Caudillo en développant le thème du coup d’État du 18 juillet comme d’une Croisade contre l’athéisme marxiste et de Franco comme l’homme choisi par la Providence divine pour mettre fin au chaos : Caudillo d’Espagne par la grâce de Dieu. En échange, la dictature donna à l’Église d’amples prérogatives pour procéder à une « recatholisation » de la société espagnole, profondément pervertie par les « déviances marxistes ». Franco reconnaît le catholicisme comme religion d’État (signature d’un concordat), rétablit le budget du culte, rétablit des aumôneries dans les écoles, les syndicats, l’armée. Surtout, le régime déposa entre les mains de l’Église l’un des instruments de contrôle social les plus efficaces qui soient : l’éducation. La hiérarchie catholique établit ainsi une puissante et durable alliance avec le pouvoir ; pourtant, l’Église fut aussi la seule institution, parmi celles qui constituaient les « piliers » de la dictature, capable de s’en éloigner à un moment donné, car elle était également la seule à ne pas être totalement soumise à l’autorité du Caudillo.

Base sociale du franquisme

Le franquisme est donc bien installé au sortir de la guerre en Espagne. Le régime est d’ailleurs soutenu par une partie des Espagnols qui furent marqués par le fanatisme de certains républicains durant la guerre civile. Certaines catégories sociales appuient le Caudillo plus que d’autres : il s’agit des grands propriétaires terriens qui avaient été effrayés par la réforme agraire initiée par la République, de la haute bourgeoisie industrielle et financière également effrayée par les désordres sociaux sous la République, des classes moyennes choquées par la dureté de la vie en zone républicaine pendant la guerre. Comme tout système très centralisé, le franquisme avait généré une bureaucratie pléthorique, le sort de ces employés dépendait exclusivement de l’État, qui leur octroyait non seulement leur salaire mais aussi quelques avantages matériels supplémentaires

Lois fondamentales de l’État
franquiste

Les Lois Fondamentales du Royaume d’Espagne sont connues comme l’ensemble de sept lois qui organisaient les pouvoirs de l’État pendant le régime du général Franco. Plus que d’une Constitution, il s’agissait d’une Charte accordée, puisqu’elles n’avaient pas été élaborées ni approuvées par des représentants populaires.

  • Fuero del Trabajo de 1938. Elle fut influencée par la Carta di Lavoro fasciste. Sous une rhétorique de protection des travailleurs, cette loi décrétait la mise au pas de ceux-ci en leur interdisant toute possibilité de négociation collective et en leurs conditions de travail au bon vouloir de l’employeur.
  • Loi Constitutive des Cortès de 1942. Cette loi établissait la création des Cortès franquistes, censées réglementer la  « participation du peuple espagnol »  aux tâches législatives. Ce Parlement franquiste serait organisé en trois « tiers », censés représenter les trois institutions fondamentales qui organisent la vie sociale de la nation : syndicat, commune, famille. En réalité, il s’agissait d’un organe corporatiste et purement consultatif, à l’image du Conseil fasciste italien, où étaient représentés les bureaucraties et groupes de pouvoir qui faisaient partie du régime : responsables syndicaux, maires, militaires, évêques.
  • Fuero de los Españoles de 1945. Cette loi accordait une série de droits et garanties aux Espagnols (mais qui pouvaient nonobstant être abrogés à tout moment  selon des besoins de la « sécurité de l’État ») On essaye d’envoyer un message de démocratisation aux Alliés.
  • Loi du Référendum National de 1945. On permet la participation directe du peuple au processus législatif, en lui soumettant des projets de loi rédigés par les Cortès.
  • Loi de succession à la direction (Jefatura) de l’État de 1947. L’Espagne se configure comme un Royaume, mais Franco est proclamé chef d’État à vie. Or son successeur (qu’il était libre de désigner et changer à tout moment) régnerait à titre de roi ou régent d’une monarchie « traditionnelle et non libérale ».
  • Loi des Principes du Mouvement National de 1958. Cette loi insistait sur l’intangible unité de l’Espagne, « unité de destin dans l’Universel », sur l’importance de la famille et de la Patrie, déclarait « l’obéissance à la Loi de Dieu selon la doctrine de la Sainte Église Catholique, Apostolique et Romaine » et consacrait la représentation à travers les institutions locales et syndicales de la « démocratie organique ». Surtout, ces principes consacraient le Mouvement national non plus comme parti unique ou organisation politique, mais comme « communion des Espagnols dans les idéaux qui donnèrent vie à la Croisade ». En même temps, ces principes étaient proclamés comme immanents et inaltérables : ils constituaient donc l’essential même du régime.
  • Loi Organique de l’État de 1967. On systématise la place et le fonctionnement de chaque institution du régime. On réforme les Cortès avec l’élection « démocratico-organique » des chefs de famille qui représentaient le « tiers familial ». La loi prévoyait également des mécanismes de représentation de différents secteurs de la société à travers la création d’ « associations » au sein du Mouvement et qui seront contrôlées par celui-ci.

Postérieurement à la mort de Franco, une autre loi sera approuvée avec rang de Loi Fondamentale, la Loi pour la Réforme Politique de 1977 qui, en réalité, établit les conditions minimales pour choisir des Cortès par le suffrage universel et habilite pour la même procédure à la réforme constitutionnelle des lois fondamentales. Celle-ci fut
l’instrument juridique qui avait permis d’articuler la Transition espagnole.

Évolution du régime

1. Le premier franquisme (1939-1959)

L’autarcie d’après-guerre

En 1939, l’Espagne est un pays ruiné et décimé démographiquement. Les années d’après-guerre furent marquées par une régression importante en matière d’économie. Le naufrage de la production agricole et industrielle s’accompagna de bonds en arrière : le secteur primaire redépassant les 50% du revenu national. La faim et l’extrême pauvreté étaient la réalité quotidienne d’une grande partie de la population.

La solution que donna le régime franquiste à la pénurie économique fut semblable à celles créée par l’Italie mussolinienne, et consolidée par l’Allemagne nazie : l’autarcie, une politique économique basée sur la recherche de l’autosuffisance économique et l’intervention étatique.

L’interventionnisme s’étendit en grande partie sur l’économie nationale. L’État fixait les prix agricoles et obligea les paysans à donner les excédents de leurs récoltes. L’Institut National de l’Industrie (INI) fut créé en 1941, pour mieux contrôler l’industrie espagnole exsangue, et établir un contrôle rigide sur le commerce extérieur.

Un régime répressif

L’Espagne de 1939 était un pays profondément divisé entre vainqueurs et vaincus. En effet, les sources de la légitimité de la dictature franquiste étaient d’une part la victoire écrasante face aux forces républicaines en 1939, d’autre part une répression impitoyable face au camp des vaincus et à tout opposant réel ou potentiel.

Différentes normes légales furent dictées avant même la fin officielle de la guerre pour orchestrer le « nettoyage » de l’après-guerre : tout d’abord la Loi de responsabilités politiques de février 1939, aux effets rétroactifs, qui permettait de poursuivre tous ceux qui auraient appartenu à des organisations du Front populaire ou séparatistes ou qui se seraient opposés au « Glorieux mouvement national », et ce depuis octobre 1934. Cette loi fut suivie et complétée en mars 1940 par la Loi pour la répression de la franc-maçonnerie et le communisme, deux des épouvantails personnels du Franco, et par la Loi de sécurité de l’État en 1941.

Du fait de cette législation, des dizaines de milliers d’opposants politiques furent fusilles (les recherches les plus récentes donnent la chiffre d’entre 40 000 et 50 000 fusillés lors de la première décennie de la dictature)

Le franquisme pendant la Seconde Guerre mondiale

Le processus de fascisation entamé par la dictature franquiste pendant les années de la guerre civile allait se préciser avec son alignement avec les puissances de l’Axe à la veille de la Seconde Guerre  mondiale : ainsi, en 1939 Franco signait le Pacte anti-Komintern et l’Espagne abandonnait la Société des Nations. Or, la situation de l’Espagne ne lui permettait pas de prendre part au conflit du fait de l’épuisement économique et humain du pays après trois ans de guerre civil. En septembre 1939, l’Espagne proclamait officiellement sa neutralité, ce qui ne l’empêcha pas de développer une vaste propagande pro-allemande et de participer, même modestement, à l’effort de guerre allemand en lui fournissant de la main-d’œuvre ou certaines matières premières indispensables comme le wolfram. Les premières victoires allemandes et l’entrée de l’Italie en guerre en juin 1940 modifièrent l’attitude du Franco, qui commença à évaluer sérieusement la possibilité de s’atteler au char du vainqueur mais, toujours prudent, choisit de se déclarer comme « non-belligérant » en attendent la suite des événements.

En octobre 1940, Franco rencontra Hitler à Hendaye, mais les conditions excessives que le Caudillo demandait  pour son appui militaire firent échouer les négociations. Le début de l’offensive allemande contre l’Union soviétique en juin 1941 fournit à l’Espagne l’occasion de prendre part au conflit. Ainsi, une division appelée Division bleue (47 000 hommes) fut envoyée lutter à côté de la Wehrmacht sur le front russe.

Pendant cette période, le rôle de la Phalange dans l’exercice du pouvoir est déterminant. Elle contrôle la police politique, l’éducation nationale, l’action syndicale, la presse, la radio, la propagande et toute la vie économique et syndicale.

Mais les défaites de l’Allemagne, notamment à Stalingrad, et les pressions des Alliés, qui menaçaient l’Espagne d’un blocus,  poussa Franco à proclamer à nouveau la neutralité de l’Espagne en octobre 1943 et à entamer une série de changements « cosmétiques » de façon à débarrasser la dictatures des adhérences fascistes les moins présentables.

L’opposition

En 1944, des groupes d’exilés républicains, anciens maquisards en France, repassent les Pyrénées et tentent de lancer une guérilla contre le régime franquiste. Isolés, divisés (communistes contre anarchistes), probablement trahis, ils sont rapidement mis hors de combat.

La guerre froide

Malgré les manœuvres entreprises par le régime pour faire oublier son récent passé fasciste, l’Espagne sort isolée de la Seconde Guerre mondiale unanimement condamnée, comme alliée de l’Axe. L’Espagne est mise à l’écart de la conférence de San Francisco qui allait donner naissance à l’Organisation des Nations unies.

Mais la guerre froide, commencée en 1947, permettra à Franco de bénéficier de l’aide américaine. En 1953, Franco signe un traité avec les États Unis, les Pactes de Madrid, qui confère à cette puissance un accès à plusieurs bases militaires et navales espagnoles en échange d’une aide militaire et économique faisant de l’Espagne un membre important du bloc anti-communiste dans le contexte ouest-européen. En 1953 on signe un nouveau concordat avec le Vatican, en vertu duquel l’Église catholique comme institution participait à la gestion directe de l’État et imposait officiellement son code moral, tout comme la pratique religieuse obligatoire, à l’entière société espagnole. En 1955, le pays est admis au sein de la communauté internationale lors de son adhésion officielle aux Nations unies (ONU). Finalement le président Eisenhower, un des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, est accueilli triomphalement à Madrid  en 1959.

Les années 1950 marquent la fin de l’autarcie. L’échec évident du modèle isolationniste fit opter au régime franquiste un changement de cap en termes de politique économique, dès le début des années 1950. On assista à une libéralisation partielle des prix et du commerce et une plus grande liberté quant au commerce des biens. En 1952, on mit fin au rationnement des aliments. Ces mesures ramenèrent une certaine croissance économique, et en 1954, on redépassa enfin le PIB/habitant de 1935, l’Espagne avait donc perdu vingt ans en matière de développement économique.

2. Développement économique  (1959-1973)

La croissance économique naissante conduit, à une forte inflation qui, ajoutée aux conditions de vie médiocres, favorisa un fort mal-être social. La nécessité de réformes économiques structurelles était évidente. Finalement, après vingt ans de politiques économiques ratées, Franco permit l’entrée au gouvernement, en 1957, d’un groupe de technocrates de l’Opus Dei. Ces nouveaux ministres dessinèrent le Plan de Estabilización (1959) qui, en diminuant le protectionnisme et l’intervention de l’État dans l’économie, orientait l’Espagne vers le système libéral et l’intégration à l’Europe.

Une nouvelle période s’ouvre avec le Plan de stabilisation : celle du desarrollismo, qui allait remplacer la « légitimité d’origine » de Franco comme vainqueur de la guerre civile par une « légitimité d’exercice » comme artisan de la prosperité économique de l’Espagne.

La remise en marche économique du pays est en place. Il y a incitation au tourisme de masse avec 14 000 000 visiteurs en 1955, et 33 000 000 en 1972, développement de la production industrielle qui passe d’un indice 100 en 1962 à 379 en 1976. De 1964 à 1967 se déroule le grand plan de développement économique qui constitue une étape de plus. Depuis la fin des années 1960, le PNB augmente de plus de 7 % par an : c’était le « miracle économique espagnol ».

Malgré cela, à partir de 1967, l’opposition à Franco est de plus en plus forte : grèves, manifestations d’étudiants, attentats d’autonomistes basques. L’Église catholique cesse d’être un appui pour le régime et se range dans l’opposition à partir de 1970. Il n’est pas rare de constater que des groupes catholiques prirent ouvertement parti pour les travailleurs dans leur lutte contre le gouvernement franquiste lors des grèves des mineurs de charbon des Asturies dès 1962. Le pouvoir du dictateur s’affaiblira
progressivement.

3. Crise finale (1973-1975)

En juin 1973, Franco renonce pour la première fois depuis 1936 à la présidence du gouvernement et l’amiral Carrero Blanco est désigné pour occuper ce poste. La fonction du nouveau gouvernement, présidé par Carrero, était d’assurer la continuité du franquisme en le préservant de toute velléité libérale. Mais ce projet allait être pulvérisé par le brutal attentat de l’ETA qui coûta la vie à l’almiral Carrero Blanco en décembre 1973. La mort de Carrero ouvra la crise la plus importante et profonde de la dictature, mettant fin, de fait, à la possibilité d’un franquisme sans Franco. La période qui s’étend de la mort de Carrero jusqu’à celle de Franco lui-même peut être considérée comme une longue agonie de la dictature, où celle-ci perdit définitivement toute possibilité de se perpétuer sous le règne de Juan Carlos.

Bilan du franquisme

  • De 1939 jusqu’à la mort de Franco en 1975, le franquisme reste identique à lui-même. Il s’adapte seulement aux circonstances. Ce qui change, c’est la forme ; on renonce à des signes extérieurs trop compromettants, comme le salut fasciste, et à un vocabulaire qui rappellerait trop le totalitarisme. Sur l’essentiel, on ne cède rien. De bout en bout, le franquisme reste un régime autoritaire dans lequel la moitié de l’Espagne impose sa domination à l’autre.
  • Le Caudillo pratique l’immobilisme politique fondé sur l’arbitrage par lui-même des différents courants d’idées. Franco concentre tous les pouvoirs jusqu’à sa mort
  • La société espagnole subit une mutation économique favorable en presque 40 ans. L’agriculture se modernise et une société industrielle et urbaine supplante la société rurale du pays. Le développement économique crée ainsi de nouveaux pôles industriels en plus du Pays basque et de la Catalogne : Madrid, Saragosse, Valence.
  • Le franquisme n’a pu empêcher l’Espagne de changer ; celle de 1975 est bien différente de celle de 1936, dans ses structures, dans sa composition sociale et dans sa mentalité. Ces transformations, Franco les a subies plus que voulues.